CHAPITRE VII
Le tome II de l'Histoire de France Les Capétiens, l’art gothique (1)
Les premiers volumes de l'Ilistoire de France étaient quelque chose de si nouveau que leur apparition provoqua des sentiments d'’étonnement, d'enthousiasme et de réprobation que nous avons aujourd'hui peine à concevoir. Ses amis même reprochèrent à Michelet d’avoir manqué d'ordre et de méthode, de n'avoir pas proportionné à l’im-
——“portance des faits l'importance des développements. L’un d'eux, cependant, répondait à ce reproche en écrivant : « Ce livre n'est pas un récit, c'est une explication de la France. »
Si l’on se place à ce point de vue, l’histoire des Capétiens, de Robert à saint Louis, telle que Michelet nous la présente, me paraît conçue avec force et présentée avec méthode. Le procédé mème qu'il a employé, ne s'attacher qu'aux faits essentiels, à ceux qui ont une influence et une signification décisive dans l’évolution historique, ‘et les présen: ter dans tout leur détail et de la manière la plus vivante possible, ce procédé donne en apparence au récit quelque chose de disproportionné. I! glisse rapidement sur une foule de faits pour consacrer cinquante p3ges à Grécoire VIT et aux conquêtes des Normands, cinquante à la première Croisade, quatre-vingts à la Croisade des Albigeois, cent quatre: vingts à saint Louis, aux ordres mendiants, à l’Université et à l'art gothique: maïs cette disproportion me paraît voulue et justifiée.
Le livre IV de l'Histoire de France n’est pas autre chose que le développement de l’idée générale indiquée à la fin du premier livre. Michelet ouvre son histoire des Capétiens par le tableau des terreurs de l'an mille et de l’élan de vie et d'action comme aussi de ferveur religieuse qui se produit au xr siècle. Le roi Robert est un saint. La royauté est obligée pour vivre de s'appuyer sur l’Église et sur la féodalité; les Normands et les Angevins lui prêtent tour à tour leur appui. Mais la royauté reste impuissante jusqu’au milieu du xn° siècle. Le mouvement est ailleurs. Il est dans la Papauté, qui réforme l’Église et qui lutte désespérément contre l’Empire, dans les Normands qui conquièrent l'Angleterre et les deux Siciles, dans le monde féodal qui à la voix de l'Église fait la Croisade. L'Église, réformée alors, prend les Capétiens comme ses instruments contre le roi d'Angleterre, contre l’Empire contre les infidèles et les hérétiques. Elle fait la grandeur de la royauté
I. [Cette leçon à passé en très grande partie dans un article de Gabriel Monod, Les débuts d'Alnhonse Pevyrat dans la crilique historique (Revue hisl., 1908, t. XCVTI, p. 1-49]
capétienne, et l'élève si haut que celle-ci finit par être assez forte pour l’abaisser elle-même.
Le chapitre Il du livre IV est, en conséquence, consacré à l’œuvre de réforme de Grégoire VII et à sa lutte contre l’Empire, puis aux conquêtes des Normands, ou plutôt des Français conduits par les ducs néermands. L'Église triomphe dans toute l’Europe par l'épée des Français.
Le chapitre III est rempli par la première croisade, qui met en présence l’islamisme asiatique, l'empire grec et la féodalité catholique.
La formation des communes est une des conséquences des croisad?s et la rovauté grandit dans la double alliance de l’Église et des communes. Mais le grand mouvement qui a ébranlé le monde y produit aussi un essor le liberté philosophique avec . Abélard. L'Église ct saint Bernard [ce répriment comme la royauté contient les communes.
Au chapitre V nous voyons en présence les rois d'Angleterre, violents, impies, qui veulent asservir l’Église; le roi de France Louis VII, figure pale et impersonnelle, maïs qui s'appuie sur l’Église et la bourgeeisie., Le roi d'Angleterre, Heuri IT, malgré son immense puissance territoriale, succombe dans la lutte contre l’Église, représentée par Thomas Becket qui a, comme le pape, trouvé asile auprès du roi de France, et dans sa lutte contre Louis VIT et Philippe-Auguste. L’affaire de Thomas Becket est aux yeux de Michelet le symbole de touts cette période, aussi lui consacre-t-il plus de quarante pages.
Le chapitre VT nous montre dans sa première partie la chrétienté menacée par l’hérésie dans le Midi, par l'islamisme en Syrie. Trente pages sont consacrées à un tablean des dangers que court l'unité religieuse au moment où Innocent III arrive sur le trône pontifical, à la troisième et à la quatrième croisade, où Michelet voit un effort de l'Église pour melitre fin au grand schisme.
Puis c’est le triomphe de la papauté et du roi de France. L’hérésie albigeoise vaincue, le roi va étendre son autorité sur le Midi et sur Île monde féodal tout entier. Le roi d'Angleterre et l'Empereur sont également défaits et par le roi de France et par Île pane. Innocent li meurt en plein triomphe et l'avenir est au roi de France.
Le chapitre consacré à saint Louis est le couronnement naturel de toute cette évolution historique. La papauté, quoique victorieuse des Hohenctaulfen qu'elle anéantit par les armes des Français de Naples, tombe en décadence et est obligée de S'appuver sur les ordres mendinnts. C’est le roi de France, Louis le Saint, protecteur d’Innocent IV, héros le la croisade, qui enseigne leur devoir aux papes comme aux rois. qui veut faire régner la justice dans les relations internationales comme dans le gouvernement de ses peuples. Il est le vrai représentant de l'Église et de la royauté du Moyen-Age, unies en sa personne.
Au chapitre VIIT, enfin, Michelet montre le magnifique épanouiss®ment de l'esprit du Moven-A\ge ecclésiastique, féodal et monarchique dans la littérature, la religion et l’art: mais en même temps il fait prévoir que cet édifice religioux va s’écrouler, miné d'un côté par la liber- L& de l'esprit qui s insinue jusqu'en saint Louis sous la forme du doute,
et de l’autre par le mysticisme qui est lui aussi une réaction de l'individu contre l’uniformité. |
Telles sont les grandes lignes de cet édifice historique. Ce simple exposé suffit à démontrer que Michelet a été parfaitement fidèle aux idées qu'il avait pris à tâche de démontrer, et que chacun des grands faits qu il a exposés concourt à sa démonstration. Les longues citations des auteurs contemporains qu'il a mêlées à son récit ne sont pas des hors d'œuvre. Qu'il s'agisse des lettres de Thomas Becket ou de la chronique de Pierre de Vaux-Cernay ou de la Chanson de la Croisade des Albigeois, ou de fragments de Joinville, ces morceaux admirablement choisis ont tous pour objet de nous faire vivre en plein Movyen- Age et communier avec l'âme des hommes d'autrefois.
Est-ce à dire que son œuvre satisfasse aux exigences de la science moderne et qu'elle nous fournisse une explication complète de notre histoire du x° au xm° siècle? Non certes, et il suffit de la comparer avec les volumes correspondants fournis par M. Luchaire et Langlois, à l'Histoire de France de M. Lavisse pour mesurer tout ce qui lui manque.
J'ai déjà dit que je ne pouvais en entreprendre la critique, mais j" puis indiquer quelques-unes de ses faiblesses et des erreurs qu’elle contient. Michelet s’est vanté, et avec raison, d’avoir écrit son livre, en recourant uniquement aux sources. Et, dans les conseils adressés à ses élèves, il leur recommande de toujours citer les sources exacte.
-ment avec l'indication du volume et de la page. Il reproche à Monteil de ne jamais appuyer ses dires sur des renvois précis. Lui-même a-t:il fidèlement observé ces principes? En apparence, oui; en réalité, pas
‘toujours. Les renvois abondent au bas de ses pages et il s'est livré à des dépouillements très étendus, mais il n’a pas toujours pris soin de faire la critique de ses sources, d’en déterminer avec précision la date, l’auteur et la valeur. Il se fait, en lisant {es textes, une certame idée d'un personnage, d’un événement, d’une époque, mais il ne se
\ demande pas toujours si le texte qu'il cite est vraiment digne de foi.
“Ainsi il rentrait dans sa conception générale de l’histoire des premiers Capétiens de réduire presqu’à rien leur initiative individuelle, d'en faire de simples jouets entre les mains de l’Église. Aussi ne dit-il presque rien de Hugues Carpet, sauf qu'il se défia de son droit, n’osa pas porter la couronne, ne porta que la chape de Saint-Martin de Tours. Robert n’est pour lui que le bon roi Robert, un dévot, un saint n° songeant qu’à composer des hymnes et n’obtenant de succès politiques que grâce aux comtes d'Anjou et aux ducs de Normandie, Henri I et Philippe I sont des spectateurs inertes et impuissants des grands événements qui bouleversent l’Europe. Il y a là une énorme exagéralion. Si nous examinons en détail l’histoire de ces premiers Capétiens, nous constatons que leur ambition n’a pas sommeillé un seul instant, qu’ils n’ont jamais cessé d’affermir et d'accroître leur autorité; qu’enfin le rôle des souverains du xm° siècle, Louis VI, Louis VII et Philippe-Auguste serait incompréhensible, si l’on voyait dans leurs prédécesseurs des princes impuissants, simples jouets de
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l'Église et des barons. Le Robert que nous a décrit Michelet, il en a emprunté les traits à la biographie écrite par le moine Helgaud de Fleury-sur-Loire, qui a voulu représenter cewme un saint le roi bienfsiteur de son abbaye et à un document du xnr* siècle, la chronique de saint Bertin, écrite par Jean d’Ypres. M. Pfister, dans sa thèse sur Robert lc Pieux, a remis ce prince dans son vrai jour, nous a montré ex Jui un roi actif et belliqueux, très ambitieux, dont le défaut a peut-être été de trop s'occuper de grandes visées politiques. Mais Robert sait châtier les petits vassaux qui exercent le brigandage dans son voisinage. Il fait rentrer la Bourgogne sous la domination de Ja maison capétienne. Sans doute il cherche un appui dans l’Église. Mais il commence par mettre l’Église sous sa main, par une ingérence perpétuelle dans la nomination des évêques. N'’est-il pas excessif de représenter comme une prototype de saint Louis un roi qui a passé quinze années de sa vie (995-1010) à lutter avec le pape pour l’amour de la veuve du comte de Blois? Michelet n'a rien dit de cette lutte des premiers Capétiens contre le Saint-Siège; elle commence sous Hugues Capet au concile de Saint-Basle, continue sous Robert et atteint son plus haut point d'acuité sous Philippe I quand celui-ci se refuse à rompre son union adultère avec Bertrade d'Anjou. Les Capétiens ont été moins les serviteurs soumis de l’Église, comme le veut Michelet, que ses alliés. Ils se sont servis d'elle tout en la servant.
Mème Henri [*, le plus incapable et le plus impuissant des premiers Capétiens, ose néanmoins lutter, et contre le comte de Blois, et contre ks Normands, et contre le pape; il poursuit les visées ambitieuses de son père sur la Lorraine et enfin par son mariage avec Anne, la fille du grand-duc de Kiev; Jaroslav, il indique que le roi de France étend ses regards bien au-delà du cercle de ses domaines et des fiefs de ses VASSaux.
Quant à Philippe I°, il résiste douze ans aux anathèmes de l’Église et finit ‘par lasser la patience de la papauté; il met les évêchés à l’encan; il lutte contre Guillaume le Conquérant et son fils Guillaume le Roux. et s'il ne se mêle pas des affaires de l’Empire ni de la croisade. il donne asile au pape Pascal II dans son royaume et agrandit ses domaines par une série d’annexions, le Vexin, le Vermandois, le Gâlinais, [a Vicomté de Bourges.
De même Michelet a trop légèrement passé sur la lutte soutenue par Philippe-Auguste contre le pape à propos de son divorce avec Ingeburge de Danemark et de son mariage avec Agnès de Méranie. Il a trop déprécié l'importance de la victoire de Bouvines, qui a été vraiment le sacre de la monarchie capétienne, en élevant un instart la royauté française au-dessus de l'empire allemand et de la royauté anglaise.
Les erreurs que nous venons de relever chez Michelet ne sont que les exagérations d’une idée juste, d’une idée générale que Michelet avait conçue à la suite d’une étude très sérieuse et attentive des faits, le rôle capital joué par l'Église dans la grandeur des Capétiens. Il y a des erreurs plus graves encore, dues à ce que Michelet, entraîné par
son idée générale, donne volontairement une sorte d’entorse à la véri. té que la critique des textes lui a fait reconnaître. Dans ses chapitres relatifs au xur siècle, il montre, nous l'avons dit, le système religieux du Moyen-Age miné de deux côtés, par les premiers mouvements du doute et de la libre-pensée et par l’individualisme mystique. Pour donner plus de force à cette idée juste en elle-même, Michelet nous iontre les deux représentants les plus éminents de L'esprit du Moyen Age, saint Louis et Innocent III, touchés tous deux par le doute. Il * cite des traits charmants de candeur de saint Louis, où il croit voir des troubles de Ja foi. [| nous représente Innocent III en 1213 ému Je pitié envers les seigneurs du midi, désireux de leur faire rendre ce qui leur avait été injustement enlevé, mais arrêté dans son œuvre de justice par ses agents. Il invoque à l’appui six pages et demie de a traduction cu prose de la Chanson de la Croisade des Albigeois. Or, il note que ce texle représente le pape comme beaucoup trop favorable au comte de Toulouse et contredit les historiens contemporains et les lettres mêmes d’Innocent. Cela ne l’empêche pas de l'utiliser comme s'il était l'expression de la vérité, et d'ajouter : « Ce n’est pas impunément qu'on sacrifie l'humanité à une idée. Le sang versé réclame dans notre propre cœur, etc... »
La fin du chapitre VIT sur er Louis et Le chapitre VIIT sur le mouvement intellectuel, la Bttérature et l’art au xur siècle prètent encore plus à la critique. A la fin de cette course ardente à travers les huit premiers siècles du Moven Age, dont il a cherché à comprendre l'âme et où en mème temps il a cherché à discerner les germes de dissolution et les symptômes de la rénovation à venir, Michelet arrive à une excitation cérébrale qui ouvre les écluses au débordement de sa sensibilité. JL laisse libre cours aux émotions subjectives qui partagent son cœur entre une admiration attendrie pour l'idéal de pureté et de sainteté du Moyen Age et l'aspiration véhémente vers un idéal nouveau, mais encore indéfinissable, où le christianisme renaîtra transformé; et il ébauche une philosophie de l'histoire dont l’éloquence dissimule mal ce que ses idées ont de vague et de chimérique.
A la fin du récit de la vie de saint Louis, c'est à la tristesse et aux regrets que Michelet s’abandonne. Lui qui a vu dans le progrès de la liberté morale la loi même de l’histoire, il se sent saisi de cette détresse que nous lui avons vu exprimer dans son journal de 1831 quand il conlemplait au Havre l'Océan et dans la note intitulée Mort des siècles. 11 se demande si les progrès politiques et sociaux dont il se réjouit sont accompagnés d’un progrès moral et il tremble de voir disparaître avec l'idéal chrétien, la pauvre petite lumière de la liberté mcrale.
Mais au chapitre suivant, il prétend trouver une solution au problème qui se pose à son esprit, une espérance pour éclairer son désespoir et il semble ramener toute l’évolution religieuse et morale de l'humanité à l’idée de la Passion qui est l’idée centrale du christianisme.
Original from
le UNIVERSITY OF MICHIGAN
Les pages 614-619, où Michelet a exprimé cette conception mystique sont écrites. avec une ardente éloquence, mais ce feu mêlé de beaucoup de fumée brûle plus qu'il n’éclaire. Essayons cependant de démêler sa pensée, car elle importe pour comprendre sa crise de 1842 à 1847 et le lien entre son Histoire de France et son Histoire de la Révolution.
Le point de départ de Michelet dans cet aperçu lyrique, c’est le doute qu'il a démêlé, dans l’âme d’un Innocent IIT et d’un saint Louis, sur la valeur de leur œuvre et de leur foi, doute qui poursuit l'homme à tous les âges de l’histoire, qu'on trouve chez les pères de l'Église comme chez Luther, dans les questions de Job à Dieu, dans le cri déchirant, Lamma sabachthani, du Christ sur la croix. Ce doute est la condition même de la vie et du progrès, c’est ce qu'il y a de plus poignant dans la Passion. Or, la Passion, c'est toute la vie de l’humanité : « La Passion dure et durera. Le monde a la sienne et l'humanité dans sa longue vie historique, et chaque cœur d'homme dans ce peu d’instants qu'il bat. » Chaque vie d'homme est une Passion qui commence avec son incarnation.
Aux premiers âges de l'humanité, la Passion orientale, c’est l'hvymen de l'âme avec la matière, son immolation à la nature. Cependant l'ême se révolte, s’arrache à la nature, et à la Passion orientale succède la Passion héroïque de la vertu grecque.
Mais l’âme trouve en elle-même des ennemis, dans le culte de l'être humain, dans le culte du beau, dans l’amour, dans la volupté. Alors elle rêve de s'élever au-dessus d’elle-même, de se créer par l’abstinence une moralité suprême, de vivre pure dans l’impureté du monde, de mourir au monde par amour de l’humanité, de vivre sur terre d’une vie divine. C’est la Passion divine, la Passion chrétienne, l’homme-Dieu. De là le drame sans cesse renouvelé, le doute et la crainte associés à la foi, la tristesse des âmes héroïques qui font appel à Dieu et se sentent abandonnées à elles-mêmes.
C'est dans cette Passion qui fait le prix de la vie, dans ce mélange d'aspirations infinies, de chutes, d’espérances et de désespoirs. que réside pour Michelet tout « le mystère du Moyen Age, le secret de ses larmes intarissables, de son génie profond : larmes précieusr<: elles cnt coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes et s’amoncelant vers le ciel, elles se sont cristallisées -en gigantesques cathédrales qui voulaient monter au Seigneur. »
De là de très belles pages sur la poésie du Moyen Age, sur la poésie épique, d’abord populaire avec la chanson de Roland, puis chevaleresque et aristocratique, sur la poésie dramatique, religieuse et populire, et enfin sur l’art gothique ‘. A cette époque les études sur notre viillr ncésie commençaient à peine. Îl en a cependant parlé avec une
1. Michelet a admirablement exprimé ce caractère dramatique rt populaire du culte au Moyer® Age, qui devait faire sortir l'art théâtral du drame liturgique, cf. 632. Le culte était un dialogue, p. 636. Il y avait dins l’Église un merveilleux génie dramatique, p. 637-638. Michekt part de là pour chercher l'explication de ce vaste symbolisme du culte.
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grande exactitude. De même l'étude de notre vieille architecture était à ses débuts, Michelet ne pouvait pas savoir que l'architecture gothique était d'origine toute française. Pour lui comme pour tous ses contemporains la cathédrale de Cologne en est le chef d'œuvre et le modèle. II en parle en acceptant aveuglément tout ce que disaient alors les romantiques allemands et surtout l’éminent archéologue Sulpice Boisserée qui avait fait paraître de 1830 à 1832 la grande monographie de la cathédrale de Cologne. Comme tout le monde, il voyait dans les cathédrales à la fois des chefs d'œuvre de science mathématique et architecturale et les manifestations d'un profond symbolisme, l’expression directe de toutes les pensées, comme de toutes les souffrances des générations qui les ont créées ‘. Les pages où il exprime ce sentiment en des termes d'un lyrisme débordant touchent à l’extravagance. Michelet cependant avait été sur la voie de la vérité en cherchant le principe de l'architecture gothique, en même temps que dans le génie du christianisme, dans l’histoire de l’art; seulement entrainé par cette manie symbolique qui le domine, il aperçoit dans la succession de toutes les formes architecturales une série de drames, et finit par faire de l’architecture gothique une svnthèse de toutes les architectures, une sorte de résumé de l’histoire de l'humanité.
Le style trépidant et un peu hystérique auquel Michelet s'est laissé entraîner dans l’extase où l’ont jeté les cathédrales avait choqué quelques-uns de ses meilleurs amis, par exemple Nisard. Michelet se cabra bien un peu sous ces critiques, mais il en fit son profit, et dans les volumes suivants il ne tombe plus jamais dans les outrances et les débauches de sensibilité et d'imagination qui déparent quelques pages
de son second volume.
Plus tard, dans la préface de sa Renaissance, écrite en 1842, en pleine réaction contre le Moyen Age, il mit autant d'ardeur à signaler les défauts du gothique qu'il en avait mis à exalter ses beautés. Il mit en doute la scicnce de ses architectes, qui pourtant a été très grande pour leur temps, et il a insisté sur la fragilité de ces édifices qui doivent comme des infirmes s’entourer d'arcs-boutants et subir
: d’incessantes réparations.
Michelet, il faut le reconnaître, avait déjà en 1833 aperçu les critiques qu’on pouvait adresser à l’art du Moyen Age. Il terminait par ces lignes, qui annoncent tous les développements de la préface de la Renaissance : « Dans tout le gothique, il y a quelque chose de com:
plexe, de vieux, de pénible. La masse énorme de l'église s'appuie sur
d'innombrables contre-forts. On fatigue à la voir entourée d'’étais
1. Ce qui n’est pas absolument faux, mais n'est que très parliellement vrai, le développement de l'architecture au Moyen Agc ayant été déterminé par les nécessités du culte et par les conditions mêmes de l'art de construire. Le symbolisme n'entra qu'assez tard et d’une manière subsidiaire dans les pensées des architectes. Ce symbolisme, Michelet en fait le principe même de l'architecture des cathédrales, puisqu'il dit que la Passion en est une des lois organiques.
innombrables qui donnent l’idée d’une vieille maison qui menace ruine ou d'un édifice inachevé. »
Observation qui le ramène à l’idée générale que nous signalions tout à l'heure comme dominant tout son livre. L'Église du Moyen - Age, le christianisme du Moyen Age portait en lui-même un principe de ruine. Ïl se sent miné,;, il doute de lui-même et l’église matérielle elle-mème menace ruine.
Pourquoi? C'est ici que le démocrate reparaît. Le peuple a été oublié par la société et l’Église du Moyen Age. L'Église sortie du peuple a eu peur du peuple.
Michelet revient alors à son idée de la transformation du christianisme qui doit mourir pour ressusciter sous des formes nouvelles. Le Christ particulier qui vécut et mourut en Judée doit faire place au Christ universel qui sera l'humanité régénérée. C’est en somme la Ré:volution démocratique et la Révolution rationaliste que Michelet annonce en terminant son histoire du x siècle dans ces pages de mugnifique poésie et de vibrante émotion.
On est surpris que les contemporains aient pu, après l’avoir lu, le considérer encore comme un catholique et un chrétien. En réalité, il chantait sur le catholicisme du Moyen Age, avec tendresse et pitié, il est vrai, l'office des morts.
L'Histoire produisit un grand effet, mais un effet mélangé. Quelquesuns furent ravis, d’autres inquiets, beaucoup choqués.
Sainte-Beuve trouve toutes sortes de raisons, bonnes ou mauvaises, pour ne pas faire de compte-rendu. A travers les éloges de Marmier dans la Revue des Deux Mondes, on sent combien le genre historique inauguré par Michelet provoquait de surprise, et de résistances. Les unes et les autres sont encore plus marquées dans les articles de Nisanil dans le National, articles qui éveillèrent les susceptibilités de Michelet *.
Le journal d’'Armand Carrel représentait alors la tradition du xvm*® siècle lJlibre-penseur, classique, rationaliste et révolutionnaire sous sa forme la plus noble et la plus austère. Dans ce milieu Michelet élait suspect de romantisme, de mysticisme et de condescendance à l'égard du catholicisme et du Moyen Age. Nisard avait pensé, non sans raison, que c'était rendre un grand service à Michelet que de donner à son livre, dans ce milieu plutôt hostile, les éloges légitimes, tout en accordant quelque chose aux adversaires, non seulement pour faire accepter les éloges, mais peut-être aussi pour avertir Michelet des écueils où il risquait de voir échouer sa jeune renommée.
1. [Voy. dans l’article précité, des citations partielles ou intégrales des lettres de Sainte-Beuve, Heïne, Sismondi, Chateaubriand, Monta'embert, Dargaud, Planche, d’Eichthal, Viguier, etc., des articles de Foisset, Douhaire, du Semeur, de Marmier, Faucher, Antoine de Latour; etc. Les trois articles de Nisard, analysés dans le texte, sont donnés in exlens dans l’appendice, p. 37-45 avec trois lettres (27-28 février) échangées entre Nisard «:t Michelet. L'article de Foisset a été donné par nous dans la Revue de Bourgogne, n° 5, 1913.]
Granier de Cassagnac, qui à cette époque s’occupait beaucoup d’histoire * (il publiait dans la Revue de Paris une série d'articles sur les historiens contemporains qu'il arrêta avant d’arriver à Michelet) promettait à Michelet par une lettre du 26 janvier 1834 deux articles dans les Débats. Je les ai en vain cherchés. Je doute qu'ils aient paru. Le premier devait faire Ja critique des faits exposés par Michelet, le second apprécier les idées philosophiques contenues dans l'ouvrage. Yl avait l'intention d'insister beaucoup sur la méthode « qui est, dit-il. indiquée dans votre livre d’une manière très plastique et qui fait saillie dans le récit. Vous me dites qu’on ne l’a pas saisie, mais je ne sais pas trop ce que la critique saisit aujourd’hui ». Il annonce aussi à Michelet qu'il aura « d'immenses félicitations à lui adresser et de grands reproches à lui faire ». Il est très possible que Michelet luimême ait prié Cassagnac de renoncer à parler de son livre.
Il y avait des enthousiastes, Faucher, Latour. Parmi les catholiques, d'Ygkstein combattait les théories relatives aux Germains, mais Douhaire, dans l'Univers du 1° janvier, se hornait à déplorer que Michelet ne fût pas ,ou ne füt plus chrétien. Le Semcur protestant était frappé de l'élévation du sens moral. La critique la plus vive, la plus pénétrante malgré quelques injustices fut relle de Peyrat*. Cette vigoureuse polémique fut d'ailleurs le point de départ d’une longue amitié. . À côté des articles, il serait. bon de tenir comple des lettres reçues par Michelet. Son .collègue Viguier, ardent libéral et libre-penseur, non moins ardent classique, l’adjure de renoncer à ce qu'il considère comme des folies dangereuses, Mais le sévère Planche, « le plus grinchu et le plus incorruptible des critiques » lui parle de son admiration. Des érudits, Francisque Michel, Benjamin Guérard, Didron le couvrent d'’éloges. D’Eichthal s’exalte sur son Saint-Louis. Chez Dargautl, l’enthousiasme touche au délire.
Même le vieil historien du xvnr° siècle Lacretelle, qui avait été ur de ses juges au Concours général et avait contribué à lui faire donner le prix de discours français, le remercie « de l’avoir instruit par ses recherches et vivement intéressé par la vivacité continue de son récit ». Il n’a pas toujours été d’accord avec lui et « son imagination un peu engourdie par l’âge n'a pas suivi le vol brillant » de celle de Michelet; uw mais vous avez plus souvent élevé mon esprit que vous ne l'avez laissé sceptique ou incrédule ».
Artaud, l’ancien concurrent de Michelet à la chaire du Collège de France, faisait son éloge dans le Courrier Français et le félicitait d’avoir le premier fondé l’histoire sur ses bases solides, les races et le territoire, pénétré le sens profond du Moyen Age, dévoilé le symbolisme relisieux du catholicisme et de l’architecture gothique, fourni un monu-
1. Michelet l'avait recommandé à Guizot mour être pris comme membre du Comité des Travaux historiques. [Voy. Rev. hist., art, cité, p. 43, une lettre de Michelet à Cassagnac.]
». L'article de Pevrat est reproduit intégralement dans la Rev. hist., p. v5- 46, 1. 06. Cf. une lettre de Michelet à Pevrat, (p. 75) et une lettre de Labot à Michelet (p. 45-49).
LE TOME Il DE L'HISTOIRE DE FRANCE 313
ment consciencieux et durable à une époque d'’ébauches informes et d avortements.
Maïs de toutes les lettres de savants, celle qui dut avoir le plus de prix pour Michelet fut celle de Sismondi, celui qu'il avait appelé « notre père à tous ». L'approbhation de cet austère huguenot de Genève qui écrivait l'histoire dans le pur esprit du xvm° siècle et de la Révolution française, dans un sentiment démocratique et anti-catholique très marqués, devait avoir pour Michelet un prix particulier. Sismondi lui écrivit upe lettre d’une sincérité grave qui le toucha certainement.
Ces témoignages venus d'hommes qui n’étaient point de son intimité et qui travaillaient dans une direction différente de la sienne étaient bien faits pour rassurer Michelet et le consoler des critiques. Chez les littérateurs et les amis, naturellement l'approbation s'exprimait avec une chaleur plus grande encore. L’aimable et généreux Francois de Corcelles, l'ami de Lamartine et de Quinet, lui écrit en réponse à une kttre où Michelet lui recommandait la modération: « Je suis sûr que la modération n’est pour vous que la belle ardeur qui faisait dire à lord Byron en parlant d’un de ses amis : « C’est le plus fanatique et par conséquent le plus impartial des hommes ». Permettez-moi donc de vous louer à mon tour de votre fanatisme. N’êtes-vous pas de ce bien petit nombre de sublimes énergumènes restés fidèles à la science, à la cause des véritables progrès de l’humanité, lorsque tant d’âmes faibles s'en sont éloignées. »
L'une des lettres les plus curieuses est celle qu'il reçut de Henri Heine *. De ses élèves lui arrivaient des cris de gratitude, comme ceux d'Adolphe Mourier :