Cette lettre dans la Rev. hist., art. cité, p
Quelque temps après, Heine envoyait à Michelet son livre sur l'Allemagne et Michelet lui écrivait au mois de juin : « J'ai reçu votre livre, Monsieur, et l’ai lu d'un trait. De le juger, j'en suis incapable, car cela est tellement moi (sauf le talent qui n’est qu’à vous) que je n'ai rien contre. I] y a pourtant certaines choses auxquelles je voudrais résister. Mais vous tenez trop <ouverainement les fibres de mon âme, vous les tirez à votre choix. Je tâcherai de me ravoir, en vous relisant, au moins pour raisonner mon admiration. » :
Dans une de ses lettres de Paris, Heine écrira, le 1% juin 1843 : « Comme écrivain, Michelet est au premier rang. Son style est le plus enchanteur qu’on puise rêver et tous les joyaux de la poésie brillent dans ses récits. Si je me permettais une critique, je regretterais chez lui un défaut de logique et d'ordre, Il y a chez lui des hardiesses qui vont jusqu’à la bizarrerie, une exagération extravagante où le sublime tombe dans le bouffon et la profondeur dans l'obscurité. Est-il un grand historien? Si l’historien, après avoir réfléchi, a pour mission d'évoquer à nos yeux vivants, de la poussière du tombeau, par la magie des mots, tout le passé, nos ancêtres, leur vie et leurs actes, on peut affirmer que Michelet l’a remplie. Mon maître, le bienheurcux Hegel, m'a dit un jour. « Si on pouvait écrire les rêves que les hommes cnt rèvés pendant une certaine période, la lecture de ces rêves donnerait unc image exacte de l'esprit de cette période. » L'’Hisloire de France de Michelet est un recueil de ces rêves. Tout le Moyen Age rèveur nous y apparaît avec ses yeux profonds et souffrants, avec son sourire fantomatique, ct nous restons effarés de la criante vérité ct de la couleur de cette apparition. En
« Ah! vos bicnfaits ne tombent pas sur une terre ingrate et stérile. Souvent il fait noir dans mon âme et vous êtes la Providence dont le raÿon dissipe les ténèbres qu'y jette la vie intérieure. O mon bien-aimé professeur, encore un+ fois. merci. »
Des hommes qui tenaient alors le premier rang dans les lettres françaises, je ne trouve pas dans les lettres que Michelet avait conservées de jugement développé sur l'Histoire de France. Maïs tous l’accueillent avec faveur, Chateaubriand le remercie, mais avant de l’avoir lu, dans un billet où respire Sa personnalité orgueilleuse.
Villemain trouve le temps d'envoyer à Michelet de courts billets très encourageants. Le 24 mai, il lui avait écrit en recevant la deuxième édition de l'Histoire Romaine :
« Mon cher ami, mille remerciements de votre seconde édition et de votre aimable souvenir. Je relis Rome en attendant la France! J'y retrouve ce vif intérêt et ce haut coloris qui m'avaient frappé la première fois, au milieu de mes oppositions partielles, que vous savez, Je vous avoue, cependant, qu’une seconde lecture me fait goûter davantage une foule de choses fortes et remarquables répandues dans ce grand travail. Je vous lis, mon cher ami, au milicu de l'ennui d’une grippe très pénible et je me souviens de vos tableaux de la Bretagne et de la Normandie. Tout à vous. »
Le 11 décembre, Villemain écrit à Michelet pour le rassurer. L’Histoire de France avait paru le 1° décembre et Michelet, avec cet esprit soupçonneux qu'il avait gardé depuis les souffrances de son enfanre, ne voyant pas encore paraître d'articles croit à une conspiration du silence contre son livre et demande à Villemain d'agir aux Débats ct à la Revue des Deux Mondes. Villemain répond : |
Mon cher ami, vous m'étonnez. Votre livre est plein de talent et ne peut manquer de succès. Mouvement, intérêt, coloris, c’est une lecture qu'on ne peut quitter. Il y a quelques jours gt n'ayant lu qu'une partie du premier volume, j'ai eu l’occasion de parler dans ce sens à M. Bertin qui me paraissait rempli de bienveillance pour votre ouvrage et pour vous. Ne vous défiez donc pas. Quant à la Revue des Deux Mondes je ne puis croire que vos amis vo: abandonnent. Je vous dirai volontiers alors, en m'offrant : Malim me neminem. Mille amitiés et bien haute estime pour votre rare talent. Villemain! ».
Je ne trouve rien de Cousin, dont l’amitié pour Michelet était déjà très refroidie; ni d'Augustin Thierry qui éprouvait jalousie et méfiance
vérité pour peindre cette époque de visionnaires, il fallait un historien visionaaire comme Michelet. »
Un des plus illustres savants de l'Allemagne, le grand jurisconsulte Gans écrit à Michelet le 12 juin 1834 : « Mille remerciements pour cette excellente Histoire de France que vous m'avez envoyée et que je dévore tous les jours, ne pouvant me rassasier de tout ce qu'elle contient de bon, d'ingénieux, de grand et de neuf. J'attends avec impatience le 3° vol. et les autres qui suivront. L'impression du 4° vol. de mon Droit de Succession commencera bientôt et vous verrez que je n'ai pas négligé à faire usage de tout ce qu'un si grand maître m'a enseigné. » Gans rendit compte des ouvrages de Michelet dans les Berliner Jahrbücher.
1. Vilkmain avait d’abord fait espérer un article dans la Revue des Deuz- Mondes, puis Buloz en demanda un à Jouffroy (lettre de Buloz du 6 fév. 1834).
pour ce genre d'histoire qui allait éclipser ses propres œuvres !. Mais Guizot donne à ce moment à Michelet la plus haute marque d'estime qu'il pût lui donner. Il le choisit en 1834 pour suppléant à la Sorbonne. Villemain annonce à Michelet cette bonne nouvelle le 21 novembre :
« M. le ministre a signé votre nomination de suppléant à la chaire d’histoire moderne et elle est adressée depuis mardi à M. Le Clerc qui sans doute vous a prévenu, Courage et succès. Vous avez l’un et l’autre. Mais pouvez-vous sup-
porter en même temps le poids de l'Ecole? Ménagez votre santé. Tout à vous. V. ».
Michelet ne pouvait souhaiter une plus éclatante récompense. Avec sa nomination à la Sorbonne, une nouvelle période s’ouvre dans sa vie.
1. Pourtant Michelet lui prodiguait les égards et lui écrivait en décembre 1834 après’avoir lu la Préface de ses Dir ans d'Éludes historiques.