CHAPITRE VII
Michelet à la Sorbonne — 1834 — Le Voyage d'Angleterre
Michelet commença son cours à la Sorbonne le 9 janvier 1834.
Ce cours, qui dura deux ans, fut un événement dans le monde littéraire et eut une importance considérable dans la carrière de Michelet “. Il ajouta encore à la fièvre de travail qui le dévorait, car il conserva l’École Normale. Avant de commencer son enseignement, le 34 décembre 1833, il demanda à Cousin, qui venait d’être chargé spécialement de la direction de. l’École Normale, de ne faire de cours qu’en troisième année et de faire venir ses élèves à la Sorbonne. Cousin lui refusa tout allègement, le cours de la Sorbonne ne pouvant d’après lui remplacer celui de l'École « les deux enseignements ne devant avoir ni le même but, ni le même caractère ». Le 7 novembre 1834 il demanda au ministre de l’Instruction publique, Guizot, de ne faire qu'une seule lecon par semaine à la Faculté des Lettres. « Ma santé est très mauvaise, disait-il, et je suis chargé à l’École Normale de deux cours différents dont chacun n'est pas moins laborieux que celui de la Faculté. » Ce n'était qu'à demi exact. Néanmoins, les trois conférences de l’École étaient lourdes. Peut-être Guizot l’autorisa-t-il à supprimer une de ses leçons de la Faculté, mais là aussi, 1l s'était arrangé dès 1834 pour n'être pas trop accablé. Le cours proprement dit n'avait lieu qu’une fois par semaine et ne comportait que vingl Icons. L'autre lecon était consarrée à une bibliographie commentée et méthodique du sujet traité dans la leçon précédente. Cette leçon était très utile, mais ne demandait pas une préparation spéciale.
Il est très vrai que la santé de Michelet laissait beaucoup à désirer. Il était tourmenté comme il le fut toute sa vie par de fréquents accès
1. Célestine Lefebvre lui écrivait le 3 mars 1834 cette appréciation de son llistoire de France qui exprime bien ce qu'éprouvèrent en lisant les deux premiers volumes la plupart des lecteurs : « Mon cher cousin, il faut que je vous dise tout le plaisir que m'a fait éprouver la lecture de vos deux volumes. C'est la première fois que je lis l’histoire, dans le sens où j'entenls ce mot, que je vois les siècles passés m'apparaître avec lcurs croyances, leurs joies, leurs tristesses, leurs cambats. Vous nous les livrez tout palpitants encare des passions qui les agitèrent, et cette vie qui anime votre ouvrage lui donne l'intérêt d'un roman et l'élévation d’un poème. Il me semble qu'un censeignement si nouveau doit vous attirer un bien nombreux auditoire ».
Macé dans sa conférence du 10 mars 1880, rappelait qu'il avait entendu la première leçon et disait : « T1] me semble encore entendre cette voix vibrante et saccadée, voir cette physionomie mobile, ces veux lançant des flammes, ces mains crispées et tremblantes, tous ces signes de feu intérieur de l'orateur et qui rappelaient à tous les auditeurs les mots de Virgile : Spiritus intus alit. ».
de fièvre et par des troubles digestifs «ontinuels. Cela n’avait rien de surprenant avec la vie qui était la sienne, On ne s’étonne pas qu’il cherchât à alléger sa tâche professionnelle quand on pense qu’à peine ses deux premiers volumes parus il s'était mis au troisième. qui ne devait paraître qu'en 1839, mais qui fut suivi coup sur coup de trois autres en 1840, 41 et 43. Ils furent préparés de 1834 à 1838. Le cours de 1834 à la Sorbonne en donne déjà tout le résumé. Il prend l’histoire du Moyen Age au xiv° siècle et la conduit jusqu’à Francois 1. Le cours de 1835 fut consacré à la Réforme et s’arrêta sans doute avant la fin du second semestre. Michelet publiait à ce moment même les Mémoires de Luther et donnait une nouvelle édition considérablement augmentée de son Vico, enfin il préparait avec ar-deur ses Origines du Droit qui parurent en 1837. Il fut obligé de faire travailler, pour la copie et la traduction des textes, plusieurs secrétaires, huruv, Yanoski, Muntz, Ravaisson. Ce dernier, qui S'occupait surtout de la partie philosophique de l'histoire de France, paraïit être entré |» plus avant dans la confiance de Michslet. Il y avait une sympathie d'idées et de vues entre leurs deux esprits. Ne trouvons-nous pas dans l'un et dans l’autre un idéalisme mystique, et tous deux ne voient-ils pas dans l'amour le centre même de la philosophie et de l'univers’
Le cours de la Sorbonne agit sur Michelet de deux manières. L'oblisation d'exposer ses vues sur l’histoire du Moyen Age, non plus à un petit auditoire d’élèves studieux qui sont assez instruits pour comprendre vite et souvent à demi-mot, mais à un grand auditoire que le détail fatiguerait et qui a besoin surtout de netteté et de clarté, lui fit sentir l’impossibilité d'exécuter son plan primitif et de faire entrer en trois volumes le reste de l’histoire de France. C'est certaine- “ent en cette année 1834 qu'il vit se dessiner devant lui les quatre volumes qui devaient conduire son histoire de Philippe le Hardi à la mort de Louis XI, au fur et à mesure que l’enseignement public l'obligeait à préciser ses idées et à les mieux équilibrer. Dans les : quatre volumes qui vont suivre, la substance sera plus forte que dans les deux premiers, le récit plu: complet, plus nourri, mieux composé: la vie et la couleur ne seront pas moins grandes: bien au contraire, on verra souvent encore la personnalité de l’auteur faire irruption dans son œuvre, mais avec beaucoup plus de mesure et sans aucune des divagations philosophiques qui gâtent le deuxième volume.
D'autre part, ces. cours de 1834 et 1835 contribuèrent à encourager Michelet dans la voie où il était déjà centré, celle de l'historien généralisateur qui voit dans l’histoire l’annonce de l'avenir, et se sent le devoir de faire servir l’histoire à l'éducation de ses auditeurs. Michelet n'a pas encore des allures de tribun, ni de prophète inspiré. Le Journal de l'Instruction publique du 6 mars 183% nous dit que « sa parsle «st lente et rèveuse, qu'elle manque peut-être quelquefois 4e chaleur et d'entraînement, jamais d'intérèt et de nouveauté; que son imagination est heureusement service par une érudition piquante et
étendue, profonde et spirituelle '. Néanmoins sa capacité d’intelligence et de sympathie pour toûtes les manifestations de la vie de l’humanité et du génie humain va grandissant, en même temps que Île passé n'apparaît plus, dans sa nécessité et sa légitimité, que comme
.— une étape vers la vérité plus haute et plus complète du présent :.
Déjà on pressent en lui le futur professeur du Collège de France, qui fera de l’enseignement de l’histoire une prédication patriotique et morale. Guizot sentant sans doute quelle était la pente de l'esprit de Michelet, ce qu'il y avait de plus en plus passionné dans son enseignement, en même temps qu'il voyait avec déplaisir Michelet regimber à remplir ses obligations complètes dans les deux établissements auxquels il était attaché, le remplaça en RS nbsp dont les opinions conservatrices et catholiques s’accor mieux avec la direction nouvelle de l'esprit du ministre, Le Normant fut loin d’avoir le succès ni l'influence de Michelet. |
Nous pouvons recon:itituer tout le cours de Michelet grâce aux anslyses étendues qui ont été publiées par le Journal de l'Instruction publique. La leçon d'ouverture a été d’ailleurs publiée par Michelet lui-même et se trouve dans les œuvres complètes. Cette leçon est nn des plus beaux morceaux sortis de la plume de Michelet, des plus beaux au point de vue de la forme, des plus forts au point de vue des idées.
Après avoir rendu un magnifique hommage à la Sorbonne et à Guizot, « à cette parole simple ct forte, limpide et féconde, qui, dégageant la science de toute passion éphémère, de toute partialité, de tout mensonge de fait ou de style, élevait l’histoire à la dignité de la loi », il
"pose l’idée centrale à laquelle se ramènera pour lui toute l’histoire
et en particulier toute l’histoire de France : la formation de l'individu libre qui dompte et ennoblit la nature, crée une société juste sur ln base de l’égalité, fonde l’ordre civil et la liberté. C'est l’historien de Ja Révolution qui parle. Mais le monde n’en est arrivé là que par une série d'étapes douloureuses et sanglantes où chaque génération combattit et souffrit sans prévoir l'avenir. A nous de recueillir leur
-æuvre, de les bénir en les faisant revivre en nous. Avec une juvénile audace Michelet ose, dès son début, affirmer les droits du subjecti-
tisme en histoire presque comme un principe de méthode. Chacun de nous porte en lui les traces de tout le passé : « Ces traces du vieux temps, elles sont dans nos âmes, confuses, indistinctes, souvent im: portunes. Nous nous trouvons savoir ce que nous n'avons pas appris.
1. L'Univers du 31 Janvier dit aussi : « M. Michelet ne possède point celle puissance dominatrice de l’orateur qui remue les masses et les agite viclemment. Sobre de grands mouvements il pénètre les esprits plutôt qu'il ne les ébranle; sa causerie, tour à tour malicieuse et pleine de bonhomie., nourri” de faits, animée d'ingénieux rapprochements, quelquefois empreinte d'une tristesse solennelle, abonde en traits, en saillies qui tiennent l'attention éveillée sans la fatiguer ». ,
2. Aussi en racontant la fin du Moyen Age, Michelet, qui l'avait admiré ct justifié dans ses deux premiers volumes, ne fera que montrer Îles causts légitimes de sa décadence et les mérites du régime moderne qui le remplace.
nous avons mémoire de ce que nous n'avons pas vu; nous ressntons le sourd prolongement des émotions de ceux que nous ne connûmess. pas )}.
Ainsi, faire l’histoire, c'est refaire notre propre âme, c'est « m'expliquer à moi, homme moderne, ma propre naissance, me raconter mes longues épreuy es pendant les cinq derniers siècles, reconnaître ce pénible et ténébreux passage par où, après . de fatigues, je suis parvenu au jour de la civilisation, de la liberté. L
Admirable programme, et qui oué. en effet à ce qui doit être le but de l'histoire : expliquer l'âme des hommes d'aujourd'hui, leurs idées et leurs institutions par tout le développement historique qui les a précédés. Mais programme périlleux si l'historien attache une trop exclusive ou trop grande importance à son moi, s'il ne le contrôle pas par les moi de tous ses contemporains. s’il fait de soi la norme de son temps. Il court le triple péril de restreindre son horizon, d'apporter une passion trop personnelle dans son jugement, et de se laisser envahir par l’orguéil d’une personnalité hypertrophiée. Michelet n'a pas échappé à ce péril, et l'on éprouve une çer-. taine gène à lui entendre dire : « Nos pères nous demandent pourquoi, dans cet âge de force, nous marchons pensifs et courbés. C'est que l’histoire est en nous; les siècles pèsent, nous portons le monde. »
En terminant, Michelel invite sers auditeurs à ne pas désespérer, malgré les doutes et les incertitudes qui les entourent :
« Ce monde où nous vivons est toujours la cité de Dieu. L'ordre civil, Si chèrement acheté par nous, est divin de justice et de moralité, » L'exemple même du xiv° siècle est là pour nous apprendre comment la vie sort de ce qu'on croit une décadence et une mort. C’est l'histoire qui nous apprend à espérer. |
On comprend l'émotion qui accueillit cette première lecon et comment l'Univers, tout en déplorant la hardiesse hérétique des idées de Michelet, parle de lui avec une sorte de vénération :
« Honneur, écrivait-il, (le 30 janv.,) à l’homme qui comprend la gravité du sacerdoce professoral. M. Michelet, ridé ct blanchi dès sa jeunesse par les veilles studieuses qui doublent pour lui les heures de travail, consumé par l'activité fébrile d’une pensée toujours en fermentation, ne quitta la solitude que
pour les fatigues de l’enseignement; anachorète de la science, il en est ausa le martyr. »
Le cours de Michelet ne fut pas un récit d'événements. Il ne voulut ni refaire à la Sorbonne ses cours de l’École Normale, ni développer son Précis, ni même, comme le font tant de professeurs, apporter chaque semaine à ses auditeurs les chapitres du livre qu'il écrivait. Non, il chercha plutôt à indiquer les grandes lignes générales et directries qui devaient ressortir des récits dont son livre serait composé. Dans sa seronde leçon. il expose sa méthode. Elle consisté à vivifier par la psychologie les faits que l’érudition a recherchés et fixés, et qui sont le squelette de l'histoire. Cette psychologie est double. Elle doit faire sentir l'identité morale du genre humain à travers tous les âges, et en même temps montrer comment cette unité fondamentale est di-
versifiée par les circonstances de temps et de lieu. L'histoire se trouve ainsi opérer dans deux sphères différentes, l’abstrait et le concret, et avoir toujours simultanément devant les yeux Ia conscience l’intimilé de l’âme et les faits sensibles.
Après ces considérations préliminaires Michelet entre dans l’histoire du xiv° siècle en montrant comment s’est développé le grand mouvement commercial et industriel qui transforme l’Europe à partir du xin® siècle. IT trouve là une application de l'idée philosophique qu'il avait exposée dans son Introduction à l'histoire universelle, le progrès de la civilisation considéré comme un résultat de l'effort de la liberté humaine pour se délivrer des fatalités de la nature. A la fin de l'époque harbare du Moyen Age, au commencement de l’époque fé dale, au 1x° et au x° siècle, quand le système administratif et la vie commerciale de l'Empire romain eurent disparu, les hommes, privés de communications faciles et régulières, semblent rivés au sol, enfermés dans l'enceinte des fiefs. Mais à partir du xn° siècle on voit es un grand mouvement de circulation des peufles. Îls s’arrachent à leurs terres pour entreprendre des voyages et des expéditions lointaines. La religion, le commerce, l’appât de la conquête et du butin agissent simultanément: ce sont les pélerinages, les caravanes qui s’organisenl le long des fleuves de l’Eurone et sur les rivages de [a Méditerranée. les expéditions des Normands, les croisades, qui sont tout à la fn: des pélerinages, des guerres de conquête et des entreprises commerciales, enfin les voyages d'exploration qui commencent au xmr siècle avec Plan de Carpin, Rubruquis et Marco Polo, les découvreurs du monde oriental. :
Au xiv® siècle, l'humanité lihérée se sent capable de sillonner la terre pour mettre en valeur toutes ses richesses. Michelet décrit alors en traits pittoresques la vie des grandes républiques commercantes : Venise, Florence, Bruges, les grandes foires : Beaucaire. Troves, les sociétés commerciales du Rhin, de la mer du Nord et de 1
Baltique, d’où sort la Innse. Il montre leur prodigieuse activité, mais
aussi comment ces villes et ces sociétés, l’Âme du commerce au Moyen Age, font souvent obstacle’ à ses progrès par leur tendance à tout transformer en monopole, à enfermer les ouvriers dans leurs métiers. De Ià des euerres dont les intérêts commerciaux sont la cause, et de: luttes civiles dans les cités. Le grand mérite de Michelet ici, et il sen
est vanté à juste titre, c’est d’avoir compris l'immense importance
que prennent à partir du x siècle toutes les questions économiques.
et d’avoir vu dans cette prédominance un des traits caractéristiques
de l’âge moderne qui commence.
Michelet tourne alors ses regards vers le pays contemporain qui a dû aussi à son caractère insulaire, commercial, industriel ct agricole une prospérité qui l’a élevé au-dessus de toutes les autres nations :
l'Angleterre. Elle est en grand dans le monde ce que Venise fut
autrefois dans Je monée méditerranéen. Ïl fait à son propos deux remarques dont l’une est d’une admirable sagacité et dont l'autre el une erreur prodisieuse.
L'Angleterre en 1834 subissait une crise redoutable due à son énorme production industrielle à ‘aquelle avec le système universel de prohibition qui régnait dans le monde, celui-ci n’offrait pas de débouchés suffisants. Michelet a compris que l’Angleterre était obligée, pour que sa population pût vivre et son commerce continuer à prospérer, de briser tous les monopoles et d'établir la liberté com merciale. Douze ans plus tard Robert Peel en 1846 allait réaliser cette prédiction de Michelet. Mais où Michelet s’est absolument trompé, aveuglé qu'il était par le système probitif qui semblait un dogme sur le continent, c'est sur l'avenir qui attendait le commerce anglais. [! croit que la liberté commerciale la ruinera, parce que, si le commerce est cosmopolite, l'industrie est nationale, et l’industrie d’un pays ne peut convenir aux autres. Îl ne se doutait pas qu’en établissant chez elle la liberté commerciale l’Angleterre l’'imposerait au monde et l’inonderait de ses produits. Il croit, naïve illusion de son patriotisme et de son anglophobie, que l’Angleterre est condamnée à une ruine prochaine et que la France sera l’héritière de sa prospérité. Nous reviendrons bientôt sur les idées de Michelet relatives à l'Angleterre à propos du voyage qu'il y fit en cette mème année 1834,
Le développement de l'industrie et du commerce crée la richesse mobilière, et on voit apparaître au xrv° siècle, une puissance nouvelle, celle de l’or. Michelet lui consacre sa cinquième leçon. Les besoins et les désirs ont grandi plus vite que la richesse. Les individus veulent jouir; les souverains ont besoin d’or pour faire face à une administration de plus en plus compliquée et pour payer des troupes mercenaires. De là naissent l’alchimie qui veut fabriquer l'or, et les variations dans les taux de monnaies par lesquelles les rois cherchent à accroître leurs ressources. « Philippe le Bel, dit pittoresquement Michelet, rendit une ordonnance qui lui réservait le droit de frapper monnaie, et d'être le seul monnayeur de son royaume. »
Michelet croit que le développement de la sorcellerie a été le résultat de la misère produite par ces perpétuels bouleversements monétaires et que de là aussi est venu le rôle grandissant des Juifs qui faisaient le commerce de l'argent.
Les trois leçons suivantes sont consacrées à la formation des nationalités. Elles expliquent comment, en Allemagne, c'est la diversité féodale qui l’a emporté, comment l'Espagne a trouvé l'unité dans l'activité héroïque et la guerre religieuse, comment l'Italie est condamné: d’une manière irrémédiable à rester divisée par les haines provinciales. Bien que l’histoire du xix° siècle ait démenti cette prédiction et que Michelet ait été dès 1854 un des plus fervents apôtres de l’unité italienne, alors que tous les libéraux étaient encore fédéralistes, il n’avait pas tort de remarquer la puissance de l'instinct particulariste en Italie et il disait avec une véritable hauteur de vues : « La personnalité italienne a toujours été trop haute et trop fière pour se mettre au service soit des hommes, soit du pays; jamais elle n’a plié la tête sous la féodalité, jamais elle n’a compris le dévouement
de l’homme à l’homme. Elle appartient bien moins à la patrie qu'à l'humanité tout entière. »
La huitième leçon est consacrée à la nationalité française. Elle est. vous pouvez l'imaginer, un hymne à l'harmonie, à l'équilibre merveilleux qui préside à la formation de l'unité française. On y trouve une expression complète de la pensée de Michelet sur notre histoire et on
peut dire la substance mème de tout son cours. A partir de là, le coui:
se développe plus régulièrement. C’est l'histoire dramatique du x et du xv° siècle en France que Michelet fait revivre devant ses audi: teurs. Le cours prend fin avec la découverte de l’Amérique. C’est un nouvel âge qui s ouvre, une nouvelle civilisation mondiale qui succède à la civilisation méditerranéenne : « Après Colomb, qui ouvrait devant les vaisseaux européens l'océan du commerce, devait venir Luth: qui ouvrit aussi, par la liberté de discussion, un immense océan devant la pensée humaine. » |
C'est à la Réforme, en effet, que Michelet consacra son cours de l'hiver 1834-1835. La foule des auditeurs fut plus grande encore ct son succès même contribua à lui faire retirer la suppléance par Guizot. Il allait publier ses Mémoires de Luther. Il était donc tout prêt à traiter ce sujet, qui était pour lui le centre mème d° l'histoire du xvr siècle, car déjà dans son Précis d'Histoire Moderne et dans son Précis d'Histoire de France, l'histoire religieuse occupait au xvi° siècle presque toute la place. Ce cours excitait d'autant plus la curiosité publique que Mignet se mettait à étudier le même sujet et venait de lire à l’Académie des sciences morales et politiques son célèbre morceau sur Luther et la Diète de Worms.
Nous ne pouvons séparer l'étude de ce cours de 1835 de celle des Mémoires de Luther ni même du volume de Michelet sur la Réforme qui ne devait paraître qu'en 1855, mais qui a été préparé dès lors. Il sera intéressant de considérer dans son ensemble tout ce que tchelet a écrit et pensé sur la Réforme depuis 1827 jusqu'à son volume de 1855.
Avant d'aborder celte étude, disons un mot d'un voyage accompli par Michelet pendant les vacances de 1834 et qui est en relation directe avec son histoire de France au Moyen-Age, le voyace d'Angleterre.
Mme Michelet a publié ce vovage en entier dans le volume Sur les chemins de l’Europe, mais en complétant le texte de son mari, d'un” facon qui n’est pas toujours heureuse. Elle arrange, elle comment? elle dramatise, et ces arrangements contiennent à chaque instant des contre-sens énormes. Elle fait de Mme de Dino, la nièce de Talleyrand qui jouait à l’ambassade de France le rôle de maîtresse de maison, une ambassadrice de Prusse. Michelet avait simplement mis entrr rarenthèses après le nom de la duchesse de Dino « prussienne » *. Elle a fabriqué avec les notes de Michelet une conversation entre l'historien
1. Parce qu'elle était fille de la duchesse de Courlande qui possédait ‘”
duché prussien de Sagan. Elle avait épousé un Talleyÿrand, neveu du prince de Bénévent qui devint duc de Dino et de Sagan.
et Talleyrand où elle fait citer à ce dernier une opinion de Mac Culloch dans un article de la Revue Économique de septembre 1834, c’està-dire après le voyage. Malgré l’habileté et l'intelligence de ces transpositions, le texte original est bien supérieur. Voici, par exemple, la description d'un service dans une chapelle catholique de Dublin :
« Nous nous fimes conduire à l’une des chapelles catholiques à travers de laides ct sales petites rues. Des deux côtés une foule de mendiants dégoûtants, une mistre innombrable, profonde, incurable, à désespérer la charité. Dans l'intérieur de l'église je ne vis qu'un banc ou deux, seulement la tribune Je l'orzue et deux petites [chaises] aux coins de l’autcl. Tout l'auditoire était debout; sa ferveur suffisait, et de reste, pour le soutenir. Le prètre accomplissait le sacrifice avec une onction passionnée; plusieurs hommes du peuple s’y uniscaient vivement de geste et de cœur; tous finirent par se mettre à genoux. Quelque saîc et dur que fût le pavé, des femmes, de jeunes demoiselles proprement mises s’y mettaient et y restaient de bonne grâce. Tout le peuple, il faut le dire, était bien laid, bien misérable, et ce qu’il y avait de plus cruel, c'est que la misère morale n'était guère moins visible que l'autre. Une chose scule br'llait sur les visages déformés par la souffrance et par les excès, c'était une foi aveugle, ardente, qui n'est peut-être ici que l'espoir d'une existence plus heureuse. »
Si vous lisez ce passage dans les Chemins de l'Europe, quelle déformation! |
Ce qui nous intéresse surtout dans ce voyage, c'est ce qu'il nous apprend d'une part, sur l’état de l’Angleterre en 1834, et d’autre part. sur les sentiments de Michelet à l'égard de ce grand pays.
Îl avait projeté d’abord de continuer en 1834 l’exploration de la France commencée en 1831 et d'aller dans le midi. Il crut n’avoir pas assez de t°mps à sa disposition et se décida pour l'Angleterre. Il tenait à la connaitre avant de raconter et la guerre de Cent ans, et surtout la rivalité moderne de la France et de l'Angleterre. Il dit à Pauline, dans une lettre du 22 août, qu'il va s'arrêter à Liverpool et à Manchester, au centre du mouvement industriel de l’Anoteterre : « C’est là que je trouverai à qui parler sur toutes les grandes questions d'intérêt présent, qui doivent se rencontrer dans mes deux derniers volumes. » Les lettres qu’il échange avec M. Longueville Jones dans les années suivañtes, le montrent continuant son enquête sur la situation économique de l'Angleterre pour arriver à mieux comprendre ses rapports avec la France. Et Pauline lui recommande tant en son nom propre que de la part de Mme Angelet, laquelle parlait au nom du roi et de la reine, de prolonger autant que possible son séjour pour en rapporter tout ce qui sera nécessaire pour ses cours et pour ses livres.
Michelet avait tant souffert de la solitude dans son voyage d’Allemagne et d'Italie qu'il voulut avoir un compagnon. Il demande à Ch£. ruel, son élève, alors professeur à Rouen, de l'accompagner. Chéruel qui s’occupait d'histoire de Normandie, avait un grand intérêt à connaître l'Angleterre. |
Le voyage cut lieu du 5 août au 5 septembre. Bien qu'il fût très rapide les deux voyageurs virent cependant les villes et les aspects les plus caractéristiques du pays : les trois capitales, Londres, Du-
Llin et Édimbourg, les deux métropoles religieuses, Cantorbury ct York, une ville universitaire, Oxford, les grandes villes commerciales et industrielles, Liverpool, Birmingham, Manchester, Belfast, Glasgow, un type de château féodal devenu résidence aristocratique, Warwick. Michelet eut le sentiment d'avoir bien employé son temps : « Je crois écrivait-il à sa femme, le 29 août, avoir tiré un immen: parti de mon voyage. Il ne s'est point passé de jour que je n'ai plusieurs feuillets à écrire sans compter les lettres. Je rapporte un énorme manuscrit, » C’est le journal que nous possédons, auquel s'ajoutent trois Itttres à Mme Angelet que M. Michelet père avait recopiées avant de les envoyer.
Le pays quil visitait était en pleine crise politique, économique et sociale,
Les hommes de ma génération, qui ont assisté au magnifique et pacifique “épanouissement de la prospérité anglaise pendant les quarant: années du règne de Victoria, peuvent difficilement se faire une idée de l'état de perpétuelle agitation dans lequel vécut l'Angleterre de 1845 à 1853. Il ne manquait pas de prophètes de malheur qui annon: çaient à l'Angleterre sa ruine économique par l'excès même de sa production industrielle et l'accroissement du paupérisme, et sa ruipe politique par la marée montante de la démocratie sociale. En 1850, Ledru-Rollin écrivait ses deux volumes sur la Décadence de l'Angleterre, et Carlyle ses Pamphlets des derniers jours *. Tous deu\ à des points de vue diamétralement opposés, faisaient entendre les mêmes prédictions pessimistes; Ledru-Rollin croyait l’Angleterre :incapable de réformer pacifiquement son état social et de porter remède à la misère publique, Carlyle voyait dans les idées ,démocratiques un dissolvant fatal pour la société et l’État. Or, nous avons vu sous le règne de Victoria, l’Angleterre entrer résolument dans la voie démocratique par une extension de plus en plus grande du droit de suffrage, par des lois ouvrières qui tout en émancipant les ouvriers les protègent contre la tyrannie du capital, par des réformes adminitratives de toute nature. Les conflits du capital et du travail se sont apaisés, le paupérisme a diminué dans d'énormes proportions, l'Empire colonial de l'Angleterre a été toujours grandissant, tandis que le système du libre échange l'ouvrait aux produits du monde entier. Non seulement l'Angleterre entre dans une période de prospérité inouïe, mais, sous l'influence des progrès de l'instruction, des libertés publiques, du bien-être, et par l'exemple d’un couple roval animé d'un amour passionné du bien public, elle à vu la moralité publique se développer avec la richesse, et l'initiative philanthropique de la vieille aristocratie. comme des enrichis du commerce et de l'industrie, collaborer avec l'esprit de réforme et de justice du gouvernement pour créer un merveilleux ensemble d'œuvres d'éducation, d'assistance °! d'utilité publique dans tous les domaines.
Sous le règne de Guillaume IV qui, fidèle aux traditions des souve-