‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 67 sur 81 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Luther et la Réforme

En octobre 1835, Michelet, qui avait déjà publié cette même année la nouvelle édition complète de Vico en deux volumes, publiait ses Mémoires de Luther. Nous savons par une lettre de Chéruel de la fin de mars qu'il fut à ce moment obligé par la maladie d'interrompre son cours. Il ne le reprit pas dans le second semestre et il ne devait plus remonter dans la chaire de la Sorbonne. Il employa ses vacances, du 18 août au 25 septembre, à un voyage en Aquitaine avec Duruy, par Orléans, Tours, Poitiers, La Rochelle, Rochefort, Saintes, Cognac, Angoulême, Périgueux, Bordeaux, Bayonne, Pau, Tarbes, Toulouse, Montauban, Cahors, Tulle, Limoges et Bourges. Bien qu'il n’eût sollicité aucun subside ministériel pour ce voyage, bien qu'il dût subvenir aux dépenses de son secrétaire comme aux siennes, il se considéra comme chargé d’une mission et publia au retour un rapport important sur les archives du Sud-Ouest. Nous aurons occasion de revenir sur ce voyage. Je veux seulement faire remarquer que son Luther ayant paru en octobre, devait être imprimé avant le 18 aoùt; et que Michelet trouva moyen, dans les sept premiers mois de 1835, d'imprimer trois volumes tout en faisant ses cours à la Faculté des Lettres, de janvier à mars, et ceux de l’École Normale pendant SiX MOIS.

On ne s’étonnera pas qu'il n'ait pu donner à son Luther toute l'ampleur que ‘promettait sa préface. L'’Introduction, qui devait contenir un essai sur l'histoire de la religion, et les biographies qui devaient faire suite à celle de Luther ne parurent jamais. Michelet erut-il vraiment qu'il pourrait les publier On peut se le demander. I: était trop absorbé à cette époque par la préparation de la suite de son Histoire de France et par celle de ses Origines du Droit. Et s'il a donné à son histoire de Luther la forme presque impersonnelle d’une autobiographie tirée des œuvres du réformateur, c’est sans doute qu'il avait renoncé au plan formé autrefois d'un grand ouvrage sur la Réforme allemande.

La figure de Luther l’a préoccupé à travers toute sa carrière d'historien. Il ne sera pas sans intérêt de voir par quelles phases diverses a passé sa pensée sur le réformateur. Cette étude nous permettra de dire quelques mots des récents débats auxquels a donné lieu la personnalité de Luther et de revenir sur une question que nous avons déjà effleurée à propos de César : la psychologie historique.

Dès 1826, Michelet avait projeté d'écrire une histoire du xvr siè-

cle. Il avait alors devant les yeux surtout la France et l'Angleterre. Mais il fut amené à s'occuper de la Réforme allemande en s’apercevant que l'histoire religieuse du xvi siècle n'était intelligible que .i On la rattachait à toule l’histoire du christianisme et de l’Église; et, avec celle promptitude ambitieuse, caractéristique de sa bouillonnante jeunesse, il rève un colossal recueil des Monuments historiques du christianisme, avec traductions; puis une histoire de l’Église au Moyen- Age. I renonce à ces projets démesurés pour écrire son Précis d’Histctre moderne, où, naturellement, il est amené à parler pour la première fois de la Réforme. Il l’appelle le plus grand événement de l'histoire moderne avec la Révolution francaise; il en fait le nœud de toute la politique européenne jusqu'au traité de Westphalie, il en marque les phases et Îles formes diverses avec une précision imrpsrieuse, mais 1l n’en indique pas Îles causes profondes et la présente presque comme un événement inatlendu, qui a surpris les réformiteurs eux-mêmes et dépassé les prévisions de Luther. De Luther, :il trace un portrait sans grand relici, dont il emprunte les principaux traits à l'Histoire des Variations, de Bossuct : « 1] se flattait en vain de contenir les passions, une fois soulevées, dans les bornes d’une discus.: sion abstraite. On ne tarda pas à tirer de ses principes des conséquences plus rigoureuses qu'il n'aurait voulu. » Je ne vois à noter comme remarquable dans les pages ronsacrées à la Réforme allemande, que l'importance qu'il y attribue à la question financière.

Michelet se montre, par cette observation très juste et très profonde, un précurseur des historiens modernes qui s'efforcent de rattacher les grandes révolutions de l'histoire à des causes économiques. Nous avons déjà cité les lettres à Nettement et à Sainte-Beuve, les notes personnelles où Michelet revendique l'honneur d’avoir, le premier, donné aux questions économiques la place qui leur appartient parmi les causes déterminantes de l’évolution historique. Il aurait pu indiquer que, dès 1827, il avait marqué ce rôle dans son Précis d'Histoire Moderne.

A peine le Précis publié, la préoccupation de l'histoire de la Réforme le-reprend. Son journal nous le montre projetant une étude psychologique et biographique sur la personne même de Luther, et, d'autre part, une étude très générale sur l'Allemagne, l'esprit et la civilisation allemands, et cherchant à s'expliquer pourquoi les religions 5e sont distribuées à peu de chose près suivant Îles groupements ethniques, le catholicisme restant la religion des peuples latins, l’orthodoxie grecque celle des peuples slaves, le protestantisme devenant la religion des peuples germaniques.

Il concoit alors le plan très vaste d’une histoire du xvi siècle, mais s’effraye ensuite de l’immensité de rette tâche, et, le 20 avril 1829, se décide à réduire son sujet à une vie de Luther. Il n'est pas au bout de ses fluctuations, d’ailleurs, car 1l sent bien qu'il faut, pour comprendre Luther, être au clair et sur la race allemande et sur la queslion de la grâce, qui domine toute la pensée du réformateur. Il reste ainsi toujours ballotté entre une grande synthèse de l'histoire reli-

gieuse, dont Luther serait le dernier terme, et une simple biographie qui servirait de pierre d'attente pour cette grande synthèse. La forme sous laquelle parurent les Mémoires de Luther, comme tomes II et {II d'un ouvrage beaucoup plus vaste, dont le tome I serait une histoire de la religion, nous prouve qu'il avait sinon l'intention de réaliser son projet primitif, du moins le regret de n'avoir pu le réaliser.

En 1834, les idées de Michelet sur les causes de la Réforme s'étaient précisées. La corruption de l’Église n’était plus qu'une des sources, et non la principale, de la ruine de l’unité catholique. Deux causes plus profondes l’ébranlaient : en dehors de l’Église, le développement de la société laïque, de ce que Michelet appelle l’ordre civil, et au dedans le mouvement mystique qui tendait à substituer la religion individuelle à la religion de l'autorité, de la hiérarchie et de la prètrise, qui trouve un aliment dans le retour à l'antiquité évangélique et hébraïque, comme le mouvement laïque trouve un aliment dans le retour à l'antiquité classique.

Dans son cours de 1835, resté inachevé, Michelet fit à grands traits l'histoire de la Réforme, en analysant la vie et l’œuvre de Luther, puis celles de Zwingle et de Calvin, en y mêlant une esquisse charmante et poétique de l’hérésie vaudoise au creux des vallées alpestres.

Dans ce cours, sa pensée, avide de généralisation, est successivement séduite par une série de points de vue qu’elle embrasse et dévelopr? avec une égale ardeur, mais dont il est difficile de tirer une synthès? nette ct cohérente. Aussi ces leçons furent-elles l'objet des appréciations les plus contradictoires. Le journal libéral Le Temps, dans deux articles très remarquables des 9 et 21 mai, signés des initiales P. R. ‘. reprochait à Michelet son injuste sévérité pour Luther et sa partialité en faveur du catholicisme, et d'autre part, Michelet, à la fin de sa quatrième leçon, se crut obligé de répondre à des lettres et à des articles où on l’accusait d'être trop favorable à Luther. Il répond par une déclaration de principes où il affirme le droit et le devoir de l'historien de sympathiser avec toutes les formes de la pensée humaine, avec tous les moments du développement humain pour les ccmprendre. En même temps, il garde visiblement pour l’Église catholique la prédilection que lui paraît mériter la forme religieuse qui a embrassé jusqu'ici la plus grande somme d'humanité dans l’espace et dans ! temps.

Cette sympathie éclectique pour toutes les manifestations de l’âme humaine rendait difficile à Michelet, non seulement de porter un jugement précis sur la Réforme et les réformateurs, mais même de se faire une idée nette de la portée de leur œuvre. Il se trouvait, en effet, en présence d’une contradiction dont il ne découvrait pas la solution. Il continuait à envisager toute l’histoire comme une lutte entre la fatalité et la liberté. Or, il était difficile de ne pas considérer la Réforme comme un pas en avant dans la liberté. D'un autre côté, Luther et Calvin sont les défenseurs acharnés, intransigeants, de la

Page 1