À VWittenberg, il vit dans la misère, comme à Eislcben
Ajoutez enfin la nature des documents par lesquels nous connaissons les deux réformateurs. Calvin commence sa carrière par un livre l’'Institution chrétienne * où ‘il expose méthodiquement tout l’ensemble d’une doctrine que d’autres ont déjà élaborée, mais à la. quelle il impose la belle ordonnance, la rigueur de son esprit de logicien, de juriste et de lettré, imbu des traditions classiques. A côté de cette œuvre travaillée pendant trois ans, de 1532 à 1535. puis remaniée avec soin de 1535 à 1541, et retravaillée encore constamment de 1541 jusqu'à sa mort, nous avons son catéchisme, ses commentaires de la Bible, fruit de méditations assidues et composés avec art, ses Sermons, sa volumineuse correspondance: presque tout entière adressée à des amis, des disciples, des partisans à qui il peut parler avec confiance et avec calme. La polémique ne tient qu'une place secondaire dans l’œuvre de Calvin, et quoique on.y trouve les violences et surtout les duretés qu'on peut attendre d'un esprit aussi autoritaire, il ne se départit jamais d’une certaiñe hauteur magistrale, qui lui est relativement facile, car il écrase des ennemis vaincu», les libertins Servet, Castalion, Cathelan, Bolsec; son Traité des Reliques mème est écrit avec la verve ironi. que d’un homme qui regarde de très haut ses adversaires. A côté de l'œuvre de Calvin, d'une tenue si suivie et si forte, où tout respire une pensée et une volonté toujours sûres d'’elles-mêmes, celle de Luther s'offre à nous comme une œuvre de polémique et de combat. Sauf sa Bible, tous ses livres sont des livres de circonstance, écrits dans le feu de la bataille, et qui se ressentent du tumulte au milieu duquel ils sont nés. Luther est toujours sur la brèche; il n’a pas une minute de repos et de calme. Sa correspondance est pleine de polémiques, et même ses Commentaires de la Bible sont écrits d'un style véhément et tourmenté. Quand on écrit, comme l’a fait Michelet. la vie de Luther en faisant des extraits de telles œuvres, elles nous le font apparaître naturellement comme un esprit toujours immodéré et inquiet. Enfin, pour achever de connaître Luther, nous avons une source dont Michelet a fait un très grand usage, source précieuse mais singulièrement trouble. et qui fournit sur le caractère et les idée: du réformateur des renseignements souvent contradictoires; ce sont les Propos de table, les Tischreden.
Bien que Luther fùt pauvre, les mœurs patriarcales de l’Allemagne d'alors êt la générosité du réformateur faisaient de sa maison un asile toujours ouvert à des disciples et à des amis. Luther, en bon Allemand quil était, aimait à bien manger et à bien boire, et Îles heures des repas élaient les moments où avec le plus d’abandon et d’abondance, il communiquait librement à ceux qui l’entouraient ses pensées sur tous les sujets : politique, théologie, morale, vie familière. les questions les plus sérieuses comme les plus frivoles étaient abordées par lui, tantôt en latin, tantôt en allemand, tantôt dans un langage bizarrement panaché d'allemand et de latin. Il se laissait aller
1. Qui a eu deux éditions, une latine 1536, une française 151.
à son humeur, plaisantant sur des choses sérieuses, parlant gravement de sujets frivoles, et montrant avec une ingénuité parfaite ce quil v avait en lui de profondeur, de piété, de poésie, d'amour ardent de la nature, et aussi de violence, de sens du comique et parfois de zrossièreté. | |
Les commensaux, admirateurs pour qui ses moindres paroles étaient dignes d’être recueillies, griffonnaient à table ou aussitôt après, les moindres mots sortis de la bouche du maître. Ils en formaient des recueils qui étaient ‘ensuite recopiés. Les derniers venus transcrivaient les propos plus anciens pour grossir leur recueil sans souci des répétitions ni des contradictions.
Il a donc existé toute une série de recueils particuliers des Propos de Table de Luther‘ émanant les uns d’une série de commensaux qui vécurent chez Luther dans les années 1527 à 1535 ou 1537, Cordatus. Dietrich, Schlaginhaufen, Weller *. Les autres proviennent de ceux qui vécurent avec lui de 1538 à 1540, Heidenreich, Besold, Plato, Stoltz ainsi que de trois disciples qui composèrent avec leurs notes et celles de leurs amis des recueils généraux des Propos, de Luther : Aurifaber, dont le recueil est le plus anciennement connu et a servi à Michelet, Lauterbach dont l'important recueil n’a été publié qu'en 1863-1866 et enfin Mathesius dont le recueil nous est parvenu dans un manuscrit incomplet mais complété par Krüginger avec les notes des autres disciples, et qui a été publié en 1903 par M. Kroker.
Si ces recueils sont précieux pour connaître la personne et les idées de Luther, ils constituent cependant une source dont on ne peut user qu'avec circonspection. Non seulement il est dangereux de juger les hommes sur des paroles échappées dans le feu de la conversation, mais il y a largement à tenir compte de l'exactitude, de l'intelligence et du scrupule des rédacteurs. |
Vous touchez du doigt la difficulté de tracer un portait fidèle de Luther, et combien facilement ses admirateurs ont pu présenter de lui une image édifiante, tandis que ses adversaires nous le montraient sous des traits hideux et grimaçants.
Prenez ce que nous dit Janssen du mariage de Luther. Il nous le montre, après la guerre des paysans, à un moment où tous, nobles el paysans, sont furieux contre lui parce qu'il a blâmé leur fureur à tous; il se marie par une sorte de bravade et de folie, pour rendre ses ennemis plus furieux encore. Comme témoignage des sentiments qui ont poussé Luther à se marier; Janssen ne cite qu'un seul texte, une lettre à Léonard Koppe, bourgeois de Torgau, du 17 juin 1525,
1. Voyez sur les Tischreden la préface mise par M. Ernest Kroker au volume des Luthers Tischreden in der Mathesischen Sammlung. Leipzig, Teubner 1993.
2. Plusieurs d’entr'eux étaient des pensionnaires dont la présence aidait sans doute le réformaleur à vivre. Il écrit le 19 janv. 2536 à Gaspard Müller : « J'aurais volontiers reçu Kegel au nombre de mes pensionnaires, mais !e jeune Porse allant bientôt revenir, la table sera pleine et je ne’ puis pourtant congédicr mes anciens et fidèles compagnons ». Catherine, sa femme, avait naturellement aussi son mot à dire. et il y eut des pensionnaires comme Dietrich qui s'éloignèrent faute de s'entendre avec elle.
où Luther écrit : « Vous savez ce qui m'est arrivé. Je me suis pris aux tresses d’une jeune fille. Dieu prend plaisir à nous étonner, à nous surprendre, à nous affoler, le monde et moi, » fais il cite ironiquement une lettre de J. Jonas qui écrit à Spalatin : « J'ai vu la fiancée couchée dans son lit et, à cette vue, je n’ai pu retenir mes larmes. En vérité Dieu est admirable dans ses conseils et ses œuvres » et enfin la lettre où Mélanchthon — toujours effrayé des hardiesses de Luther et d’ailleurs un peu blessé de n'avoir pas été mis dans la confidence de ses projets — représenté à Camerarius son ami comme ayant été entraîné par l’ardeur. de son tempérament. Si l’on prend tout l'ensemble des témoignages, on se fait des mobiles de Luther une tout autre idée. On je voit depuis 1522 combattant violemment l’idée du célibat ecclésiastique, conseillant à tous ses disciples le mariage, exaltant la vie de famille « l’état antique, divin, institué dans le Paradis, honoré des Pères, des prophètes, des apôtres, aujourd’hui honni des moines qui lui ont substitué un impur et diabolique célibat , » et décidant plusieurs d’entre eux, Bugenhagen, Justus Jonas, Capiton, Sick à se marier. Il recueille chez lui des nonnes échappées au couvent, parmi lesquelles Catherine de Bora qui devait devepir sa femme. Il cherche à les marier et trouve pour Catherine ellemême deux prétendants qu'elle refuse. Personne ne critique ni ne calomnie sa conduite au milieu de ces femmes, et en novembre 1524, it écrit à son ami Spalatin qui le pressait, au nom d'Argula de Staufen. de se marier : « Il ne m'est pas possible de prendre femme, non que je ne sente ma chair et mon sexe, car je ne suis ni de bois ni de pierre; mais mon âme est bien éloignée du mariage puisque j'attends la mort et le supplice mérités par mon hérésie »; et il ajoute ces paroles touchantes : « Je ne veux ni fixer à Dieu la limite de l’œuvre. qu il accomplit en moi, ni me midir dans mes propres sentiments, mais j'espère qu'il ne permettra pas que je vive longtemps ».
Six mois après, il épousait Catherine de Bora. Il serait d'une psychologie bien étroite de rapporter la décision de Luther à un seul mobile, soit à un entraînement irrésistible comme l’a cru un instant Mélanchthon, et comme Michelet le croyait en 1536, soit à une résolution froidement raisonnée pour mettre d'accord sa conduite avec sa doctrine et prècher par l’exemple ce qu'il n'avait jusqu'alors préch' qu’en paroles. Vraisemblablement, il y eut dans la décision de Luther une part d'entraînement, provoqué non seulement par la présence de Catherine dans sa maison et par la visible volonté de Catherine de n’épouser personne autre que lui, mais aussi par les épreuves terribles subies en 1523-1524 rendant la guerre des paysans et les luttes avec Carlstadt, et aussi le besoin de trouver un appui, un asile, une consolation dans la vie de famille. Mais tel que nous connaisson: Juther, cet entraînement si ‘légitime qu'il fût, n'aurait pas suffi Il fallait encore qu'il vit dans son mariage un acte conforme À la volonté de Dieu et la manifestation la plus convaincante de sa ré