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probation du célibat ecclésiastique. IL ne faut pas oublier que Luther a gardé son costume de moine jusqu'au 9 octobre 1524; jusqu’à cette date, pour qu'on ne pôt l’accuser de prècher une réforme par déréglement d'esprit et de mœurs, 1l avait continué à mener Ja vie conventuelle, à observer les jeûnes et le maigre. Il se réjouissait des mariages de prêtres et de moines, mais ne voulut les imiter que lorsqu'il eut décidé de rompre absolument avec lout son passé monastique. Le 8 janvier 1525, 1l écrivait à Jean Rühel : « J'ai résolu, avant de quitter cette vie, de me mettre dans cet état (mariage) que j'estime institué divinement », et à ce moment, il ne songeait pas à épouser Catherine, puisqu'il cherchait à la marier à d’autres. On peut donc le croire lorsqu'il écrit à Amsdorf, le 24 juin :-« Je n'ai pas voulu refuser à mon père, qui le demandait, l'espoir d’une postérité, et en même temps; je tenais à confirmer ma doctrine par un acte, tellement je trouve de cœurs pusillanimes, au œilieu de cette si grande lumière de l'Évangile. C’est Dieu qui l’a voulu et qui l'a fait. Je n’ai ni feu ni passion, mais jaime mon épouse... » Dans toutes ses œuvres et dans une foule de passages des Tischreden, il ne tarit pas en éloges enthousiastes de la vie conjugale, de la vie de famille, qui est pour lui la perfection de la vie chrétienne en opposition à la vie monacale. Il y voit l'accord par. fait de la nature et de la grâce. Il est très facile, avec quelques citutions habilement choisies, chez un homme habitué aux tournures humoristiques et familières et aussi à la crudité habituelle de son temps, plus grande peut-être chez lui que chez nul autre, de faire un tableau carcatural de ses sentiments de mari et de père. Certes il fait des plaisanteries d’un goût plus que douteux sur le nom de Catherine et les chaînes (ketten) où il est retenu, sur la bière (Bahre) où il aspire de mourir au monde et Bora. Mais il faut une singulière inintelligence ou une singulière mauvaise foi pour dire qu'il à senti l’opprobre de son mariage parce quil écrivait à Spalatin le 16 juin : « Je me suis rendu par ce mariage si vil et si méprisé que j'espère voir les anges en rire et les démons en pleurer. » L'ironie de cette phrase est pourtant fécile à saisir, et isoler comme on l’a fait les mots « je me suis rendu vil et méprisé », c’est ou commettre un contre-sens ou calomnier.
Une foule de passages des lettres de Luther et de celles de ses amis me permettraient de tracer un tableau touchant de son intérieur. Quand il perd deux de ses filles, leur mort est acceptée par lui avec une douleur toute humaine et une résignation toute chrétienne. Ses lettres à ses enfants sont des merveilles de grâce et de tendresse. Je me contenterai de citer ce qu’il disait dans un de ses propos de table en 1537 : « Tout est bien allé. J'ai épousé une femme fidèle, sar laquelle le cœur d’un homme peut se reposer. Ah! cher seigneur. l- mariage n’est pas une chose naturelle, mais un don de Dieu, une via bien plus douce, bien plus chaste que tout célibat, be il tourne bien. Quand il tourne mal, c'est un enfer. »
Quant à la mort du réformateur, c'est encore à Janssen que nous nous adressons, car il est après tout le plus instruit, le plus in-
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telligent, je dirai même le plus équitable des adversaires de Luther. Comment nous le représente-t-il au moment de sa mort?
« Le diable ne lui laissait aucun répit.. Les batailles qu'il lui livrait la nuit martyrisaient son corps et l'épuisaient de telle sorte qu'après ces crises il restait haletant, épuisé, sans voix. Ses continuelles angoisses ses doutes, ses tourments de conscience sur la légitimité de ses actes, les protestations de sa raison, tout cela passait à ses yeux pour des suggestions sataniques. Il disait qu'on ne peut maîtriser la raison qu'en lui tordant le cou à l'aide de la foi et qu’il faut égorger cette brute. »
Puis après avoir montré Luther navré de voir le peuple protes tant dans le comté de Mansfeld plongé dans les vices les plus grossiers, il consacre une page entière à réunir toutes les paroles les plus violentas et les plus atroces prononcées par Luther contre les juifs, pour terminer ainsi : « Il lui fallut renoncer à l’espoir de maudire une dernière fois la Papauté et les Juifs. Ï1 était épuisé physiquement €t moralement. Il expira dans la nuit du 18 février 1546. »
Ainsi Luther n'aurait été occupé les derniers jours de sa vie qu'à des pensées de haine et aurait été en proie à une sorte de frénésie. Or, nous savons que ses derniers jours ont été consacrés à rétablir la paix dans la famille de Mansfeld, et c’est dans un espr't paisible et joyeux, malgré toutes lés souffrances, que Luther écrivait à sa femme quatre jours avant sa mort. Dans les dernières lignes éctites par lui, le 16 février, deux' jours avant. la fin, on trouve cette fantaisie géniale qui est la marque de toutes ses paroles et de tous ses écrits, avec la teinte bien naturelle de mélancolie d'un hommr® qui se sent mourir en laissant une œuvre inachevée !.
Le récit de sa mort, tel qu'il nous a été conservé par son disciple et ami Justus Jonas, nous donne la même impression de calme et de bonté *. :
1. Le même jour il disait avec son humour habituel : « Je vais donner a manger aux vers un docteur bien gras ».
2. On est confondu de penser qu'en présence de l’ensemble de témoignages concordants sur une mort qui eut lieu en présence d’une foule de témoins ct de laquelle nous avons le témoignage de Jonas, de Calvin. et des deux comtes de Mansfeld, des écrivains catholiques d'aujourd'hui n'ont pas craint de ramasser une fable inepte parue en 15gr dans l'ouvrage De Signis Dei de l'oratorien Thomas Bozio, reprise en 1606 par le franciscain H. Sedulivs dans ses Præscripliones adversus haereses : sur le témoignage d’un habitant de Fribourg en Brisgau qu’on ne nomme pas et qui avait vu l'écrit d'un prétendu serviteur de Luther, Luther aurait été trouvé pendu au-dessus de son lit après s'être couché ivre-mort; Luther serait mort de remords et de désespoir. C'est un député du centre allemand le D' Majunke, directeur de la Germania, qui en 1893 a réédité cette fable qu'on retrouve dans un petit pamphlet paru à Graz en 1906 : Luther wie er leble, lieble und starb; et il es triste d'ajouter qu'une Revue française, le Mercure de France du 1° août 1906, dans un article qui témoigne d’ailleurs de la ‘plus grossière ignorance, a encore embhelli cette légende, Heureusement qu’en Allemagne comme en France des auteurs catholiques honnêtes se sont chargés de la réfuter : en Allemagne le père Jésuite Michael, M. Pastor et surtout M. Paulus, l’auteur d'un livre remarquable sur Telzel (1898), dans sa brochure Luthers Ende parue en complément du livre de Denifle: en France, Lorenz dans La fin de Luther d'après
Il mourut pauvre, après avoir vécu dans la familiarité des princes et des grands et avoir réussi au milieu des ruines ‘accumulées par un des plus grands bouleversements que le monde ait vu, à créer et à organiser une Église toute nouvelle. Dans son testament il ne songe qu'à rendre un témoignage à la fidèle compagne de sa vie.
Nous pouvons maintenant revenir à Michelet et juger les deux portraits qu'il a tracés de Luther en 1835 et 1855. La conclusion qui s'impose, c’est que les deux portraits sont vrais, mais qu'ils ne sont complets ni l’un ni l’autre, et que, pour avoir le vrai Luther, il faut les réunir et les concilier.
Enfin que faut-il penser du rôle de la musique dans cette œuvre?
Michelet a caractérisé la musique religieuse créée par Luther dans des termes qui renferment une vérité profonde exprimée Sous une lonne très juste.
« Ce ne fut pas, dit-il, le morne chant du Moyen-Age qu'un grand troupeau humain récitait éternellement dans un prétendu unisson, chaos de disson. nances. Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes… Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du cœur. »
La manière dont Michelet définit ici le chant grégorien, si sublime dans son austérité nue, est très injuste. Mais, à vrai dire, ce chant, monotone dans son excessive simplicité, avait été délaissé dès le xn° siècle et on avait laissé pénétrer dans la musique d Église des motifs d’un caractère tout à fait mondain
Tous les conciles du x1v° et du xv° siècles, et enfin le 0 de Constance avaient protesté contre cette dépravation de la musique d’Égliise, dépravation que la Renaissance ne fit qu'aggraver et qui fut l'objet des condamnations du concile de Trente.
Goudimel en France. en Italie Palestrina perfectionnèrent cette musique religieuse nouvelle adaptée aux besoins de l'âme moderne, musique qui conserva la grande inspiration large et noble de la vieille musique grégorienne, mais en y introduisant les ressources variées de l'harmonie du chant à plusieurs parties, en en faisant, comme le dit si bien Michelet « le chant de ceux qui pleurent et qui sont conso-
le4 dernières recherches hisloriques (1898). Un des professeurs de théologie cathokique les plus réputés de Wurzbourg, Merkle, en répondant à un pamphlet contre Luther du baron de Berlichingen de 1902, écrivait cn 1904 dans secs Reformationsgeschichtliche Streitfragen : « La vérité doit être mise au-dessus de tous les intérêts de partis, et c’est un honneur pour la science catholique, pour celle du moins qui mérite ce nom, d'avoir élé unanime à condamner le dilettantisame du D' Majunke qui a réédité la fable du suicide de Luther avec plus de zèle que de critique ».
1. Mais il ne faut pas oublier que cette altération mondaine des vieux chants grégoriens a été le point de départ de tout le développement de la musique religieuse polyphonique, et dès le commencement du xvir® siècle, 0 trouve en Italie et en Flandre une musique religieuse très noble fondée sur la polyphonie qui était entrée dans l'Église sous des inspirations et des formes plutôt profanes. Luther fut un des premiers de ceux qui surent se servir dans D vraiment ‘religieux, des ressources RoreUes fournies à la musique
glise
lés, la joie divine parmi les larmes de la terre ». C’est en grande partie avec les mélodies des chants populaires que le chant d’Église a été ainsi renouvelé. Luther se trouve dans une certaine mesure, à cet égard. le précurseur de Jean-Sébastien Bach, bien que celui-ci soit aussi un disciple de la tradition de Palestrina.
Michelet n’a pas eu tort, en 1855, de mettre en es lumière la place tenue par la musique dans la vie de Luther. Une des plus belles pièces de vers qu'il ait composées l’a été en l’honneur de Frau Musika, « la plus délicate de toutes les joies de la terre... car il ne peut naître aucun sentiment mauvais là où chantent de bons compagnons. Là, plus de colère, de disputes, de haine ou d’envie; et toute souffrance s’apai-
e... Le meilleur temps de l’année est le mois de mai, où chantent tous les oiseaux... c'est surtout le cher rossignol qui rend tout joyeux avec son aimable chant. Il faut lui en rendre grâce et surtout au cher Seigneur Dieu qui l’a ainsi créé pour être le vrai chanteur, fe maître de la musique. Il chante et tressaille jour et nuit, jamais las de célébrer les louanges de Dieu. C’est lui qu'honore et loue mon chant, en lui disant un éternel merci. »
Luther tout enfant attirait à lui les bonnes grâces de ceux qui l’entendaient chanter. Toute sa vie il chanta d'une belle voix de ténor. Personne n'a jamais parlé de la musique avec une émotion aussi pénétrante, aussi convaincue que lui’. « La musique est un des meilleurs arts. C’est la musique qui donne la vie au texte. Elle chasse l’esprit de tristesse comme on le voit avec Saül... La musique est le meilleur cordial pour l’homme attristé; son cœur se sent ranimé et rafraîchi.. La musique est une demi-discipline, une règle qui rend les hommes plus souples, plus doux, plus moraux et plus raisonnables. Le chant est le meilleur des exercices... Les chanteurs n'ont pas de soucis. Ils sont joyeux et chassent le souci par le chant... La musique est un beau, un magnifique don de Dieu. Elle fait fuir le diable... » Dans une lettre à Seufl du 4 octobre 1530, il écrit : « Il y a une foule de semences de nouvelles vertus qui sont développées dans les cœurs par la musique; les cœurs qui sont froids pour elle sont des cœurs de boue et de pierre... Après la théologie, il n’est aucun art qui puisse être mis à côté de la musique; elle seule peut faire ce que fait la théologie, rendre l'âme calme et heureuse... Les prophètes ont associé la musique à la théologie et révélé la vérité en psaumes et en chants. »
IL demande à Seufl de lui harmoniser le psaume In pace, afin qui puisse le chanter et l’entendre chanter à plusieurs voix avant de mourir :
« J'espère dit-il, que ma vice est près de sa fin. Le monde me hait et ne peut me supporter. Je suis odicux au monde et je le maudis. Aussi je de-
mande au bon et fidèle berger de reprendre mon âme. Mais je voudrais auparavant chanter cet hymne et l'entendre à plusieurs voix »
En 1338, Luther compose un écrit en latin sur la musique « créée
1. Rade »: Doktor Martin Luthers Leben, Thaten und Meinungen..…. Tübingen, Leipzig, 1901, III, p. 614 et suiv.
depuis le commencement du monde et donnée à toutes les créatures. L'air même chante et résonne, les bêtes et Iles oiseaux sont pleins de splendides mélodies; mais la voix humaine est la plus belle de tou: les. » Puis, après avoir analysé cette merveille de la voix, qui, avrc quelques mouvements du gosier et de la längue produit des effets si délicieux, il ajoute : La musique est la régulatrice de tous les mouvements du cœur humain. Rien sur la terre n'est plus puissant pour rendre gais les attristés, tristes les joyeux, courageux les abattus, humbles les orgueilleux, pour calmer les agités, enseigner l'amour, diminuer la haine et l’envie. »
Cette passion de Luther pour la musique est un des traits nombreux qui font de lui un des représentants les plus complets et un des symboles les plus parfaits de l'esprit allemand. Je m'étonne même que Michelet n'ait pas, en 1835, à une époque où le symbolisme tenait encore une si grande place dans ses conceptions historiques, cherché davantage à faire de Luther, avec ses défauts comme avec ses qualités, le symbole de l’Allemagne. Jamais chez aucun peuple, aucun homme, prince, chef d'armée, révolutionnaire, réformateur ou poète n’a été au même degré l’expression du génie national ni n’a été adopté au même degré comme héros national. Je me rappelle toujours avec une mélancolique émotion ce que j'éprouvais dans l'hiver de 1870, quand sur les routes de France j’entendais les régiments allemands passer en chantant : « Ein jeste Burg ist unser Gott »; je pensais à la singulière harmonie qui avait dû exister entre le génie de cet homme et le génie de son peuple pour qu’un hymne religieux composé par lui au xvr siècle ait pu devenir au xix° une espèce de chant national. |
Ceci nous amène à examiner brièvement la plus importante des questions soulevées par Michelet. Dans quelle mesure la Réforme a-t-elle été l'œuvre de Luther?
Michelet a eu parfaitement raison de dire que Luther n'a pas fait la Réforme, qu’elle a existé avant lui, après lui et sans lui. Son seul tort a été de ne pas saisir à quel point Luther en a été l'expression et combien sa riche et originale nature a contribué à accentuer le caractère propre de la Réforme germanique. Il en est l'ailleurs de même des trois grands réformateurs, Calvin, Luther et Zwingli. L'Église réformée de France, de Genève, d'Écosse et de Hollande, a porté la marque du génie logique, autoritaire, sec et juridique de Calvin; les églises luthériennes de l'Allemagne et des pays scandinaves ont porté l'empreinte de l'esprit plus mystique, plus poétique, plus large, de Luther; l’Église helvétique a conservé la tradition rationaliste, humaine et démocratique de Zwingli. Mais n'estce pas aussi que Calvin devait à la France, Luther à l'Allemagne et Zwingli à la Suisse les caractères qu'ils ont contribué à accentuer? Voyez, par exemple, combien la doctrine de la grâce chez Luther et Calvin prend un caractère différent par des raisons toutes nationales, si je puis dire. Chez Calvin, la doctrine de la grâce se présente comme l'idée du choix des élus par un Dieu nettement distinct de l'humanité, et le salut des fidèles se produit par l'imputation pour
ainsi dire juridique du sacrifice de Jésus-Christ à ceux qu'il a décidé de racheter! Calvin rejette loin de lui toute idée de présence réelle dans l’Eucharisiie. Car cette présence réelle est pour ainsi dire une atteinte à la personnalité de Dieu ct une sorte de panthéisme, Dieu «æ trouvant omniprésent dans les hommes et dans la matière mème. Chez Luther, au contraire, qui tient essentiellement à cette idée de la présence réelle et qui la spiritualise seulement, la notion de la grâce n'est que la notion mystique de l’union de l'âme avec Dieu, et sa conception religieuse est toute imprégnée, malgré lui, de ce panthéisme qui est au fond de toute la philosophie allemande et de l’âme allemande elle-même. |
Luther n'est que l'expression supérieure de la Réforme, l’homme dont le puissant génie et l’action révolutionnaire ont non pas tant déchaîné les éléments de la Réforme religieuse qu'ils ne les ont concentrés et rendus capables de triompher. Cela est si vrai que, dans la sphère des idées, il ne nous apparaît nullement comme original. Il n'est pas une des doctrines auxquelles il a consacré son apostolat : suppression de l'autorité pontificale, suppression du haut-clergé, des ordres religieux, des biens et de la juridiction ecclésiastiques, du célibat des prêtres, dogme de la grâce substitué au salut par les œuvres et au pouvoir surnaturel du prêtre et des sacréments, qui n'ait été soutenue avant lui. Wiclef et Jean Huss les avaient déjà prêchées et si nous étudiions l'Allemagne du xv° siècle, nous verrions toutes ces idées mûrir dans l’âme de ceux qui ont voulu purifier l'Église, Jean Ruchratt, d’Ober-Wesel {Johannes de Wesalia), le recteur de l’Université d’Erfurt, mort en 1482; Jean Pappe de Goch, prieur d’un couvent de femmes à Malines, mort en 1475: et surtout Jean Wesstl ou Gansfort, maître à Cologne, Louvain, Paris, Heidelberg et Groningue. …
Dirons-nous que si la Réforme a réussi en Allemagne, c’est à Luther qu'on l’a dû? Cela même serait exagéré, quels que soient les services rendus à la Réforme par Luther '. Quand on examine les pays où la Réforme a réussi et ceux où elle a échoué, on s'aperçoit que succès et échec ont été dus à des causes générales, car elle a réussi sous les formes les plus diverses. Pour que la Réforme püt réussir. il fallait plus d’une condition : 1° que l’Église fût assez corrompue pour que l’on sentit le besoin d'une réforme; 2° qu'il existât un mouvement scientifique et intellectuel opposé à l’Église; 3° qu'il existât un mouvement national d'opposition à Rome; 4° que le pouvoir civil eût intérêt à la Réforme.
En Italie, le mouvement intellectuel de l’humanisme était plus fort que partout ailleurs. Mais la papauté s'était mise au service de l’humanisme et de la Renaissance : les Italiens bénéficiaient des vices de l'Église. C’est à leur profit que Rome mettait le monde chrétien au
1. Et bien qu'il ait été considéré par les contemporains comme ayant été l'auteur et ‘e chef de la Réforme le seul qui ait été capable de soutenir l'énergie de ses disciples et de contenir les imprudences des audacieux. Témoignage de Mélanchthon, scrmon du 22 fév. {Kuhn, IT, 388).
pillage. De sorte que l'Italie, prise dans son ensemble, ne sentait à aucun degré le besoin d’une Réforme.
En France, le mouvement intellectuel, hostile à la papauté, existait, mais les universités y étaient en pleine décadence et ce mouvement n'avait pas de centre. Le Collège de France était impuissant. Il fut cependant un des foyers de l’humanisme protestant. Mais le besoin de réforme était moins vif qu'ailleurs. L'Eglise de France jouissait d’une liberté et d’une espère d’autonomie gallicane qui avait empêché une opposition nationale contre Rome de se former ou du moins d'aller jusqu'au schisme. Enfin, la royauté, depuis le concordat de 1316, avait toul intérêt au maintien de l'Église catholique, dont elle partageait les richesses avec la papauté.
En Espagne, on trouve un mouvement intellectuel très faible, un clergé très discipliné et très moral, entièrement dans la main de la royauté, qui était aussi maîtresse de l’Inquisition. Aucun élément de réforme. C'est l'Espagne qui, par les Jésuites, sera la maîtresse de l'Église et accomplira la Réforme de Trente.
Au contraire, en Angleterre et en Allemagne, tous les éléments que jai indiqués se rencontrent; un mouvement intellectuel ardent dans des centres universitaires puissants; un haut clergé corrompu, une vie religieuse intense, qui demande la réforme de ses abus, une opposition nationale séculaire contre la domination des Italiens, des Romains, et enfin, en Angleterre, une monarchie, en Allemagne, des princes qui ont tout à gagner à la rupture avec Rome, à la destruction des couvents, à la sécularisation des biens ecclésiastiques.
Michelet a donc raison de dire que la Réforme allemande était un fait allemand, non un fait luthérien. Que reste-t-il donc à Luther dans ce grand mouvement? Serait-ce à tort qu'il a été appelé luthéranisme? Non, sans doute. Luther en a été le plus génial représentant, l’expression la plus originale et la plus complète, le plus puissant instrument. Il en a été l’âme; mais il en a été’l’Âme parce que celle de l’Allemagne a vraiment été vivante en lui. Michelet n'avait pas tort, en 4828, en pensant que, pour bien comprendre Luther, il fallait remonter jusqu'aux origines mêmes de la nation qui l’a vu naître et suivre dans ses manifestations les plus intimes, dans sa poésie, dans ses traditions populaires, dans toutes ses évolutions religieuses, le développement de l'âme allemande.
Les Mémoires de Luther ne paraissent pas avoir produit une très vive impression sur le public. Les libres-penseurs se trouvèrent. comme le rédacteur du Temps, gênés en présence de l’image tracée par Michelet, et Courcelle-Seneuil, alors au début de sa carrière, mêlait, dans un article du Bon Sens, d'assez vives critiques à ses éloges. Les catholiques le louaient en exagérant encore les traits qui mécontenfaient les libres-penseurs. Nous avons cité l’article de Charpentier. Nettement disait aussi, dans un article de la Gazette de France, d:1 12 octobre 1836, que « ces pages jettent à l'humanité une grande et terrible leçon. Luther eut encore plus d’agitations dans le cœur qu'il n'en versa sur l’Europe. Cette intelligence qui troubla le monde fut
elle-même effroyablement troublée. Il y a une idée toujours présente à l'esprit de Luther, l'idée du démon. Cet homme qui se dit envoyé de Dieu a toujours le nom du diable sur les lèvres. »
Les protestants virent en général dans le livre une condamnation du protestantisme, Abel Cherbuliez écrivit dans ce sens un article dans son Bulletin Littéraire ; le Semeur fit aussi entendre la même plainte, tout en admirant beaucoup l’œuvre, comme Cherbuliez.
Au contraire, le vieux Lacretelle et Pongerville virent dans les Mémoires de Luther un magnifique hommage rendu à un grand génie et à la Réforme. Sismondi, àvec son esprit si judicieux et si pondéré, écrit à Michelet une lettre, qui est la plus importante que l'historien ait reçue à cette occasion.
Michelet ne songea pas à compléter son livre. Sans doute, il en avait lui-même senti les défectuosités. D'ailleurs, son Histoire de France le réclamait., et aussi une œuvre d’une tout autre nature, entreprise conjointement avec le Luther au retour d’Allemagne, les Origines du Droit, qui parurent en 1837.