‹ La vie et la pensée de Jules Michelet (1798-1852) (volume 2)Chapitre 7 sur 81 · Déménagements perpétuels · texte numérisé non relu

Déménagements perpétuels

2e : 16 ruc de Tracy, au coin de la rue Saint-Denis, maison Saint-Chamonda. : |

1800-1802 Rue Montmartre, ruc du Tour (rue Française. Ma Jeunesse, p. 25).

1808 : Rue des Saïints-Pères au coin de la rue de Verneuil. ([] a 10 ans, père en prison).

1809 : Boulevard Saint-Martin (Il a 11 ans; il imprime).

1811 : Rue N.-D. de Nazareth, 50 bis ruc d’Angoulème:

1812 : Rue Carèmc-Prenant, cul-de-sac Saint-Louis.

1814-1815 : Rue de Périgueux (Sa mère y meurt). |

1815 : 7 rue de Buffon {Mme Michelet dit : 1816 9 février).

1818-1827 : Rue de la Roquette. |

1827 : Ruc de l’Arbalète. »

2. Angélique Constance Millet ‘était fille de Thierry Millet et de Jeanne Elisabeth Michaux (parrains de J. B. Millet). Lefcbvre était fils d’un Lefebvre Millet. | | |

3. Michelet qui a tant critiqué Thierry sur ses: théories : des races attachait une importance extrême aux origines ethniques. Voici ce qu'il écrit sur ses propres origines : |

« Les Michelet :

Les Picards : mon père, ma tante; Les Wallonsirlandais : Edmond:

Les Normands pour le teint; :Wallons pour le cœur :: Narcisse. ..

Les Wallons ont la fureur sacrée : Valmore, Beethoven, J. Van Eyck.

« Les Millet : | |

Champenoiïis, Lorrains, Ardennais (prose très grave), mes oncles ct l'aîné de Provins. Ma tante Larisse et ma Mère (critique et prose).

« Les Wallons, noirs et sanguins (ma tante Lefebvre).

« ‘Les Wallons blonds sanguins (Lefebvre, Célestine, nature exubérantc).,

« Je n'’ai jamais trouvé personne plus raisonnable que ma mère. Entre l'emportement sanguin des Belges de la Basse-Meuse, Dinan, Liège, etc., et’ la critique un peu sèche des Ardennes, Rethel, Sedan, Mézières, des villes lorraines, elle tenait un milieu assez rare... Quand je l’ai connue ses malheurs la rendaient déjà trop critique peut-être, mais cela était nécessaire pour faire équilibre à la jeunesse un peu légère de mon père. Au reste, sans ce caractère picard, cette jeunesse de sang. là tristesse peu raisonnable de ma mère, avec qui j'étais bien plus d'accord, m'aurait tué. »

Furcy Michelet allait s'établir, avec une partie des pensionnäires, et Mme Fourcy, n° 49, rue de la Roquette, dans la maison de Sedaine, où il devait rester jusqu’en avril 1827. Ses pensionnaires et les leçons données par son fils le mettaient désormais à l’abri du besoin.

Au milieu de toutes ces vicissitudes, Jules Michelet avait eu une enfance difficile et misérable. Jusqu'à douze ans il n’avait presque rien appris et presque rien fait. Il travaillait parfois à l'imprimerie, et son vieux grand-père avait été, avec sa mère, son seul maître; mais surtout il errait et lisait au hasard. |

En 1810 on l'envoie chez un ancien maître de pension jacobin, M. Mélot, qui après avoir été libraire était revenu à sa première vocation et donnait des leçons de latin à des élèves fort disparates d'âge et d'éducation. Michelet y connut d'assez vilains garnements, mais aussi l'ami qui devait pendant six ans avoir la meilleure place dans son cœur, Poinsot. En 1812 il entra au lycée Charlemagne où il souffrit cruellement de la vulgarité et des persécutions de la plupart de ses camarades, jusqu’au jour où ses succès scolaires imposèrent le respect. En 1816 il sortait du lycée et acquérait en 1817, le 15 maïi', le grade de bachelier ès-lettres. En 1818, il était reçu licencié, le 8 juillet, ‘ét entrait comme professeur à l'institution Briand. En 18149 il était docteur ès-lettres; en 1821, agrégé des lettres, et il faisait pendänt quelque lænps des suppléances au collège Charlemagne. En 1822 il était chargé de l’enseignement de l’histoire au nouveau Sainte Barbe, situé rue des Postes, le futur collège Rollin. :

Je n'ai rappelé ces’ quelques faits que pour permettre de mieux suivre les observations que nous pouvons recueillir dans l'histoire de son enfance sur son développement moral et. intellectuel. Son journal d'enfance est si détaillé, si sincère, que nous pouvons nous faire l’idée la plus exacte de ce qu'il a été, de ce qu'il a vu et senti pendant ss x-sept premières années. | |

Le volume Ma Jeunesse complète ce journal, qui s’y retrouve présque tout entier, mais avec des corrections qui en diminuent parfois la saveur. Le trait de caractère qui domine chez lui et qui se manifeste dans toutes les circonstances, c’est la sensibilité, une sensibilité exagérée qui se manifeste à la fois par la tendresse et par la violence, par la promptitude à passer d’une impression à une autre, par un mélange de vanité et de sauvagerie, une capacité extraordinaire de souffrir, d'aimer et de haïr, par une mélancolie précoce, le goût de Ia rêverie et de la solitude, enfin par un éveil prématuré des sens et une sensualité naturelle qui le porte d’abord au romanesque et qui, avec les Mauvais exemples dont il était entouré, aurait pu l’entraîfner très loin, si la timidité, le travail, l'amitié, le goût des choses nobles et le respect de }a femme, ou plutôt encore l'attendrissement devant la faiblesse de la femme, ne l'avaient retenu *. |

1. Madame Michélet dit, mars 1817 (Ma Jeunesse, p. 290). a 2 Nous aurons à plus d’une reprise l'occasion de signaler Chez Michelet la lutte entre sa nature passionnée et sensuelle et l'idéal moral qu'il a dopné à Sa vice. — Il a subi plus d’un entraînement et il le confesse, mais il s'en

Je citerai quelques exemples de cette exaspération de la sensibilité dont il s’accuse. A l’âge de quatre ans, dans un accès de colère, il donna un coup de bâton sur la tête de son père. « Cela parut, dit-il, du plus mauvais augure, tant la violence de mon caractère perçait déjà. »

Plus tard, à huit ou dix ans, quand le caractère de sa mère s'était aigri par le malheur et qu'elle accusait la légèreté dé son mari :

« Mon caractère impétueux, nous raconte-t-il, me faisait prendre parti pour l’un ou pour l’autre et j'irritais encore la dispute. Ïl est certain que ma pauvre mère trouvait en moi bien peu de conso:ation : qu'on se figure un caractère d'enfant gâté, dur, violent à la moindre contradiction ct pensant faussement avec une étrange subtilmté.… J'affligeais jusqu'aux larmes ma pauvrt: mère; j'en étais bientôt touche, mais j'étais trop fier pour revenir. » Même quand sa mère était malade et qu'il avait dix-sept ans, « telle était la déplorablc violence de mon caractère qu'il m'échappait parfois des. mots durs que je voudrais muinteñant expier de tout mon sang. À peine avais-je dit ces mots cruels que j'étais déchiré, mais je ne sais quelle mauvaise honte m'empèchait de demander pardon, tandis qu'il étail encore temps ».

Je suis porté à croire que Michelet, dans une sorte de fureur de sincérilé, a exagéré quelque peu ces violences et ces duretés, mais elles étaient réelles pourtant. Lorsqu'il raconte, en 1820, les persécutions dont il fut l’objet pendant ses deux premières années de collège, de 1812 à 1814, de la part de quelques-uns de ses camarades, on voit que les années n'avaient rien enlevé à la vivacité de ses ressentiments. Il dit, à propos de l’un d'eux : « Il me semble que j'aurais plaisir à souffleter maintenant sa face savoyarde. » Il nous dit encore : « Ces railleries aigrissaient mon caractère déjà très passionné, très violent. De retour à la maison, je versais souvent des larmes de rage. »

Mais cette violence, cet esprit vindicatif, étaient associés par sa sensibilité mème à une capacité infinie de tendresse. Cette mère qu'il affligeait souvent, il l’aimait avec passion. Après sa mort, pendant plus d’un mois, il ne ‘pouvait traverser l'appartement sans marcher

relève par es deux sentiments qui lui inspirèrent plus tard le livre Je l'Amour, sa pitié pour la femme et la conviction que le foyer monogamique est la condition nécessaire de l’activité saine de l'individu et des peuples. « Je n'ai pas la prétention d’être meilleur que les autres, écrit-il le 1% mars 1821; ce qui me différencie pourtant de mes camarades, c'est l'émotion de pitié que je ressene pour les femmes qu'ils traitent avec tant de légèreté. » « La décadence d’un peuple est toujours précédée de la dissolution du foyer. Se réfugier dans la vieille polygamie, c'est reculer de 2.000 ans », écrit-il le 18 juillet. Par moments son aversion pour les plaisirs vulgaires le conduit jusqu'à l'ascétisme. « Le corps, écrit-il le 9 juillet 183n, est toujours l'ennemi de Ja liberté humaine. Il faut que l'âme lutte jusqu'à ce que le corps soit son vsclave. On saoule le monstre, et on dit : « Paix avec le corps ». Non, il faut que ce dernier soit vaincu, non rassasié. » Mais, il ne faut jamais l'oublier avec Michelet, nous trouverons toujours en lui un persistant contraste, l'homo duplex, romantique et classique, lyrique et critique, chaste et sensuel. Son visage portait la marque de cette contradiction : le front et les yeux d'un idéaliste, le nez aux ailes frémissantes d'un sensitif et d’un artiste, la bouche setrée et fine d'un ironiste voltairien, le menton lourd ct pesant d'un homme tyrannisé par des instincts inférieurs. De même il gardera jusqu'à la fin de ea vie le teint frais et rosé d’un jeune homme sous une neige de cheveux blancs qui, dès l’âge de trente ans, lui donnait l'aspect d'un jeune vieillard.

sur la pointe des pieds et c'était chaque fois une nouvelle douleur quand il revenait à lui et sentait l’inutilité de ces précautions. Quand il est transporté rue de Buffon et se sent de nouveau entraîné vers l'avenir par la joie de vivre, « par mille distractions au dehors, par mille passions nourries dans la solitude et qui s'élançaient au dehors dans l’espoir d'être satisfaites » il se reprochait nous dit-il, ce bonheur cruel « comme si je l’eusse acquis au prix de sa vie. » Il ne parle de son père qu'avec la reconnaissance la plus émue et aperçoit en lui ce qui se cachait de sensibilité sous des apparences de sécheresse et de frivolité.

Où la nature aimante de Michelet se manifeste avec le plus de force, ce n'est pas dans ses juvéniles amours pour Sophie Plateau ou pour Thérèse, si délicieusement contées dans Ma Jeunesse, car il est difficile de démêler dans ces élans tumultueux des premières passions la tendresse du cœur de l’émotion des sens, c’est dans ses amitiés. Je ne connais rien, dans l’histoire des amitiés célèbres, de plus touchant, de plus beau, que l’amitié de Poinsot et de Michelet. Leur commerce est un échange, non séulement d’une tendresse passionnée, mais des plus hautes pensées et des plus nobles efforts pour leur perfectionnement mutuel. Quand Poinsot tombe malade et meurt, cette catastrophe dont nous suivons au jour le jour dans Mon Journal toutes les péripéties, fait écrire à Michelet les plus belles pages qu'aient jamais inspirées à un homme de génie la douleur et l’amitié. Et si un nouve: ami, Poret, âme énergique et essentiellement vertueuse, succède à Poinsot dans l'affection de Michelet, cette nouvelle amitié n’enlève rien à l’ancienne. Écoutez de quelle façon Michelet parle d’eux quand il reprend 1822 l’histoire de sa jeunesse, histoire interrompue en 1820 lorsque Poinsot était tombé malade :

« La vue scuke des chiffres qui numérotent les pages précédentes me rappellk: un ami que j'avais encore en les écrivant. Ainsi j'ai perdu ma plus douce espérance, plusieurs années de ma vie; je pourrais même le dire à la lettre, une parlic de moi-même, car je ne me retrouve plus les mêmes facultés depuis sa mort. |

Je dois cependant remercier Dieu; car on m'ôtant Poinsot il m'a conservé une amilié aussi douce et peut-être plus salutaire, parce qu'elle m'associe au cilme d’une âme forte ct moins agitée de passions. Je ne crois pas que mon ami s'offense du témoignage que je rends ici à l’homme le plus vertueux que

! Quand son père le prenait le matin dans son lit et lui chantait :

Que je suis heureux d’être père, Mon fils est mon consolateur:

Jusqu'à mon heure dernière Mon cher fils fera mon bonheur.

il fondait en larmes.

Le 24 août 1820 il écrit dans son journal : « Pieu m'a donné, m'a prodigué mème les objets les plus dignes d’être aimés. Outre le meilleur père et !a meilleure mère que l’on pt: souhaiter, il m'a successivement fait ccmnaître des personnes d'un cœur vraiment rare, en sorte que j'ai toujours quelque peine à croire que tout ce qu'il y a de bon, de vertueux, de sensible sur ’a terre ne soit pas autour de moi. »

jé connaisse ; ‘il doit plutôt voir avec plaisir que Poret lui-même ne l'efface pas de mon cœur.

. J'avoue que je crois devoir beaucoup à Poret. Son amitié m'a retrempe. Poinsot sympathisait tellement avec moi que sa société ne pouvait me changer en bien; nous n'étions pas deux. Nous entretenant sans cesse de l'état passionné de nos àmes, nous nous quittions plus agités. Que nous parlions d'amitié, de vertu, nous n'étions pag+plus calmes que si nous cussions parle d'amour. Cet état de l'âme était pottique, romanesque, ct quoique je sente

combien il était dangereux, je ne puis m'empècher de le regretter. Ah! mon cher ami, le mondk a changé. )

À l'amitié, Michelet joignait l’amour du prochain en général. Après la mort de Poinsot il se console en faisant des visites à des pauvres!. La sensibilité à la fois exquise et vibrante de Michelet se manifsstait chez lui de toutes les manières et dans toutes les circonstancss. Ayant appris qu'on avait jeté dans l'égout les petits de leur chatt-. il fut longtemps sans pouvoir s’en consoler et pleurait quand on en parlait. Un jour que son chat Raton, affamé, avait mordu sa main, grasse d'un morceau de viande qu'il venait de manger, il se :nit d’abord en colère, puis pleura « en faisant un retour sur leur pauvreté dont souffrait ce pauvre animal. » A douze et treize ans, il était visiblement énu par la vue des petites filles de son quartier. « Elles allumaient, dit-il, mon imagination voluptueuse. » Il était jaloux de l’une d'elles, Sophie Plateau. « Lorsqu'un jeune ouvrier du voisinaze venait chez eux, je crevais; je vois encore la belle lune qui brillait, dans une de ces terribles soirées où je nourrissais ma jalousie par la lecture d’un poème d’Ossian. » Cette extrême sensibilité chez un enfant pauvre, qui voyait |l* malheur et la souffrance autour de lui, l’avait rendu timide et gauche par crainte d'être moqué, et cette timidité s’accroissait par l’amourpropre qu'avait développé chez lui l'admiration inconsidérée de son père, de ses grands-parents et de leurs amis. La grosseur de sa tête présageait sa haute destinée: on discutait devant lui quelle sorte de grand homme il devait être. « Ayant beaucoup d'idées au-dessus de de mon âge, dit-il, toutes fausses par jose j'étais l'être le plus bizarre, et peut- être le plus ridicule. » Sa terreur d’être envoyé en classe le fit garder .à la maison usqu'à douze ans, menant une vie sédentaire, lisant, rêvant, apprenant mal, mais... apprenant seul. Quand il fut au collège Charlemagne, sa timidité devint une sauvigerie haineuse. Mais pendant ces années de tristesse et de souffrance il avait pris l’habitude et ke goût de la solitude.

@« Le moindre regard d'homme me déconcertait, ct l'idée que je pouvais paraître ridicule où méprisable é'evait dans mon âme une vague infernale.

1. Ce besoin de charité demeurera un des traits essentiels du caractère Michelet. Nous apprenons, par une lettre d'un collègue, qu'à Sainte-Barbe, quand il avait vingt-six ans, il avait des listes de jeunes gens à qui il cherchait à procurer du travail. Môme dans les pérjo‘les les plus occupéas de sa vie «et malgré sa pauvreté, il faisait des ec de charité. J'ai eu entre ss mains une correspondance de 355 lettres de la seconde Mme Michelel écrites de 1854 à 1854. Il en est bien peu qui n aient pas paur objet des services à rendre ou des services rendus.

Quoique souffrant à la fois presque toutes les privations physiques, il m'arrivait de pleurer de ne pouvoir être utile aux hommes; et au moindre sourire mali, je me sntais le besoin de poignarder le railleur. À un quart d'heure de distance je versais dans la rue des larmes de rage et d'amour. »

Dès l'âge de 9 ou 10 ans, il goûtait, nous dit-il, les plaisirs. vagues de Ja mélancolie.

« J'aimais à monter seul dans un cabinet tout à fait séparé de l'appartement; je n'y montais qu'en tremblant à cause de la noirceur de l'escalier et de la grandeur des armoires où un homme pouvait facilement se cacher; mais une fois établi là, j'y rêvais avec plaisir. » |

Uel amour de la solitude, il le conservera toujours. Lorsqu'il à 22 ans, il écrit à Poinsot :

« Remercions la solitude de ce qu'elle nous a donné dans le passé Restons scuks, mon cher ami; les faibles ne sont pas propres à vivre parmi ceux qui n'ont que le plaisir en tète; ils souffrent trop du contact. Un livre, un petit coin, anle focum, si friqu$ éril, si messis, in umbru, avec cela et ‘e nécessaire, voilà ce qu'il faut pour notre vie. Aimons les hommes, mais loin d'eux. Je savoure mon ourserie’. » -

Cet amour pour la solitude et la rêverie, la tristesse habituelle de sa vie d'enfance et de jeunesse, les deuils cruels qui l’atteignirent, ia mort de son grand-père et de sa mère, de Poinsot, lui donnèrent de bonne heure une sorte d’attrait pour la mort. Le Père Lachaise fut pendant des années sa promenade favorite.

« Je puis dire, écrit-il dans son journal, le 2 novembre 1822, que j'ai fait amili® avec Ja mort. En retour elle m'a livré les mystères de la tombe. Il a «uffi de l'interroger d’un cœur compatissant. Je pourrais écrire des dinlozucs des morts, nouveau Lazare, cn ressuscité du tombeau..Je suis tant de fois mort par la douleur. »

Toutes les grandes étapes de la vie de Michelet ont été marquées par des tombeaux : sa mère, son ami, sa première femme, Mme Dumesnil, son père, sa fille. Chaque fois il a approfondi et savouré, si k puis dire, le mystère de la mort. Et son amour de l’histoire est ué en partie de cet amour de la mort où il a fini par voir la condition et comme l'explication de la vie. Toute vie à ses yeux n'était que résurrection d’entre les morts.

Ces goûts, cet attrait pour la mort devaient, semble-t-il, faire naître en lui des sentiments de mysticité religieuse, et quand on le voit en 1816 se faire baptiser malgré le voltairianisme de son père, on est di:posé à regarder cet acte comme le résultat d’une conversion religien- & et chrétienne. Mystique, Michelet le fut toujours. Il voyait, sentait partout le mystère; il prêtait des âmes aux bêtes et même aux choses: il mettait la nature humaine en communication avec Dieu et trouvait dans les âmes simples, les enfants, une révélation du divin. Mais de même qu'il y avait au point de vue moral deux hommes en lui, un

t. Mon Journal, p. 65.

homme parfois asservi à ce qu'il appelait ses anges noirs, à ses instincts sensuels, et un hcmme aspirant à une vie idéale où le corps est l’humble serviteur de l'âme, il y avait aussi en lui, au point de vue religieux, un mystique pour qui le réel n’était que le symbole de forces cachées, et un critique rationaliste qui se refusa toujours à enfermer sa religion dans des formules dogmatiques ou même philosophiques. Nous en avons la claire perception dans ce qu'il dit dans ses souvenirs d'enfance en 1820 au sujet de la lecture qu'il fit de l'Imetation de Jésus-Christ à l’âge de 12 ans.

« Ce que j’éprouvai de plus remarquable rue des Saints-Pères, ce fut quelques mouvements religieux. Papa était plus qu'indifférent là-dessus; maman n'était pas dévote, mais respectait la religion dans laquelle eHe avait été ékevée ; mon bon papa et ma bonne maman parlaient fort mal de la religion parce qu'ils avaient vécu longtemps dans un pays où les prètres étant les plus riches excitaient le plus l'envie des pauvres. Dans ces détresses extrêmes où nous nous trouvâmes, je ne sais quel instinct me poussa à ouvrir des livres de piété. Jamais on ne m'avamt donné d'instruction religieuse et jamais on ne m'avait mené dans les églises, non plus que depuis. Les prêtres, vêtus de leurs longues robes noires, m'effrayaient même. C'était pour moi tout autre choœ que des hommes. La négligence de mes parents, le besoin pressant de tous les jours, terrible distraction, empêcha de songer à me faire baptiser. Ce sera peut-être à cet éloignement des préjugés que je devrai de devenir un jour raisonnablement religieux. Le livre qui me tomba sous la main fut l’Imitation de J.-C., précédée de l’ordinaire de la Messe. Ces dialogues entre Dieu et une âme malade comme était la mienne m'attendrissaient beaucoup : j'oubliais facilement le présent qui devait passer si vite et je ne songeais plus qu'à cet avenir que nous promet la religion. Timide, comme j'étais, et ne connaissant les hommes que par le mal qu’ils nous avaient fait, je goûtais beaucoup la louange et la sollicitude dont ce livre est plein; il me semblait déjà (et j'ai su depuis que j'avais raison) que ce livre avait été fait par un solitaire comme moi. Une maxime me resta dans la mémoire et je suis fâché de n'avoir pu jamais la retrouver dans le livre; c'en était là à peu près le sens : Je ne me suis jamais repenti d'être resté seul et de m'être tu, je me suis souvent repenti d'avoir été parmi les hommes. Ces mouvements de religion ne duraient pas plus que Ja détresse qui m'avait fait sentir la nécessité de sortir du présent ; et je ne sais s’il eût été bon qu'ils durassent ; car j'aurais vu la religion cathonn et sottement,. et je me serais bientôt trouvé musclé comme les autres. »

Il est intéressant de rapprocher de ce morceau le passage de l’Introduction du Peuple où Michelel l’a reproduit en le transformant. Vous y admirerez l’art consommé de l'écrivain qui a su tirer de ce morceau écrit d'un style un peu froid et négligé des accents d’une émotion pénétrante et vous y remarquerez aussi que la tendance à la mysticité a été en s’accentuant chez Michelet à mesure qu’il s’est affermi dans son opposition au catholicisme. En 1820 il espère se faire une religion raisonnable; en 1843 il a renoncé au Christ et croit s'être d’autant plus rapproché de Dieu : |

« Dans les embarras extrêmes, incessants, de ma famille, ma mère étant malade, mon père si occupé au dehors, je n'avais recu encore aucune idée religieuse... Et voilà que dans ces pages de l'Imitation j'aperçois tout à coup, au bout de ce triste monde. la délivrance de la mort, l’autre vie et l'espérance ! La religion reçue ainsi. sans intermédiaire humain, fut très forte en mai. Elle me resta comme chose mienne, chose libre, vivante, si mêlée à ma vie

ENFANCE ET JEUNESSE q

qu'elle s’alimenta de tout, se fortifiant sur la route d’une foule de choscs tendres et saintes, dans l'art et dans la poésie, qu’à tort on lui croit étrangères. Comment dire l'état de rève où me jetèrent ces premières paroles de l'Imilahon? Je ne lisais pas, j'entendais... comme si cette voix douce cet paternelle se fût adressée à moi-même... Je vois encore la grande chambre froide et derneublée ; elle me parut vraiment éclairée d'une lueur mystéricuse. Je ne ar aller bien loin dans ce livre, ne comprenant pas le Christ, mais je sentis eu!. »

Il y avait heureusement en Michelet des qualités qui faisaient contre-poids à son excessive sensibilité. Il y avait tout d'abord un fonds de sens pratique qui n'est pas très apparent dans son enfance, mais que nous verrons se manifester d’une manière frappante au moment de son mariage et pendant les années de sa jeunesse et de sa maturité. Bien qu'il füt prêt à tous les sacrifices matériels pour ses convictions politiques, artistiques ou scientifiques, il savait calculer et organiser sa vie dans les momeñts les plus difficiles de façon à s'assurer non des jouissances, mais les conditions d'existence nécessaires à son travail et à sa production littéraire. Cet esprit pratique, il l'avait certainement hérité, non de son père qui en était dépourvu, mais de la laborieuse et éconcme famille ardennaise dont sortait sa mère.

Ce qui par contre éclate chez lui tout enfant, c'est l'intensité de !« volonté et de l’énergie dans un corps frèle et débile. La dureté mème dont il s’accuse en est une manifestation et aussi les bataïlles qu'il livrait à coups de pieds ou à coups de poings à ses polissons de camarades bien qu’il fût certain d’avoir toujours le dessous et qu’en général, à l'aller et au retour du collège, il fit son possible pour ne voir personne et n'être vu de personne. Dans sa vie solitaire il avait pris des habitudes de sérieux et de concentration. Il fut toujours laborieux, acharné au travail. Son exactitude et son soin à remplir tous ses devoirs le faisaient considérer par son maître, M. Mélot, comme « un petit saint, un petit Caton ». Quand il fut au collège et se trouva très inférieur à ses camarades, en butte à leurs railleries, loin de se décourager il se mit à travailler avec rage, à faire des. devoirs surérogatoires jusqu’à ce qu'il eût pris la tête de la classe. Je na puis pas ne pas citer, bien qu'il soit très connu, le passage de l'introduction du Peuple où Michelet rappelle un souvenir d'enfance où se montre ce côté énergique jusqu’à l’héroïsme de sa nature. I1 avait 45 ans :

« Je me rappelle que dans ce malheur accompli, privations du présent, crainte de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814) et mes ennemis à moi

r Toutefois s’il y eut en lui un élan religieux qui lui fit désirer de s'unir à la grande association chrétienne, il n'était pas récllement converti au dogme catholique, car il se refusa de faire acte de croyant en communiant (note de 1868) et il écrit dans son Journal ke 18 novemhre 1820 : « Celui qui croit la Messe bonne et n'y va pas est coupable. Moï, qui n'y vais pas, j'aime, dans les jours de grande fête, à communier avec la foule que je vois re porter aux églises ou dans les temples. Je.le fais en traduisant quelque belle page des philosophes anciens ou une parabole de l'Évangile, celles surtout qui expriment une vérité éternelle dont on peut faire son profit, à quelque religion qu’on appartienne. »

se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me rumassai sur moi-même : sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semb. ait fini pour moi, — j'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien. — Je frappai de ma main Crevée par le froid sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservéc) et je sentis une joic virile de jeunesse et d'avenir... Ma foi n'était pas absurde. Elle se fondait sur la volonté. Je croyais à l'avenir parce que je le faisais moi-mêmce... Mes études finirent bien et vite. »

Celte puissance de vie était cause que maluré leur intensité ses chagrins se dissipaient assez vite, et qu'il s’en relevait rapidement, Il se reproche même, nous l'avons vu, celte facililé à reprendre goût à la vie.

Voilà quelles étaient ses aplitudes morales, les traits essentiels et natifs de son caractère, Quelles étaient ses aptitudes intellectuelles, les raits primitifs de son esprit ? Nous y trouvons comme dans son caractère des contrastes assez frappanis.

Comme la sensibilité est le trait dominaul de 59n caractère, l’imagination domine son intelligence'. Le jeûne et la solitude furent des excitants pcur cette faculté native. I a remarqué lui-même (Introduction du Peuple, 1. 14) combien elle vagabondait volontiers tandi ; que ses doigts d'enfant assemblaient les lettres d'imprimerie. Pendont des anné's il entretenait perpétuellement son grand-père ct sa srand’mère de son projet de policer un peuple sauvage: el avec cette netteté de représentation qui sera un de ses mérites d'écrivain, il avait prévu tous les détails de son œuvre : la grandeur de la ville, le nombre de ses portes, les personnes qu'il aurait avec lui. Tout enfant aussi il avait fait le plan d’une tragédie de Brutus et, à 13 ans, esquissé un mélodrame sur Télémaque. Naturellement son imagination prit de bonne heure un tour romanesque et amoureux. Il peuplait d’héroïnes ses châleaux en Espagne et dès qu'il connut Poinsot, à 43 ans, i! l’entretint de ses rêveries amoureuses et de ses idées sur la beauté féminine.

Mais il faut noter que ce don si rare n’était pas seulement rem arquable par sa précision et son relief. Il fut oussi de très bonne heure littéraire. Nous l'avons vu, jaloux de Sophie Plateau, alimenter :a jalousie en lisant Ossian. C’est d'un livre que naquirent ses premières émotions religieuses et il nous dit que, faisant ses confidences amoureuses’ à Poinsot, il les émai!Jait de citations. De bonne heure il aïimera à donner une forme littéraire à ses sentiments, écrira un journal, et toute sa vie conservera le besoin de noter ce qu'il pensa't et surtout ce qu'il sentait. Rien de plus curieux et de plus caracté-

. Nous avons vu qu'il protestait plus tard quand on l'accusait d'avoir été poète dans l’histoire, d'avoir donné trop de part à l'imagination. Mais cela ne |’ empêche pas de. parler pé même de cette « grosse puissance imaginative » qui s'était développée dans la concentration même de sa vie au foyer ct dans le travail (note de 1868). D'ailleurs cette faculté n'était nullement vague ct rèveuse. Elle était créatrice de formes et de couleurs précises. Ce n'était pas une imagination de poète ni de ramanciér mais d’historien.

ristique que ce besoin de s’analyser, de s’observer et de se décrire soimème, associé à ces élans de sensibilité et d'imagination.

Il y a plus. On trouve chez Michelet, à côté de sa passion pour la lecture qui pouvait difficilement se satisfaire dans la pénurie de livres où la misère le réduisait, à côté de son admiration attendrie pour la poésie ancienne, pour Virgile et Tibulle, le goût très marqué des sciences exactes. Avant d'entrer au collège, à 14 ans, il passe quelque temps chez M. Bazin pour y faire du grec et des mathémathiques. On le juge si bien doué qu'on le croit aussi propre à entrer à l’École Polytechnique qu'à l'École Normale et nous voyons dans Son journal de 1820 à 1822 qu'il continua à faire des mathématiques par goût et par méthode, comme exercice intellectuel. Chaque jour 1! lit la Bible et fait des mathématiques. Il veut aussi se tenir au courant des sciences naturelles et s’associer aux études médicales de Poinsot. C’est un goût qui demeurera chez lui. Le médecin et naturaliste Edwards devait avoir sur lui une grande influence ainsi que Geoffroy Saint-Hilaire, Serres, Elie de Beaumont, de 1830 à 1843. Plus tard, après 1850, son amitié avec Robin, Pouchet, Martins, Lortet, contribua à le pousser vers la physiologie et l’hisloire naturelle. C’est que ce sensitif et cet imaginatif était en même temps un réaliste. Sa rêverie n’était pas une rêverie vaguement poétique. C'était l’évocation da visions précises et colorées. L'image de chacun de ses camarades resta gravée dans son cerveau avec une netteté cruelle. Quand il raconte la mort de sa mère, il revoit sa figure comme photographiée en lui. Écoutez ces lignes surprenantes : |

« Je passai la journée les yeux fixés sur maman ct lisant de temps en temps les prières des morts à la mème table où j'écris maintenant. La mort ne l'avait point changée. Une si longue maladie l'avait tant altérée à l’extérieur qu'on l'eût plutôt dite morte longtemps d'avance. Sa figure, sans devenir choquantec, s'était en quelque sorte raccourcie; sa lèvre inféricurc débordait un peu l'autre, à peu près comime dans son sommeil lorsqu'elle paraissait sonff'er en dormant. » -

Ce mélange d'imagination, d'analyse, de précision et de réalisme fit de Michelet un grand poète en prose, incapable d’écrire des vers

1. Cette habitude de s'observer, de s’analyser et d'écrire ‘toutes ses impressions deviendra chez lui un besoin et presque une manie. On peut se demander si cette habitude de transformer instantanément en littérature ce qu'on sent, de se considérer à tout moment comme l’auteur d’un drame dont on est en même temps le dramaturge, ne risque pas d’altérer la sincérité des sentiments. Il n’y a pas cette crainte avec Michelet. Sa nature était trop puissante, trop spontanée, et d'ailleurs ce qu'il écrivait était pour lui seul. Mais il est impossible qu'en s'écrivant et en se décrivant ainsi soi-même on ne précis, on n'accentue el on n’exagère pas souvent. Puis, comme le faisait Michelet, quand on revient à distance sur soi-même, on arrange le passé pour l'accorder au présent. D'ailleurs tous les romantiques, Châteaubriand dans ses Mémoires, Lamartine dans ses commentaires à ses poésies, Hugo dans ses préfaces et dans le divre écrit aur Ini-même sous le nom de sa femme, æ sont racontés eux-mêmes comme Michelet et ils l’ont fait pour le public plus que lui. [Voy. l'étude de G. Monod, Michelet el son journal intime. (Rerue bleue, 888, t. I, p. 270-256.)]. |

qui ne fussent pas d’une déplorable banalité. Peut-être d'ailleurs les prosateurs très originaux ont-ils en eux un sens du rythme de la prose qui les rend inaptes à enfermer leur pensée dans le moule étroit du vers français. Michelet, qui a comme jrosateur tant de points de ressemblance avec Châteaubriand, faisait d'aussi mauvais vers que lui.

D'ailleurs Michelet, qui dès le collège écrivait une prose forte el nombreuse d’un accent assez personnel, était peu sensible au charme et à la beauté de la forme poétique créée par ses grands contemporains. Il les admirait, mais avec mille réserves et il était plus ému par la sensibilité de Mme Desbordes-Valmore que par le lyrisme harmonieux de Lamartine, la passion de Musset ou l’éclatante imaginalion d’Hugo. Il n’était pas d’ailleurs naturellement musicien et il nous dit « n'avoir senti les plaisirs enchanteurs de l'oreille que quand les passions ont été tout à fait éveillées en lui. » Il devint alors un admirateur fanatique de Beethoven’. Par contre, il fut toujours très sensible à la peinture et à la sculpture. I y cherchait avant tout le pathétique et le coloris. Dürer, Michel-Ange, Rubens, Géricault, Delacroix, Hust parmi les paysagistes, Michel-Ange, Rude et Préault parmi Îes sculnteurs furent ses artistes de prédilection. Il ne comprenait guère Raphaël et pas du tout Ingres. D'ailleurs chez les peintres, comme chez les musiciens, comme chez les poètes, ce qui l’intéressait et l’attirait c'était beaucoup plus l'émotion intime et personnelle de l'artiste que la perfection ou l'originalité technique de la couleur ou de la forme. Sensible à l’art, il l'était encore plus à la nature. Enfermé dans Paris pendant toute son enfance, il éprouvait des jouissances infinies à se promener avec son père, ou son oncle Narcisse, ou son ami Poinsot le long de la Seine, à Montmartre ou au Jardin des Plantes. Sa promenate ordinaire était en 1812 le cul-de-sac Saint-Louis où il menait paître sa chèvre et lui donnait à manger des soleils et du surean- « La vue de la verdure me touchait déjà beaucoup », nous dit-il, et il nous parle de ses causeries avec Poinsot le long des Champs-Elysées par les belles matinées de printemps, comme un amoureux parlerait de ses rendez-vous.

Demandons-nous maintenant coment ce fonds premier d'’aptitudes et de tendances fut modifié, influencé par les circonstances extérieures, l’entourage et le milieu.

Le milieu où Michelet a grandi, a reçu ses premières impressions, c'est Paris, les quartiers les plus populaires du centre ou les faubourgs de Paris. « Je suis né, a-t-il dit, comme une herbe sans soleil, entre deux pavés de Paris. » Il y a vécu pauvre d’une vie d'enfant d'ouvrier. Il s’est dès l'enfance senti et ne cessera jamais de <e sentir peuple. Ce sera un des grands côtés de sa nature, une des

1. Son grand-père, ancien maître de chapelle à la cathédrale de Laon, avait en vain essayé de lui enseigner la musique. Il se dit dans une note « né de musique ct sans aptitude musicale. Né pour une autre musique — ie style. » Mais dans son âge mûr il était admirateur passionné de Becthoven. Ïl l'appelle « mon Becthoven » et il dit avoir été héroïsé par lui.

sources de son inspiration, quand il se fera l'interprète de l’âme du peuple de France; ce sera aussi une faiblesse. Il a appris de bonne heure les choses cyniques et vulgaires qu'enseignent les rues de Paris, et certaines délicatesses lui ont manqué. Il n'était pas seulement peuple, il était parisien et Paris a été le livre dans lequel pendant son enfance et sa jeunesse il a lu le plus. ‘Il a connu familièrement tous &s monuments.comme il a vécu au Père Lachaise, au milieu de ses mors illustres, et c'est Paris qui lui a enseigné la France, qui lui a donné sa vocation d'historien de la France. Quand il a été nommé professeur au Collège de France, son premier cours a eu Paris pour sujet. I y avait de plus, au temps du premier Empire, à Paris, un musée fail pour parler d'une manière toute particulière à une imagination enfantine, celui des Monuments français créé par Alexandre Lenoir, pour sauver les chefs d'œuvre d'architecture et de sculpture du Moyen-Age et de la Renaissance, que la tourmente révolutionnaire menaçait de destruction. « C'est là, nous dit Michelet dans Le Peunle, et nulle autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination. Je sentais ces morts à travers ces marbres et ce nétait pas sans quelque tevgreur que j'entrais sous les voûtes basses où dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde ».

Nous avons déjà indiqué comment les circonstances difficiles au milieu desquelles se débattit sa famille, la faim et la misère, les mauvais camarades, développèrent sa timidité naturelle, son goût pour la solitude, son penchant à la mélancolie. Il serait tout à fait erroné de croire que son cœur en soit resté ulcéré et aigri. I a toujours gardé un souvenir reconnaissant à sa première pauvreté qui lui a permis de comprendre les douleurs du peuple; et d’ailleurs, à partir de 1818 la vie lui fut relativement facile et aisée, sauf pendant les trois années qui suivirent le deux Décembre. Il ne garda pas non plus d’amertume contre les persécuteurs de son enfance, car il avait trouvé de larges compensations à ces blessures. |

Tout d’abord auprès de ses parents dont il ne cesse de rappeler la douceur, l’indulgence, la tendres Ce n'est pas que cetle tendresse fût toujours très éclairée. Ils le dirigèrent peu, l'’abandonnèrent beaucoup à lui-même et lui laissèrent trop voir en même temps leur admiration pour lui. S’il conçut de bonne heure et conserva l’idée orgueil- Jeuse qu'il était appelé à de hautes destinées et à être un conducteur d'hommes, c’est que ses parents avaient une foi inébranlable en son avenir. Son développement fut ainsi assez irrégulier et heurté, mais du moins il fut très personnel et original, et si Michelet fut orgueilleux et sensible à l'excès aux critiques, il n'eut jamais de mesauine vanilé et il dut à cette foi de ses parents de devenir ce qu'il devint en dépit de tous les obstacles. « Je suis sorti de la foi de mon père », écrivaitil, le lendemain de sa mort. « Il eut en moi, dès ma naïssanre, sans raison et sans motif, une foi si naïve et si forte, qu'elle m'en donna à moi-même. Sans contrainte, avec l'éducation la plus indulgente, la plus faible même, cette foi de mon père en ma destinée m'obligea

à la faire telle qu'il l'avait imaginée; elle m'imposa des efforts epiniâtres et acharnés, un travail ardent, persévérant, qui ne m'a pas failli un jour. »

Ajoutez à cela d'excellents maîtres, surtout Victor. Leclerc et. Villemain, qui devaient lui conserver toujours leur appui, et qui dès le collège lui firent sentir le cas qu'ils faisaient de son talent, comme au jour où Villemain, ravi d’une de ses compositions françaises, venait, dans un élan de sensibilité, s'asseoir à côté de lui sur son banc; J'ai déjà dit ce que furent ses amis Painsot et Poret. Si plus tard l'enseignement pour Michelet fut l'amitié, c’est que dans ses années de jeunesse, l'amitié avait été l'élément essentiel de sa vie et comme une seconde éducation, je pourrais presque dire sa seule véritable éducation. Comment serait-il resté aigri contre les souvenirs du collège, puisqu il devait à ses années d'école deux amis tels que Poinsot «t Poret ? Mais ce ne fut pas seulement la douceur et la délicatesse d'âme de Poinsot, la fermeté virile de Poret qui agirent sur lui. La maladie et la mort de Poinsot furent un des événements décisifs de sa jeunesse. La mort de sa mère avait été une émotion très forte, mais fugitive. La maladie et la mort de Poinsot lui firent regarder la réalité en face et donnèrent à sa conception de la vie une gravité et une profondeur qui ne s’effacèrent jamais. Il pensait à Poinsot quand plus tard il décrivait l'impression produite par la vue de la mort. « On est suspendu comme sous un balancier prêt. à frapper une monnaie sur un métal amolli par la fournaise. Le balancier tombe et le misérable cœur est frappé pour jamais ». Poinsot avait montré à Michelet ;a voie du devoir et du mariage dans ses relations avec Mlle Rousseau; il avait contribué à épurer sa conception de l’amour. La mort de Poinsot produisit dans l’âme de Michelet une sorte de crise religieuse et il chercha sa consolation dans une foi toujours plus forte en la justice divine et en l'immortalité.

Des. influences féminines s'étaient jointes à l'influence des amitiés masculines'. Mme Michelet a raconté dans Ma Jeunesse les jolies idylles

1. Î! perdit sa mère de trop bonne heure et celle était trop accablée par les soucis pcur qu'elle ait pu influer beaucoup sur lui; ils ne s'étaient pas toujours bien compris, ainsi que nous l'avons montré. Mais il avait senti fortement sa perte et avait conservé son souvenir; il aimait à penser qu'il tenait beaucoup d'elle. « J'ai écrit tout ceci, écrit-il dans le Prêtre (p. 22) en pensant à une femme dont le ferme et sérieux esprit ne m'eût pas manqué dans ces luttes; je l’ai perdue il y a trente ans et néanmoins toujours vivante elle me suit d’ âge en âge. Elle a eu mon mauvais temps et elle n’a profité de mon meilleur. Jeune, je l’ai contristée, et je ne la consolerafi

Et pourtant je ni dois beaucoup. Je me sons profondément Je ls ‘de la femme. À chaque instant, dans mes idées, dans mes paroles (sans parler du geste et des traits,) je retrouve ma mère en moi. » Et il disait avec une très juste intelligence de sa nature. « Je suis un homme complet, ayant les deux sexes de l'esprit, fécond avec prédominance de la sensibilité irritable et colérique..» Et vraisermblablement il ressemblait plus à sa mère qu’à son père, esprit un peu léger, ironique et voltairien. Mais son père ct . sa mère vivaient tous deux les yeux fixés sur l'avenir de leur fils, uniquement

dévonés à‘ lui. Michelet père surtout eut pour ce fils un dévouement de tons les: instants. |

et

des amours de Michelet âgé de 18 ans, avec Thérèse Tarbet, enfant de quinze ans à peine, sans fortune, que son père, par sagesse, sépara de lui à cause de. leur jeunesse à tous deux. Cet amour lui avait inspiré une idée très haute et très pure du. mariage. La rupture qui lui fut imposée eut pour résultat de lui faire accepter l’idée d'un mariage où il entrerait plus de sagesse pralique que d'amour et qui aurait surtout pour objet de garantir une vie de travail paisible, mariage qui ne répondra pas aux besoins les plus élevés de son cœur. Dans l’intervalle Michelet avait eu auprès de lui une femme dont l'influence lui fut très bienfaisante *. Madame Fourcy fut pour Michelet plus que maternelle et plus tard il comptait son’ affection, avec celles de ses deux femmes et de Mme Dumesnil, comme une des quatre affections féminines qui aux diverses époques de sa vie lui avaient gardé son sursun corda, l'avaient réservé pour les grandes choses. Mme Fourcy avait eu une fille, qui après avoir été séduile et abandonnée, s'était tuée. L'histoire de cette fille racontée à Michelet par Mme Fourey le pénétra de l'idée des devoirs de l’homme envers la femme, le poussa à renoncer à Thérèse, et plus lard à épouser Mile Rousseau. Mme Fourcy avait aussi exercé une certaine action sur les idées religieuses de Michelet. Elle était assez bonne catholique: elle fut marraine de Michelet en 1816 et je suis porté à croire que s’il se résolut à se faire baptiser, malgré son père, son affection pour Mme Fourcy et l'influence 4e ceile-ci y contribuèrent plus qu'une véritable conviction *.

S'il nous est relativement aisé de noter l'influence exercée par les lieux, le milieu et les personnes sur la sensibilité et l'esprit de Michelet, il est plus difficile de démêler ce qu'il dut à ses lectures et à ses études, bien que nous ayons déjà remarqué cette disposition éminemment littéraire qui lui faisait appliquer à ses propres pensées les expressions des auteurs qu'il avait lus, et qui risquaïit de lui faire chercher dans ses sentiments des inspirations littéraires. Les lectures «le Michelef dans la première partie de sa vie furont choisies absolument au hasard. Il commença par le Dictionnaire de la Fable de Chompré,

1. Voir le ravissant chapitre de Ma Jeunesse intitulé « Ma Marraine » où est si bien analysée la nature du sentiment qui unit Michelet à cette marraine de 1816, sentiment filial et où se mèlait un peu de sentimentalité amoureuse.

2. Il faut cependant noter un trait caractéristique dans les affections de Michelet. Certes Michelet aimait, il a même aimé Poinsot, son premier ami, et sa seconde femme avec adoration, avec désintéressement. Maïs la nature de Michelet, comme la plupart des natures puissantes, était, si je puis dire, autocentrique. Il rapportait tout à Jui, et, dans son absorbante personnalité. vovait dans ses amis surtout l'affection qu'il leur inspirait et ce qu'il recevait d'eux. Parlant'de la jalousie que Pauline avait à l'égard de Poinsot et du père de Michelet, de celle que Poinsot avait à l'égard de Pauline et de Poret, il dit : « Tous s’aimaicnt un peu, s’aimaient en moi, ce me semble. » Et parlant ailleurs des quatre femmes qu'il avait le plus aimées : Pauline, Mme Fourcy, Mme Dumesnil et Mlle Mialaret, il dit encore ': « De femmes en femmes, si bonnes! je fus comme conservé pour les grandes choses : je gardai mon sursum conda. » Il semblerait que ces affections enrent à sos yeux pour principal mérite de le préserver des désordres qui auraient pu l'affaiblir et de favoriser sa vie et sa puissance ‘intellectuelles.

puis vint Robinson Crusoé, des sommaires en vers de l’histoire .le France, des tragédies, Boileau qu’il admirait avec enthousiasme «l dont il aimait surtout la satire contre les femmes, l’Imitation de J.-C. qui le remua profondément, Ossian, le roman de Victor Martigues qui enflammait ses sens, Montaigne auquel il ne comprit rien (à douze ans'), Anacharsis, la Pucelle, Buffon, les Oraisons funèbres Je Bossnel, Tacite, Ovide, Racine, Corneille, le Diable boiîteux, l'Histoir” romaine de Rollin, enfin et surtout les poètes latins, Virgile, qu’il sut bientôt par cœur, Horace et Tibulle « son meilleur ami ». C'était, on le voit, surtout des livres qui pouvaient agir sur. son imagination, un peu d'histoire ancienne et de la poésie latine. Voici comment il décrit l’état d'âme où il se trouvait de 14 à 16 ans :

« Dans une solitude absolue, dans l'éloignement de toutes espèces de plaisirs physaqu s, l'unagination profite de toutes les privalions. Au milieu d'objets si tristes sur logquels cle craignait de se fixer, clle «* faisait un monde à elle. et ce détachement du présent était si continuel qu dans la plus déplorable situation du monde, je pouvais me dire à peu près heureux. La lecture des poèles augmenlait celle disposition. Virgile, surtout, était au ton de mon âme : il me semblait qu'il avait été souvent dans une situation pareille, le cœur plein d'amour, et trop timide, placé dans un: condition trcp peu élevée pour approcher de celles dont la beauté J’attirait. »

Sa première culture fut ainsi toute latine’. Jusqu'à 18 ans il n'avait presque rien lu en fait de littérature française. Il ne connaissait pa: Châteaubriand”; il avait fait peu de grec, lui qui devait bientôt composer des vers grecs. C’est à partir de sa sortie du collège qu'il se mil, avec une sorte de fureur, à se faire un formidable arsenal de lectures de toutes sortes, littéraires, historiques et philosophiques, à devenir helléniste et mathématicien.

Enfermé cemme il l'était en lui-même, dans son travail de classe et sa vie privée, si étroite et si pauvre, Michelet semble avoir peu senti le contre-coup des événements du dehors et n'avoir éprouvé ni l'orgueil des victoires, ni l’humiliation des défaites. « J’entendais bien dire qu’on se battait fort. Pourquoi ? Je ne l'ai jamais su. Pour défendre et conserver quoi ? Ce n’était pas le bonheur public. Nous mourions de faim. » De ce temps, Michelet n'a vu que les tristesses, l'absence de lumière, de chaleur et de vie.

1. N'ayant pas encore lu le Dante il ignorait que le moyen âge eût pris Virgile pour un prophète, et pourtant Virgile était pour lui un prophète, une sibylle, un guide ccmme pour Dante.

a. C'est Poinsot qui en 1816, lui fit admirer Paul et Virginie, que depuis il lut ct relut sans cesse en versant des larmes. I} lut après 1822 Châteanbriand, un peu de Lamartine, de Hugo, le Théâtre de Clrra Gazul: mais il lisait encore bien plus d'auteurs du xvnr siècle et du Voltaire surtout. Son romantisme lui vint de l’air qu’il respirait, de sa propre âme et de ses tendances philosophico-mystiques, de Virgile même. bien plus que d'influences littéraires. Partout nous retrouvons en Michelet le dualisme qui sera un des caractères les plus saillants de sa pensée et de son œuvre : il scra romantique ct c'asiqne, mystique et rationaliste, lyrique et critique. IT se croira avant tont classique, rationaliste et critique, plus disciple de Voltaire que de

Le retour des Bourbons ne l’enthousiasma pas, bien que la paix ait coïncidé avec une amélioration* dans la situation de son père. Mais d’une part il était absorbé par ses examens et de l’autre il souffrait des risueurs exercées par le gouvernement de la Restauration contre les régicides et contre ceux qui avaient servi Napoléon après le retour de l’ile d’Elbe. Dans un accès de généreuse indignation il écrit une lettre aux journaux, sous le nom de Millet, pour protester contre les proscriptions. Nous avons déjà dit que toutes ses sympathies allaient en 1820 aux libéraux qui, avec B. Constant et Camille Jordan, défendaient la liberté de la tribune et de la presse et l’extension du droit de suffrage. Mais, occupé de faire son éducation scientifique, de se créer des moyens d'existence, de se préparer à écrire et à enselgner, Michelet ne se mêla pas aux luttes des partis. Il évite de gaspiller ses forces et son talent dans la presse. Il se réserve, tandis qu’au dedans sa pensée s’agite et bouillonne. Il prélude par une foule de projets et d’études à l’ardente production des dix années qui vont suivre. Nous allons voir ce que fut cette féconde période de préparation de 1816 à 1826.

Rousseau. En cela il se méprendra, car ce qui l’emportera chez lui, c'est Rousseau sur Voltaire, c’est le romantique, le mystique et le lyrique, en un mot l'artiste.

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