CHAPITRE II
LS
Michelet de 1817 à 1826. — Études. — Projets. — Débuts dans l'Enseignement |
En août 1816, Michelet achevait sa rhétorique à Charlemagne en remportant au concours général trois prix : le second prix de discours latin, et les premiers prix de discours français et de version latine, qui lui étaient décernés dans la salle des séances solennelles de l’Institut, devant le duc de Richelieu, alors premier ministre, et sous la présidence de Royer-Collard.
Qu'’'avait-il appris au collège? Peu de choses positives : un peu de mathématiques, très peu de grec, pas d'histoire du tout, car les classes d'histoire ne furent créées que par Royer-Collard en 1818, st beaucoup de latin. Il y avait appris aussi à écrire le français. Le discours qui lui valut son prix de 1816’ est écrit dans la langue un peu déclamatoire et solennelle de l’époque, mais on y sent déjà ce sens de l’harmonie et cette vigueur nerveuse qui étaient chez lui un don de nature. Ces qualités éclatent aux premières lignes de son discours : « Rome, sous les consuls, donnait des couronnes à a vertu; elle était libre alors ! Rome, esclave sous Domitien, honore 1+$ grands hommes par des proscriptions. Accusé par l'estime publique de vertu et de génie, Dion fut proscrit. »
Michelet avait été de bonne heure, dans la pensée de ses parents, destiné à l’École Normale. Il y renonça pour pouvoir plus vite venir en aide à sa famille et se hâta de conquérir ses grades. Bachelier éeslettres le 15 mai 1817, il passe aussi en 1817 son premier examen de baccalauréat en droit; en 1818, le 8 juillet, sa licence ès-lettres et en 1819 son doctorat ès-lettres. Le doctorat n'était pas à cette époque ce qu'il est devenu depuis, la plus sérieuse et la plus difficile des épreuves, exigeant pour deux thèses qui sont deux ouvrages originaux, un long travail et un grand effort d'érudition, de critique, de pensée et de composition. On était alors simplement tenu d'écrire deux petites dissertations de 145 à 30 pages, l’une en latin sur un sujet philosophique, l’autre en français sur un sujet littéraire, qui servaient de thème à des discussions un peu plus sérieuses que les thèses ellesmêmes, mais cependant assez faciles à soutenir. Michelet avait pris pour sujets en latin De percipienda infinitate secundum Lockium (la
1. Ce discours avait pour sujet : « Dion exilé de Rome ». Dion exilé après la mort de Domitien demande aux légions de Sarmatie de choisir Nerva pour empereur. (Ma jeunesse, ]. IT, ch. 5, notes).
thèse a onze pages in-quarto) ‘, et en français un Examen des vies des hommes illustres de Plutarque (26 pages in quarto). Ce sont deux morceaux bien écrits, mais assez peu originaux l’un et l’autre.
Les seules réflexions qu'ils suggèrent, c'est que Michelet, par le choix de sa thèse latine se montrait disciple de la philosophie du xvnr* siècle, et que dans sa dissertation sur Plutarque il mêle quelques bonnes observations critiques à des considérations littéraires et marales assez banales; il loue Plutarque d’avoir su peindre les honmes et les choses par des traits d’un réalisme pittoresque.
Michelet mit encore deux ans à conquérir le titre d’'agrégé des lettres et de philosophie, qui lui était nécessaire pour entrer dans l'Université. et il en profita pour compléter son éducation classique et surtout se perfectionner dans la connaïssance du grec. Il s’éprit de la poésie grecque, s’y essaya, et ses vers grecs lui valurent les éloges enthousiastes de ses maîtres : Victor Leclerc, L'Étendart et Villemain. Combien nous sommes loin aujourd’hui des temps où Villemain 5e plaisait à montrer à son jeune élève les vers latins qu'il venait
1. Lo thèse latine a été longtemps considérée comme perdue. Mme Michelet dit dins Mon Journal qu'elle n’a pu la retrouver. M. Batiffol a bien voulu la chercher à la Bibliothèque Nationale et l’y a trouvée (R. 8930, Don n° r406) datée du 3r juillet 1819. File est écrile en un latin vraiment remarquable. Michelet y fait absolument siennes les idées de Locke. Il y soutient les deux principes euivants : Îl est impossible d'attribuer l'idée d’infinité à ce qui n'a point de parties; la notion d'’infini ne peut être conçue comme positive. On peut concevoir un nombre infini, un espace infini, une durée infinie. Aucune autre idée ne peut être associée à l'idée d'infinité. Et du reste les nombres infinis ne sont pas conçus de la même manière que l'espace et le temps finis. car le nombre a l'unité comme point de départ, tandis que l'espace et la durée n’ont pas de point de départ numérique. C'est par un abus de langage qu'on joint l’idée d'’infinité aux attributs divins. On confond la perfection avec l’infinité. On ne peut avoir aucune idée positive ni de l'éternité du temps, ni de l'infini du nombre et de l’espace. C'est à tort que quelques philosophes ont cru avoir une idée positive de la durée alors qu'ils n’en avaient point de l'espace. Tout ce qu'on peut admettre c'est que lorsque l'homme se met à penser à l'espace et au temps, il est saisi par une idée vague d'immensité qui peut être considérée comme positive; mais dès qu'il y applique ee réflexion il conçoit l'infini comme quelque chose de plus grand que tout ce qui peut se définir ; c'est alors une idée comparative qui entre dans le cerveau et l'idée d'infini qui en résulte n’a rien de positif. Michelet répond aussi à ceux qui disent que l’idée de fin étant négative, l’idée d’infini et positive. C'est un sophisme. La fin d’un objet matériel est sa limite, ce qui est quelque chose de positif. La fin d’une durée est le dernier moment de celte durée. Michelet était donc en 1819 un adepte de la philosophie sensualiste «t n'admettait pas l'existence des idées d'infini, d’absolu, d'éternel, comme d'idées innées ct positives.
2. Mme Michelet l'a publiée en appendice à Mon Journal. J'ai fait paraître la thèse latine dans la Revue de métaphysique et de Morale [Voir dans celle Revue, t. XIV, p. 381-384, la préface de Gabriel Monod, qui développe œ qu'il dit ici du caractère encore tout condillacien des idées de Michelet à œlte date où il n'avait encore lu ni les Écossais ni Kant, et son cxpasé de l'organisation du doctorat d'après le décret organique du 18 mars 1808 ct le satut universitaire du 16 février 1810; — p. 385-391, reproduction intégrale de la thèse].
d'écrire pour le roi Louis XVIII et où Michelet faisait admirer ses vers grecs à ses anciens professeurs ! On croyait alors: aux lettres antiques et à leur vertul Il consacra deux ans d’assidu labeur avant tout à l'étude des classiques grecs et à la philosophie (Locke, Condillac, Laromiguière, Dugald Stewart, Platon, Aristote), mais il fit aussi une place à la lecture assidue de la Bible, à des lectures historiques, et il approfondit Tacite qui fut un de ses maîtres dans l’ait d'écrire. En septembre 1821 il fut reçu agrégé, le troisième, ce qui le mortifia cruellement’. Il avait espéré occuper avec Poret les deux premières places. Poret était premier, mais un camarade médiocre, Deluine, fils ou neveu d'un membre du Conseil royal de l’Instruction Publique, et qui devint peu après secrétaire particulier de Frayssinous, était second. Il se releva et se replongea avec une ardeur nouvelle dans son travail de préparation générale. Nous avons ie privilège de posséder les détails les plus précis sur son travail pendant les années 1818 à 1829. Il a tenu deux registres, l’un de ses lectures et l’autre de ses projets et de ses travaux pendant cette période préparatoire, ces Lehrjahre, qui précédèrent la publication de ses grandes œuvres. Madame Michelet a imprimé ces deux registres, en appendice à Mon Journal. Ce qui frappe au premier regard, c'est, comme nous l’avons fait remarquer déjà chez Michelet enfant, la coexistence de l'esprit le plus méthodique dans le travail avec un bouillonnement exubérant et parfois désordonné de projets ct d'idées. Jusqu'à son agrégation, nous l’avons vu, ses lectures sont presque exclusivement littéraires et philosophiques et il se perfectionne en anglais. A peine l'agrégation passée tout en continuant ses études de philosophie et la lecture des œuvres de Voltaire, il entreprend une investigation méthodique et générale de l’histoire. In 1822 et 1823 il lit tout Gibbon et en mêsue temps Walter Scott, qui l’enchante par les couleurs dont il sait animer le passé; puis l'Histoire de France et les Républiques Italiennes de Sismondi, les Révolutions de l’Europe de Koch, l'Europe au moyen âge de Hallam,. l'Histoire d’Allemagne de Pfeffel et l'Histoire de la Maison d'Autriche de Coxe, Michaud et Heeren sur les Croisades, Robertson sur Charles Quint et Watson sur Philippe Il, Roscoe sur Léon X, et Daru sur Venise. Lacretelle sur les Guerres de Religion en France et Schiller sur la guerre de Trente ans, Salaberry sur l’Empire ottoman, Mallet sur le Danemark, Rollin et Mitford sur l’antiquité. Je ne poursuis pas cette énumération pour les années suivantes. Nous verrions que Michelet continue d'étudier parallèlement les histoires de France, d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, des Pays scandinaves, de Turquie, de Russie, de Suisse ?, sans jamais négliger ni l’antiquité ni la philo-
r. Le style de la dissertation française avait indigné ses juges. Je regrette de ne pas la connaître, Elle devait être intéressante. Michelet devait s'y être mon-
tré déjà écrivain original.
a. Ses Tableaux chronologiques de l'Histoire Moderne sortiront directement de
cette étude comparative.
sophie, ni la littérature. Il lit dans l'original des ouvrages anglais, italiens et à partir de 1821 des livres allemands.
Avant 1823 il ne lisait, en fait de livres d'histoire, que des ouvrages de seconde main, sauf pour l'antiquité. A partir de la fin de 1823 il aborde les sources. En 1824 on le voit enfin préoccupé des questions de philosophie de l’histoire et aussi d'économie politique et sociale. Il lit Auguste Comte et Saint-Simon, puis quand il a achevé ses travaux sur Vico, qui l’occupent de 1824 à 1825, c'est à l’histoire moderne qu'il consacre l'année 1826, pour revenir en 1827 à l'antiquité. En 1528 et 1829 l'Allemagne tient une place presque prépondérante dans ses lectures. Si l’on se donne la peine de suivre par Îe menu toute la séance de ses lectures, on voit nettement qu'il poursuit un plan d’études parfaitement méthodique, en vue des cours d’histoire et de philosophie qu'il doit préparer ou des livres qu’il rêve d'écrire, mais surtout en vue de l'acquisition d'une connaissance encyclopédique de l’histoire. Il laisse une très petite place aux lectures de pure fantaisie et de pure distraction. Les Méditations de Lamartine et l’École des Vieillards de Casimir Delavigne sont les seuis ouvrages français en vers qu'il note jusqu'en 1829 — où alors il lit tout ce qui a paru jusque-là de Victor Hugo. Par contre il étudie à fond Shakespeare dans le texte et dans les traductions. Shakespeare: et Walter Scott ont été certainement deux de ses maîtres. Il cessa en 1829 de tenir le journal de ses lectures. Il n'eut plus à partir de cette date à s'imposer une règle de travail. Cette règle lui était fournie par ses ouvrages mêmes. |
Ce travailleur méthodique avait pendant ce temps le cerveau plein de projets de tous genres, qui s’y succédaient et s’y heurtaient comme dans un tourbillon *. Mais jusque dans ces projets, on voit constamment associés le besoin de précision scientifique avec le besoin de généraliser et de construire un système de philosophie de l’histoire.
En 1818 il abandonne un projet d'Essai Littéraire sur les historiens latins parce qu’il s'aperçoit qu'il tombe dans la banalité déclamatoire (sa thèse sur Plutarque n’échappe pas à ce défaut). En 1829 il renonce à publier un recueil des orateurs grecs et anglais parce que Villemain lui reproche de viser à une entreprise mercantile. La même année il forme avec Poret le projet d’une Revue historique et politique et il dresse la liste de toute une série d'articles. Le développement des idées libérales et les institutions de l'Angleterre y tiennent la première place. On y voit apparaître aussi la préoccupation du rôle de la géographie dans l’histoire, qui sera une de ses idées favorites. Il veut étudier la marche des institutions libérales dans leurs rapports avec la géographie et le rôle de la géographie dans les limites imposées aux États. Après avoir écrit une déclamation contre Ferdinand d’Espagne et le roi de Prusse, représentants de l’absolutisme, il abandonne bientôt un projet qui l’aurait obligé à publier précipitaæmment des
1. « Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse », a-t-il écrit en pensant à ses années 1817 à 1830, et cette expression ne paraît pas exagéréc quand on considère ce qu'il a entrepris et exécuté pendant cette période.
22 LIVRE I. — LES DÉBUIS
travaux trop peu étudiés et il médite plusieurs années, de 1819 à 1824, un vasle projet de philosophie de l’histoire’ qui mérite qu'on s'y arrête; car on y voit sa pensée se débattre, dans une contradiction . dont il n’arrivera jamais à sortir. Il croit fermement à l’unité de l’histoire du genre humain; il croit que l’histoire du monde est un système, puisque le monde est l’œuvre d’un Dieu infiniment prévoyant et sage. D'un autre côté il croit fermement à la liberté humaine; il croit que l’homme fait sa destinée, et l’histoire du monde sera donc pour lui une réaction perpétuelle de la liberté contre la fatalité. Il arrive à admettre, si contradictoire que cela puisse paraître, que c’est par les efforts libres des hommes contre les fatalités de la nature que se réalisera le plan de Dieu.
C’est en lisant Gibbon, Vico et Dugald Stewart d’une part, «t d'autre part l'ouvrage de Gérando sur les Signes et l'art de penser, que Michelet avait conçu l’idée d’une Histoire des Mœurs des peuples trouvée dans leur vocabulaire, qui eût été à vrai dire une histoire de la Civilisation. Cet ouvrage” aurait eu deux caractères distincts et, si je puis dire, deux faces. On y aurait trouvé une étude des peuples, où l'histoire et la linguistique se seraient mutuellement prêté secours et qui aurait constitué une philosophie historique des langues (Michelet avait déjà dressé un vocabulaire polyglotte en vue de cette étude), et d'autre part une philosophie de l’histoire divisée en deux parties : une Métaphysique de l'histoire, où les faits seraient groupés par masses et généralisés de façon à ce que l'histoire tout entière apparaisse dans son unité comme Histoire de l'espèce considérée comme . un individu; et en second lieu une Logique de l'Histoire, où l’on séparerait le régulier de l’accidentel, où l’on examinerait les faits isolés qui accélèrent ou arrêtent la marche de l’histoire, l’action et la réaction de l'individu libre sur le développement continu de l’espèce. Michelet se flattait qu’en découvrant le régulier dans l’histoire on y trouverait des règles qui permettraient de connaître avec certitude et même de prévoir la marche de l’humanité.
Que devait-il rester dans l’esprit de Michelet de ce grandiose projet de synthèse historique? Deux choses me semble-t-il : d'une part !æ préoccupation constante du rapport de l'individu libre avec le développement nécessaire du progrès humain; d’autre part la conviction qu'on ne peut, en étudiant l’histoire, sans nuire à sa vérité, séparer: ses divers éléments, la littérature, la politique, l’art, la religion, la philosophie, les sciences *. C’est de là qu'il partira pour écrire son
h. On trouve ce projet dans le Journal de mes Idées à la date de 182r, mais ce morceau doit avoir été écrit en grande partie en 1824, car le tome III de Dugald Stewart qui contient ke morceau de Cousin sur la philosophie de l'histoire n’est que de cette date et Michelet le cite.
9, Dont la première idée remonte à 1819, mais auquel il revint en 1824, après avoir lu le morceau de Cousin sur la Philosophie de l'Histoire paru en appendice au livre II de Dugald Stewart (Hist. des Sciences métaphysiques) et la Scienza Nuova de Vico.
3. Il avait été frappé en lisant le Discours sur les progrès de l'esprit humain, de Condorcet, de le voir accorder une attention presque exclusive aux sciences
Précis d'histoire moderne son Histoire Romaine et surtout son Histoire de France, où il considérera la France comme une personne. Dès 1824, dans le discours qu'il prononça à la distribution des prix de Sainte-Barbe, le 17 août, et qui est resté enfoui et comme inédit dans le palmarès du Collège, Michelet a résumé, dans des pages admirables et inconnues, une partie des idées sur lesquelles devait reposer son Histoire de la Civilisation. Il prend pour thème de son discours le mot \ de Pascal : « Toute la suite des hommes pendant tant. de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement. » Michelet établit l’harmonie de l’unité de l'intention divine avec l'unité de la science et celle du monde.
« Malheur à celui qui tenterait d'isoler une branche de connaissances. Il pourrait observer des fails, il ne pourrait saisir l'esprit qui les vivifie... Loin de vous, jeunes élèves, cette science morte et infécondel... Nous ne disons point les Sciences, mais la Science... La Science est une: les langues, la littérature et l’histoire; la physique, les mathématiques et la philosophie, les connaissances les plus éloignées en apparence se touchent réellement ou plutôt elles forment toutes un système. »
Et, insistant surtout sur les rapports de l'étude des langues et des Littératures avec celle de l’histoire, Michelet considère les monuments littéraires ccome des monuments historiques, et puisque la pensée qui dirige les actions et les paroles est une, il exige qu’on ne sépare point l’étude des actions humaines de celle des langues qui les expriment : « L'individu apparaît un instant, s’unit à la pensée commune, ia modifie et meurt, mais l'espèce, qui ne meurt pas, recueille le fruit éternel de son existence éphémère. »
Ce qui a séduit Michelet dans la philosophie de Vico, c'est, nous ;c verrons bientôt, qu'elle répondait exactement à sa propre conception de l’histoire; et en entreprenant, en 1824, de le traduire il faisait un travail préparatoire à la grande œuvre de philosophie de l’histoire qu'il avait rêvée. La philosophie de Vico, en effet, repose sur la poésie. la religion, le droit, autant que sur l'histoire même. Elle montre l'humanité tissant ses propres destinées tout en étant contrainte par Dieu à des corsi et ricorsi qui se combinent en une spirale perpétuellement ascendante.
Michelet restait fidèle aux mêmes pensées quand il projetait en 1825 des Études philosophiques sur les poètes, une Philosophie de Thucydide, une Philosophie d’Eschyle, et surtout quand en 1826 il traçait le plan d’une Histoire littéraire de la France au xwi° siècle dans ses rapports avec la politique, histoire qui se serait rattachée à une histoire générale de l’humanité, et où la lutte du principe conservateur catholique et du principe novateur protestant aurait été présentfe comme la lutte de la tradition unitaire et autoritaire de l'Orient et dir Midi, contre l'esprit individualiste et critique de l'Occident et du Nord. Ce qui nous intéresse en outre dans ce projet de 1826, c'est
et négliger les lettres, les arts et surtout la religion, qui tiendra toujours l* première place dars les idées de Michelet.
que Michelet compte donner des bases scientifiques solides à cetie grande construction philosophique; il voulait établir des séries de tableaux géographiques et statistiques. « La géographie et la statistique, dit-il, peuvent seules faire connaître une époque, » et les historiens n’en tiennent aucun compte. Il voulait aussi présenter Îles tableaux synchroniques des faits littéraires, religieux, scientifiques, juridiques, etc.... Enfin il veut que les paysages, les médailles, Île blason, le costume, l'architecture, l’iconographie servent à illu”trer par des documents certains et contemporains le récit du passé au lieu des illustrations de fantaisie alors seules en usage *.
Sur tous ces points Michelet était un novateur.
De même du reste que ses rêves philosophiques de 1819 à 1824 se réduisirent dans la pratique à une traduction de Vico et à une étude sur Vico, le grand rêve de 1826 qui avait eu pour préparation les Tableaux chronologiques et synchroniques de l'Histoire Moderne, devait avoir pour réalisation pratique le Précis d'Histoire Moderne. Mais le rêve philosophique hantait toujours Michelet et en 1827 il fit encore le plan d’un livre intitulé : Les Lettres et l'Esprit, Certum et Verum, où il aurait dégagé de Socrate à Descartes les grandes idées philosophiques et morales cachées sous les événements concrets de l'histoire et qui en sont la vraie explication. C’est immédiatement après avoir conçu ce livre qu’il commença son Précis. |
Dans cette philosophie de l’histoire les questions religieuses auraient naturellement tenu la première place. Dès 1819 il avait esquissé une Histoire philosophique du Christianisme à laquelle il revint encore en 1822. Mais fort sagement il remet à sa vieillesse l’exécution de ce projet, pour lequel ïl se sent insuffisamment armé, et songe, comme préparation. à éditer la Correspondance des Papes (1825) et un Recueil des Monuments historiques du Christianisme (1826), qui aurait eu cent volumes. Puis aussitôt l’ambition des grandes synthèses le reprend. Ï' trace en 1828 le plan d’un cours d’où sortirait un livre. La première partie décrirait le mouvement vers l'unité, qui, du 1ix° au xnr siècle dirige l’histoire de l'Allemagne, de l'Italie et de l’Église; la seconde, le mouvement de dissolution qui du xrv* au xvr aboutit à Luther. Saint Augustin formerait le point de départ, et la vie intérieure de l'Église serait rattachée à sa théorie de la grâce}, pendant que son histoire extérieure serait rattachée à la hiérarchie romaine. Saint Thomas aurait fait le centre de l'ouvrage, Luther la conclusion. Ici encore l'esprit pratique, qui chez Michelet s’unissait aux grandes envolées de l'imagination créatrice, lui fit écrire l’ingénieuse biographie à laquelle il donna le titre de Mémoires de Luther. L'introduction, qui devait contenir l’histoire de l’Église de Saint Augustin au xvr siècle, esquissée en 1828, ne parut jamaisY.
Je n'ai parlé jusqu'ici que des projets qui étaient en relations di-
1. Îl projela donc ce qui n'a été réalisé que 4o ans plus tard par Bordier et Charton dans leur Histoire de France illustrée par les Monuments. 2. Vue très juste et très profonde.
MICHELET DE 1817 A 1826 29 rectes avec les premiers écrits de Michelet. Mais d'autres projets encore avaient traversé son esprit et quelques-uns devaient porter des fruits plus tard. |
En 1819 il veut prendre part à un concours académique sur l’art oratoire. En 1821 il veut écrire un livre sur les Moyens d'améliorer le sort des Femmes. Il y reviendra trente-six ans plus tard quand il écrira L'amour et la Femme.
En 1822, il fait le plan d’un Essai sur la Culture de l'Homme. Ici, c'est l’auteur de Nos fils que nous découvrons. En 1823, il a l’idée d'un livre sur les études qui forment le poète. En 1824, il est sur le point de commencer sur le cnseil de Villemain, une Histoire de la Littérature Grecque en huit ou dix volumes à laquelle il veut donner une forme et un titre originaux : Les soirées d'Aspasie ou Les Nuits attiques. Ce qui est remarquable, c’est que la littérature byzantine jusqu'au x siècle et les questions de philosophie grecque y auraient trouvé place.
En 1825, il songe à un livre sur l'Art du style dans ses rapports avec la morale et à une Étude religieuse des sciences naturelles, titre qui conviendrait bien à ses quatre livres d'histoire naturelle.
En 1826 encore il semble qu'il trace le canevas de La Sorcière, quand il écrit dans son journal :
a Si l’on faisait les Mémoires de Satan il faudra le montrer d'abord furieux, se croyant égal à Dieu en droit et racontant l’histoire à sa manière, puis pâlisant, diminuant chaque jour, se sentant plus innocent qu'il ne croit et s'absorbant en Dieu dont il n'est qu’une forme. »
En 1828, sous l'influence de l'Allemagne, ïl veut traduire les vieilles légendes réunies par Jacob Grimm, publier une Encyclopédie des chants populaires, un Recueil des monuments épiques qui, aurait débuté par les Niebelungen.
En résumé quand nous repassons toute cette période de préparation . et de début de Michelet, que voyons-nous? Un travailleur méthodique qui s’astreint à un labeur énorme, distribué avec une sagesse et un discernement exemplaires, un érudit qui voudrait donner à ses constructions historiques des fondements scientifiques solides par la géographie, la slatistique, l'étude des sources et des monuments. Mais il y a aussi en lui une imagination ardente et mystique que le spectacle de l'histoire lance dans les spéculations philosophiques à la suite de Vico et des philosophes allemands, et qui conçoit l’évolution de l’humanité comme un immense symbolisme. Heureusement la tendance à ces grandes généralisalions philosophiques toujours vagues, chimériques et contradictoires, était contrebalancée en Michelet par un sentiment intense de la réalité, le don de voir, de comprendre et de rendre la vie, qui le ramènent constamment de l’abstrait au concret; si bien que le philosophe qui s’égare souvent, dupe de rêves, de mirages ou de mots, est contenu d'un côté par l’érudit, de l’autre par l'artiste. Il y a de plus en Michelet un homme de sens pratique très subtil qui est un bon ménagér, du moins pendant une grande partie de sa carrière, de son travail et
de son génie, et qui, après s'être enivré de rêveries cosmogoniques, donne au public des œuvres accessibles à tous, fortement conçues. exécutées de main d’ouvrier et auxquelles l'enthousiasme du visionnaire et du philosophe prètent je ne sais quelle grandeur et quelle couleur mystérieuses. Rien de plus frappant que de voir cet esprit 1? sagesse pratique détourner Michelet de tous les procédés factices dont abusaient les littérateurs romantiques et qu'il était parfois tenté d'adopter. C'est ainsi qu'il rejette le projet des Nuits attiques ou des Soirées d'Aspasie ou l’idée d'écrire une Philosophie d'Eschyle qui . serait présentée comme l’œuvre d’un rêveur du Moyen-Age, ou bien
encore l’idée d'écrire l’Introduction de son Histotre des Mœurs en imaginant un Américain qui entreprendrait de reconstruire la civilisation du vieux monde d’après les vocabulaires de ses peuples. L'homme de bon sens se trouve être d'accord avec l'artiste pour ne rien tenter qui ne soit simple, raisonnable et sincère. |
Pendant que Michelet agitait en lui-même ces vastes pensées et ces projets tumultueux, et qu'il en différait sagement l'exécution pour ne donner au public que des œuvres moins ambitieuses, il était entré courageusement dans la carrière de l’enseignement. Il y voyait sa vocation essentielle. C’est là seulement qu'il voulait chercher ses moyens d'’existence, se refusant à écrire dans les journaux ou à entreprendre des travaux de librairie d’un caractère mercantile. Comme il l’écrivait à M. Letronne en 1836 : « Tout mon présent, tout mon avenir sont dans l'Université. Je n'’ambitionne rien en dehors. C’est ma patrie, j'y veux vivre et mourir.» |
Dès 1817, avant mème d'être reçu licencié, il entra comme répétiteur pour les classes d’humanités et de rhétorique à raison de 60 frs par mois pour vingt heures d'enseignement par semaine! dans une institution particulière alors assez florissante, située rue Saint-Gilles, au Marais, et dirigée par Briand. Cet ancien prêtre émigré avait connu à Odessa le duc de Richelieu et les deux abbés Nicolle. Rentré en France, il avait fondé une école libre après avoir été un instant professeur de sixième à Charlemagne où Michelet était élève. Ce traitement de soixante-quinze centimes par heure jeta Michelet dans le ravissement. Il pouvait, malgré sa jeunesse et tout en continuant à préparer ses examens, apporter un léger soulagement à la vie difficile de son père. Mais on peut imaginer ce que devait être sa vie partagée entre ces vingt heures de leçons hebdomadaires, la préparation du doctorat et de l'agrégation et des études personnelles qui faisaient naître en lui, nous venons de le voir, les ambitions les plus vastes et les plus diverses. Il s'était laissé persuader par son père et Mme Fourcy de renoncer à son juvénile amour et il cherchait un apaisement à ses regrets dans un travail acharné.
Nous savons peu de choses de son enseignement à l’Institution Briand. Nous savons seulement que les frères Bocher, Edouard et Gabriel, qui d'ailleurs furent encore ses pensionnaires après leur sortie de l’école.
I. Voyez certificat de Mai 1821 (K. 4. I.) de M. Briand. Michelet enseigne depuis 4 ans.
avaient gardé de ses leçons une impression profonde. Mais l'institution Briand eut surtout pour Michelet l'avantage de lui procurer des leçons particulières lucratives et des pensionnaires quand son père fut établi rue de la Roquette, (c’est ainsi qu'il eut pour élève Alexis de Saint- Priest, le futur historien) et de le recommander aux deux abbés Nicolle : Charles-Dominique qui fut nommé en 1820 membre du Conseil royal de l’Instruction publique puis recteur, et qui organisa aussitôt le concours d’agrégation, et Gabriel-Henri qui prit en 1821 la direction de la nouvelle école Sainte-Barbe. C’est par Saïnte-Barbe que Michelet entra dans l'Université en même temps que Poret, et peu après son agrégation. Il avait en attendant été chargé de suppléances provisoires à Charlemagne".
Il y avait à Paris en 1821 deux étabhssements d'instruction portant le nom de Saiïnte-Barbe, dont chacun se considérait comme le continuateur de l’ancien collège Sainte-Barbe fondé en 1430 par Jean Hubert, et centre d’une congrégation religieuse’. Le collège fut dissous par la Révolution avec les autres collèges de l'Université, maïs il fut rétabli en 1798 par Victor de Lanneau, un ancien religieux théatin. Cette institution, qui devint florissante sous l’Empire, est celle qui existe encore aujourd'hui sous le même nom de Sainte-Barbe, et qui fut pendant tout le xix° siècle un foyer d'idées libérales, bien que son fondateur de Lanneau fût resté très attaché à l’Église, mais dans un esprit gallican et janséniste. Les anciens barbistes, jaloux de voir les bâtiments du collège Sainte-Barbe et le nom de leur congrégation usurpés par de Lanneau, fondèrent un nouveau Sainte-Barbe. Un ancien barbiste. Joseph Planche, avait créé rue Saïinte-Geneviève une école secondaire
1. C'est le 13 octobre 1821 que Michelet fut nommé agrégé suppl‘ant à Charlemagne par arrêté du baron Cuvier, président du Conseil royal. Le 7 janvier 1822, Michelet écrit au recteur Nicolle : « Le soussigné a cru pouvoir demander qu'on ajoutât à son titre d’agrégé : spécialement pour la philosophie. Le soussigné oroit se rappeler qu’avant de le placer à Charlemagne, M. ke Recteur avait songé à lui pour remplir la place d'agrégé suppléant de philosophie à Henry IV. Il prie M. le Recteur de croire qu'en demandant ce titre il est bicn loin de désirer une autre occupation que celle à laquelle M. le Recteur pourrait le désigner dans la suite... Pro jucundis optissima quaeque dabitur, comme dit un ancien ». C'est par erreur que Mme Michelet a imprimé dans Mon Journal que Michelet avait été. nommé suppléant de 3° (23 octobre 1821). Il était agrégé volant. Nous lisons au 30 mars 1822 : « À chaque anstant le proviseur m'appelle pour une classe différente. L'un est à la campagne, l’autre est malade; celui-là se marie, quand ce n'est pas sa femme qu'il enterre ». Michelet avait soif d’un poste fixe.
2. Je ne veux pas faire Îci l’histoire de Sainte-Barbe ; elle a été écrite par Jules Quicherat dans trois volumes qui sont un des chefs-d'œuvre de notre littérature pédagogique. Mais je dois en dire quelques mots, car il n'est pas possible de s'occuper de la biographie de Michelet sans toucher aux questions d’enseignement et d'organisation scolaire auxquelles sa vie a été mêlée. Michelet, ce farouche adversaire de l'Église, commença sa carrière dans des écoles dirigées par des ecclésiastiques. Il était difficile d'ailleurs qu'il en fût autrement. L'enseignement secondaire et supérieur était presque entièrement, avant 89, entre les mains de clercs séculiers ou réguliers, et ce sont eux en grande partie qui ont restauré les études en France après la tourmente révolutionnaire.
qui fut achetée en 1806 par un autre barbiste, Parmentier. Il s'installa en 1807 au 42 de la rue des Postes, là où nous avons connu le collège Rollin avant qu'il émigrât avenue Trudaine. Car le collège Rollin n’est pas autre chose que le Saïnte-Barbe de Parmentier racheté en 4829 par la ville de Paris, lorsque la vogue l’eût délaissé. |
Le Journal des Débats, dont la rédaction comptait plusieurs anciens barbistes, M. de Feletz, Duvicquet, Dussault, prit sous son patronage le nouveau Sainte-Barbe, qui fut dirigé par un conseil de 12 ancien; barbistes. Ce fut une lutte acharnée entre le Sainte-Barbe de de Lanneau et celui de Parmentier. Lanneau remporta d'abord l'avantage en obtenant du gouvernement, en 4809, qu’il fût interdit à l'institution Parmentier de porter le titre de collège Sainte-Barbe. Mais à la Restauration le Sainte-Barbe de de Lanneau devenu un foyer de libéralisme et de bonapartisme se 1endit suspect au pouvoir. On obligea de Lanneau à én abandonner la direction et l'établissement de la rue des Postes fut avec Stanislas, (autre institution fondée en 1804 par l’abbé Liautard, lui aussi un ancien barbiste), une des deux écoles bien pensantes, où le monde royaliste envoyait ses enfants. En 1817, l’abbé Charles-Dominique Nicolle, ancien préfet des études à Sainte-Barbe sous le règne de Louis XVI, revenu de Russie où il avait fondé à Odessa une florissante école, racheta l’école de la rue des Postes qui reprit le nom de Sainte Barbe et mit à sa tête l’abbé Cotret, son élève’. Il prend lui-même le titre de directeur honoraire et rédige des règlements nouveaux. Quand il est reparti pour la Russie, Royer Collard, qui dirige en 4818 l'instruction publique comme président de la commission d'instruction publique sous les ministères libéraux de Serre et de Decazes, interdit à l’école de la rue des Postes de porter le titre de nouvelle Sainte-Barbe. Il la baptisa Institution de l'Université. Mais, en 1820, Richelieu revient au ministère. Il fait entrer l'abbé Charles Dominique Nicolle, revenu définitivement de Russie, au Conseil royal de l’Instruction publique et le met, comme recteur de l’Aradémie de Paris, à la tête de tout l’enseignement secondaire. C’est pendant son rectorat, mais sans sa participation directe, que l’on enleva à Cousin la suppléance de Royer- Collard à la Sorbonne en 1820, à Guizot sa chaire en 1822 et qu'on supprima l’École Normale en cette même année. Dès qu’il fut réinstallé à Paris, Nicolle plaça à la tête de l’école de la rue des Postes son frère, l'abbé Henri Nicolle, qui était attaché lui aussi à la rédaction des Débats, et il fit statuer que des institutions particulières * pouvaient être, par autorisation spéciale, transformées en collège de plein exercice et mises sur le même pied que les collèges rOYaux *.
r. Cette école qui devint plus tard le Collège Rollin était au 42 de la rue des Postes. Elle a été depuis consacrée à l’enseignement anatomique. Tont auprès était le collège du Saint-Esprit qui était occupé par l'École Normale de 1810 à 1822, il devint plus tard une institution de Jésuites qui engloba aussi l'ancien collège des Anglais.
2. Qui jusqu'alors, comme toutes les écoles libres, avaient dà envoyer leurs élèves dans les collèges, au moins pour les classes supérieures.
4. C'est ainsi que Stanislas, dirigé par les Maristes et ayant sa pleine autonomice financière, resta jusqu'en 1903 un établissement universitaire.
C'est dans ce Sainte-Barbe bien pensant et bien en cour que Michelet entra en 1822 après son succès d' agrégalion. On lui avait offert tout d'abord une sixième à Stanislas, mais il avait refusé avec indignation. L'abbé Henri Nicolle, qui était à l’affût de professeurs distingués pour sa maison réorganisée, engagea Poret, le premier agrégé, comme professeur de seconde. Michelet hésite entre l’enseignement de l’histoire et celui de la philosophie. M. Leclerc le pousse vers la philosophie. Un instant Michelet croit que M. Millon, professeur de philosophie à la Sorbonne, va le prendre comme suppléant, mais Millon le trouve trop jeune. Le recteur Nicolle lui procure des élèves appartenant à des familles aristocratiques, les Saint-Priest, les Ostermann, les Wolkonsky. Michelet les accepte par nécessité , tout en regrettant de disperser ses forces. Enfin en 1822 l’abbé Henri Nicole lui demande d'entrer à Sainte Barbe. Michelet y consent, à condition qu'on lui laisse tout l’enseignement de l’histoire qui avait été organisé dans les collèges par Royer- Collard *.
Voilà donc Michelet à Sainte-Barbe, où il enseigna jusqu'aux vacances de 1826. Malgré le libéralisme de ses opinions politiques et religieuses : qu'il exprime dans son journal avec une conviction véhémente, Michelet, qui se sentait encore dans une phase de préparation et de recherches, avait une attitude assez circonspecte pour n'éveiller aucune inquiétude chez ceux de ses protecteurs qui appartenaient à la droite, comme les abbés Nicolle, M. Guéneau de Mussy, M. Maussion ou M. Marure, sans cacher pour cela les relations plus intimes qu'il entretenait avec les membres les plus libéraux de l’Université : Villemain, Guizot, V. Leclerc, Victor Cousin. D'ailleurs, si le collège Sainte- Barbe se recrutait en général dans les familles d'opinions moins avancées que l'institution de Lanneau et avait parmi ses élèves beaucoup d'enfants de l'aristocratie, un esprit de parfaite tolérance y régnait et le collège Saïnte-Barbe passait pour libéral en comparaison de Stanislas. Nous avons sur Sainte-Barbe un témoignage peu suspect, celui de Victor Duruy, fils d’un ouvrier des Gobelins, qui y passa sept ans et qui en juillet 1830 s’en échappa pour prendre part aux « glorieuses » dans les rangs des Révolutionnaires ?
I suffit d’ailleurs de lire le Précis d'Histoire Moderne de Michelet, résumé de ses leçons à Sainte-Barbe, pour se rendre compte de l'esprit libéral qui animait son enseignement. Toutefois ce libéralisme était fatalement renfermé dans des bornes assez étroites, car l’enseignement historique, auquel Royal-Collard avait donné une large place de Ja cinquième à la rhétorique, avait été chassé de la rhétorique par l’abhé Nicolle, puis réduit par Mgr Frayssinous, devenu en 1824 ministre des
. Cet enseignement n'avait pas été organisé partout et nous voyons par ns lettre de Poret de septembre 1822 que le recteur Nicolle redoutait les dangers de cet enseignement et répugnait à le laisser créer à Sainte-Barbe. II fallut les instances de Henri Nicolle pour vaincre ces répugnances et encore ne l’admit-il d’abord que sous forme de répétitions.
2. [Voy. Quelques souvenirs de Duruy sur le collège Sainte-Barbe. Michelet el Montalembert, dans la Grande Revue du 25 octobre 1913].
affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique, aux classes de 6°, 5°, 4° et 3°. C'était donc à des enfants qu'il s’adressait, mais Michelet réussit cependant à garder un grand ascendant sur ces jeunes inteligences, d’une part grâce à la rigueur méthodique de son enseignement, d'autre part grâce à la chaleur et à l’éclat de sa parole. Il eut des élèves illustres qui gardèrent toujours le souvenir de cette parole éloquente et familière tout à la fois, et qui restèrent longtemps ses admirateurs, deux des Nisard, Désiré et Auguste, Ch. de Montalembert, Alfred Nettement, Armand de Melun, Victor Duruy, Félix Ravaisson.
Les programmes dressés par Michelet pour ses cours ne sont pas moins intéressants. Nous y trouvons une méthode pédagogique très différente de celle qui est aujourd’hui en usage, mais très fortement conçue et qui certainement devait donner de bons résultats. Ils nous montrent en tous cas avec quel sérieux Michelet comprenait ses devoirs de professeur *.
En 1826, Mgr Frayssinous rétablissait, sous une forme détournée et sous le nom d’École préparatoire, l’École Normale supprimée en 1822. Il réduisait les études à deux années et pour ne pas donner trop d'importance à l’histoire et à la philosophie, sciences dangereuses, il Îles réunissait dans la main d’un seul professeur à qui il attribuait 2000 frs de traitement. Michelet qui avait toujours poursuivi simultanément l'étude des langues anciennes ,de la philosophie et de l’histoire, posa, dès le 4 septembre, sa candidature à une chaire quelle qu'elle fût : langues anciennes, histoire ou philosophie. Avec cet esprit de prudence avisée dont il avait déjà donné tant de preuves depuis sa sortie du collège, il écrivit au ministre dans des termes, qui tout en ne disant rien qui ne fût strictement vrai, étaient de nature à rassurer la religion de Mgr Frayssinous :
« J'ai publié deux opuscules historiques, Tableaux chronologiques et synchroniques de l'Histoire Moderne. Je fais imprimer en ce moment la traduction d'un ouvrage de Vico, où l'étude de l’histoire est éclairée par une philosophie conforme à la religion. Les principes énoncés dans ces divers ouvrages répondent
1. Son succès à Sainte-Barbe fut très grand. Pendant le séjour de Michelet à Renwez, Poret, dans une lettre du 20 avril 1823, lui écrit : « Tu sais sans doute par les journaux les succès de notre collège. Ils ont égalé ceux du collège royal de Saint-Louis, moins 4 accessits, c'est-à-dire que nous avons 24 nominations dont cinq prix... J'ai à te dire les choses les plus flatteusæ de la part du directeur. Il s’est trouvé à diner avant hier chez le Grand Mattre (Frayssinous) où le Conseil Royal était réuni. M. Guéneau de Mussy lui a fait compliment de son professeur d'histoire. « Je ne le connaissais d'aucune manière, lui a-t-il dit, je ne savais même pas où il avait étudié, mais son esprit, son savoir, sa manière de discuter m'ont donné de lui une très haute idée, ainsi qu'à tous ses confrères ». Et sur ce que le directeur lui faisait entendre que tu ne pouvais dès la première année égaler les autres profesæurs, M. Guéneau l'a fortement assuré du contraire et lui a donné de toi kes plus grandes espérances... Îl y a des gens qui ont besoin d'être soutenus dans leurs jugements par le témoignage des autres. Tu as grandi de cent pieds dans l'estime lu Directeur. Je te répète tout ce qu'il a dit hier à table devant tous les professeurs et devant tous les élèves couronnés au concours. On a parlé ensuite le tes anciens succès, du jugement que M. Villemain avait porté de toi. etc., “te... Tout le monde y applaudit, Balard et Rinn surtout ». |
assez de ccux du eoussigné. Il peut d'ailleurs envoyer le témoignage de plujeurs membres du Conseil Royal, tant ecclésiastiques que laïques. »
Dans une lettre adressée à Letronne, président de la commission d'instruction de l’École, il s’expliquait plus en détail sur sa vie et ses répondants. Il disait avec vérité qu'il songeait au travail seul et non à l'argent, qu'il perdait à cet égard en échangeant Saïinte-Barbe contre l'École préparatoire et il faisait appel au patronage de Villemain et de Victor Leclerc comme à celui de Guéneau de Mussy ou de l'abbé Nicolle. Une grave maladie, une pneumonie, le retint au lit tou le mois de novembre et il ne fut nommé professeur de philosophie et d'histoire à l’École préparatoire que le 3 février 1827. Une lettre du n° Simon que Cousin avait envoyé auprès de Michelet pour savoir la vérité sur son état, nous fait connaître ses dispositions d'esprit et nous fait comprendre ce qui le guidait dans ces démarches où il nous semble narfois un peu trop disposé à atténuer sa pensée, à la dissimuler mème, pour se concilier les autorités dont dépend son avenir. « M. Michelet s'inquiète de sa poitrine. Il craint de mourir avant d'avoir pu assurer le sort des personnes qui lui sont attachées. »
Quand nous nous occuperons des livres et des cours de Michelet, nous verrons que jamais il n’a affecté d’autres opinions que celles qu'il avait réellement. Mais il est très vrai qu'ayant le sentiment très net de l’œuvre d'écrivain qu’il avait à accomplir, ayant à pourvoir à son existence et à celle de son père, puis bientôt à celles d’une femme et d’un enfant, décidé à n’accepter aucune besogne inférieure et intéressée, il fit tout ce qui était nécessaire pour se créer une place dans l'Université et laissa croire qu’il avait des opinions plus conservatrices, plus modérées, tout au moins, que celles vers lesquelles il se sentait entraîné dans son for intérieur’.
Plus tard, Michelet, avec ce don d'illusion qu'il eut toujours, oublia complètement qu’il avait dû ses deux premiers pas dans la carrière universitaire à deux ecclésiastiques, à l'abbé Nicolle et à Mgr Frayssinous, et il a parlé des années que nous venons d'étudier dans des lermes où la vérité et l’erreur se trouvent singulièrement mélangées. « J'eus le bonheur, dit-il dans le Peuple, d'échapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de l’école doctrinaire, majestueuse et stérile, et la littérature industrielle. » Pour cette dernière il a raison, mais s’il a échappé aux doctrinaires, c'est que son génie l'entraînait hors de leur domaine; car il a un instant regardé Cousin, Royer-Collard, puis Guizot comene ses maîtres. « Cette vie insoucieuse, dit-il plus loin, en parlant des années 1817 à 1827, dura dix ans pendant lesquels je ne me doutais pas que je dusse écrire jamais. » Nous avons vu que pendant ces dix ans il ne songeait qu à écrire, àl avait fait le plan de dix ouvrages... Enfin, dans la préface de l'Histoire de
1. Michelet fut membre de la Sociélé catholique des Bons Livres, autorisée le 14 octobre 1524. Une lettre à Poret montre qu'il en faisait partie pour re Jes livres qui lui étaient nécessaires. C'était une bibliothèque circu-
nle.
France de 1869, il écrit : « Sous le ministère Martignac (un court moment de libéralité) on s’avisa de refaire l’École Normale, et M. Letronne, que l’on consulta, me fit donner l’enseignement de la Philosophie et de l'Histoire. » Le rôle de Letronne est exact mais Martignac ne fut ministre qu’en 1828 et ce fut Mgr Frayssinous qui rétablit l’École Normale en 1826 et y nomma Michelet en 1827. Les autobiographies sont, de tous les documents, ceux qui ont le plus besoin d’être contrôlés.