CHAPITRE X
Le voyage d'Aquitaine — Les années 1835-1838 et l'élection au Collège de France
Après avoir achevé d'imprimer les Mémoires de Luther et la deuxième édition des œuvres de Vico', Michelet put réaliser le projet de voyage qu'il avait déjà formé un an auparavant. Il eut lieu du 148 août au 28 septembre, en compagnie de Victor Duruy *.
Ce fut avant tout un voyage d'étude, et aucun des journaux de voyage de Michelet ne fournit un témoignage plus probant de l’extrême conscience et de la variété des préoccupations qu'il apportait à l'étude d’un pays. Comme d'habitude, 2l alla vite. Il mit un mois et dix jours à faire une tournée qui, raisonnablement, aurait dû prendre deux mois. Homme de famille, la séparation d’avec les siens lui
1. Vico fut mis en vente dès le mois d'août au moment du départ. Le Luther fut remis à Hachette le 15 sept. par M. Michelet père (lettre de Michelet père, du 9) pour être distribué aux journaux. mme d’habitude Michelet imprimait lui-même et vendait au libraire. On faisait en même temps un tirage à 6.000 exemplaires du Précis d'Histoire Moderne.
2. C'est à la suite d’un arrangement avec Guizot, alors Ministre de l'Instruction publique et avec une mission (gratuite) que Michelet entreprit ce voyage. Voici la lettre qu’il adressait à Guizot le 22 juillet 1835 : « Monsieur, les cours de l’École Normale sont terminés, les élèves achèvent la préparation de leurs examens. Je vais m'acheminer vers l'ouest et le midi. J'ai mis à profit tous les renseignements qu'il était possible de trouver aux Archives, à la Bibliothèque Royale, à la bibliothèque de l'Institut, etc... catalogues de bibliothèques de provinces, notices sur les dépôts d'archives etc... J'ai pris note particulièrement que plusieurs des bibliothèques dont D. Martène, D. Vaisætlte et divers auteurs citent les manuscrits, sont aujourd'hui dispersées; plusieurs manuscrits importants que les autcurs d'histoires des provinces et des villes ont mentionnés, cités, extraits même, mériteraient d'être publiés dans leur forme originale. Que sont devenus ces manuscrits, aujourd'hui que les dépôts qui les contenaient ont été en partie détruits, en partie dispursés ? C’est ce qu'il serait utile de retrouver. J’en ai vu deux du plus haut intérêt à la Bibliothèque Royale. Pour le grand nombre c'est dans les localités mêmes ou dans le voisinage qu'on peut cspérer les trouver.
« Vons avez eu la bonté de m'offrir une lettre qui m'’autorisait à prendre connaissance des bibliothèques et des archives. particulièrement pour ce qui touche aux guerres de religion. Veuillez m'accorder cette autorisation, me donner vos directions personnelles, et me permettre d'examiner dans vos bureaux les réponses qu'ont faites à vos circulaires les conservateurs de bibliothèques et d'archives. Autrement je pourrais chercher longtemps ce qui serait trouvé d'avance. TJ m'est, comme ‘vous le savez, difficile de quitter l’École Normale et les Archives pour plus de deux mois. Je désirerais employer, si vous Île voulez bien, en deux années et deux voyages les quatre mois que vous fugivz n+cessaires pour cette exploration scientifique du midi ».
me ENT ci
coûtait toujours. Bien que, vers ce moment, le caractère de Pauline eût commencé, comme sa santé, à s’altérer gravement, néanmoins Icur correspondance garde ce caractère de tendresse attentive et inquiète du côté de Michelet), que nous avons déjà noté. Pauline, qui était à Nogent-sur-Marne comme tous les étés, avec son beau-père et ses deux*enfants, écrit des lettres insignifiantes, mais affectueuses. On la sent vivre en pensée avec son mari, pleine de sollicitude pour sa santé et soucieuse de le voir tirer de son voyage tout le profit possible. Malgré les occupations qui remplissent ses journées jusqu’à l'é: puiser, l'obligation d'écrire de longues lettres à Mme Angelet et son journal tenu minutieusement à jour, il trouve le temps d'écrire tous les quatre ou cinq jours à Pauline. L'absence lui pèse; il est avide de nouvelles et voudrait que Pauline lui parle, non seulement de ce qu'elle fait, mais de ce qu'elle sent et de ce qu’elle pense; il désire aussi que sa femme s'occupe et se distraie. Dès le 20, deux jours après son départ, il écrit de Poitiers :« Je regrette déjà la maison. Je voudrais avoir pu t’emmener. » Le 2 septembre, de Bordeaux :
« Je relis tous les jours ta lettre, mais je n'y trouve pas assez de détails sur tout ce que vous faites, dites et pensez. Ecris moi tout. Tu dois bien penser que tes lettres ne sont lues de personne que de moi. Je désire savoir au vrai ] état de toutes tes pensées. Dis moi tout je te prie. Ne crains pas de me donner des détails insignifiants. Rien n'est indifférent pour moi. Tout celà me soutient et nourrit mon cœur, dans ce grand éloignement... Si tu pouvais douter que je t'aime tu devrais en être convaincue en voyant combien tu me manques, plus que tout au monde, plus que nos enfants. Adieu, ma bonne *t chère amie, quoique ce voyage aille à merveille, quoique j'aie été reçu partout d'une manière à laquelle je ne pouvais m'attendre, je me sens bien pressé de revenir près de toi. »
On démêle à travers cette tendresse une inquiétude, le besoin de rassurer sa femme sur son affection, et le besoin aussi de trouver en elle plus qu’elle ne pouvait lui donner.
Michelet ne perd pas une minute. Tout son temps est utilisé pour son instruction historique et archéologique; pour l'étude économique des pays qu’il traverse, et psychologique des hommes qu'il rencontre, ce qui ne l’empêche pas de jouir en artiste des beautés de la nature. Son but principal est de bien connaître la partie de la France qu'il visite, pour contrôler son Tableau de la France, simple ébauche de l'ouvrage étendu de géographie humaine qu’il médite. En même temps, il veut se rendre compte de l’importance économique et politique de ces pays que l'Angleterre a possédés jusqu’au milieu du xv° siècle, eb préparer ainsi non seulement les trois derniers volumes, déjà très avancés, de son Histoire sur le xiv° et le xv° siècles, mais aussi l’hisloire du xvr et les guerres de religion. Enfin, archiviste consciencieux, candidat éventuel au poste de Garde général des Archives, il visite les archives et les bibliothèques, examine l’état des locaux, la conservation des manuscrits et dresse un inventaire sommaire des richesses qu'il trouve, en vuc de son rapport au ministre.
Nous avons malheureusement perdu les lettres à Mme Angelet, et nous sommes réduits au journal dans lequel Michelet, trop pressé, ne
s'est pas laissé aller aux développements et aux descriptions qui font le charme du voyage d'Angleterre et de celui de Bretagne. Mais dans sa concision, ce voyage est très complet. Je vais m'’efforcer de faire ressortir ce que l’on pourrait appeler sa méthode de voyage.
En diligence, il note la physionomie, le caractère de chacun de ses compagnons de voyage; il les fait causer. De même aux tables d'hôte. Dans chaque ville, il fait les visites qu’il juge de nature à lui fournir des renseignements. À une époque où les voyageurs, et surtout les voyageurs tels que Michelet, étaient rares, c'était une bonne fortune de les accueillir, et tous se mettaient à leur service. Il est reçu par les professeurs du collège, surtout ceux qui sont de ses anciens élèves. Par eux, il est mis en rapport avec le bibliothécaire et l’archiviste, quand il y en a un; puis il va voir le préfet ou le sous-préfet, les savants locaux, laïcs ou ecclésiastiques. |
À Poitiers, il est reçu par M. Foucart, professeur et archéologue, qui se fait son cicerone. Îl voit M. Doussin, ancien libraire, devenu bibliothécaire de la ville; d’autres érudits, le professeur Menars, Redet, l'arehiviste. Il note leurs origines : Redet, alsacien; Menars, de l’Aunis. Puis, visite au préfet, Alexis de Jussieu; le lendemain au président du Tribunal, M. Boncenne, « gros, laid, petit homme, actif, laborieux, qui se mêle de toute chose et de toute science, et vient de donner un volume d’une savante histoire de la procédure »; à M. de la Fontanelle, magistrat lui aussi et archéologue distingué; à M. Nicias Gaillard, procureur du roi et historien juriste. Chacun de ces messieurs se met à son service pour lui montrer quelqu’une des curiosités de la ‘ville : Saint-Hilaire, Notre-Dame. le Moutier-neuf, Saint-Pierre, Sainte-Radegonde, Saint-Cybard, Saint-Jean, le tribunal, ancien palais des comtes. J) voit deux Îois les églises, une fois accompagné, une fois seul, et note minutieusement toutes les particularités architecturales ‘.
Dens les bibliothèques et les archives, il se fait montrer les livres et les manuscrits les plus précieux et donner des inventaires sommaires. Îls les trouve en général dans un état affreux de délabrement et d’incurie. À Bordeaux, les Archives du Parlement sont perdues dans la poussière, à demi dévorées par les rats. Elles ont subi deux déménagements; dans l’un d'eux, le préfet Thibaudeau paya en papiers les charretiers qui firent le transport. Michelet conseille de transporter les archives dans les greniers de la gendarmerie, en attendant la construction d’un nouveau Palais-de-Justice.
Les descriptions d'’églises et de monuments occupent la plus grande place dans ce journal. Ce sont des notations précises, concises, serrées, accumulées, qui ne se prêtent guère à la citation.
L'intérêt prédominant qu'il prend aux documents et aux monuments historiques ne l’empêche pas d'accorder une très grande place dans son journal aux questions d’agriculture, d'industrie et de com-
1. Ïl faudrait voir par exemple dans le Journal avec quel dévouement, à An- “oulème, Mourier le professeur de philosophie, l'élève chéri de Michelst, dont nous avons tant de lettres touchantes, sc prodigue à lui, l’accompagnant à Périgueux et à Bordeaux.
merce. Il n’est pas un seul pays qu'il traverse dont il ne décrive les cultures. De Bordeaux à Bayonne, il recueille des renseignements sur la pêche à la baleine et le rôle des Basques.
Enfin il donne la plus grande attention aux costumes et aux divers
types de populations.
Au retour, il résume les conclusions géographico-historiques qui ressortent pour lui de son voyage.
À la rentrée de l’automne 1835, Michelet reprit modestement son cours à l’École Normale. Guizot, profitant des raisons de santé que Michelet avait fait valoir en février pour ne pas cumuler deux enseignements, avait pris un autre suppléant, Charles Lenormant.
En février 1835, Michelet avait sollicité, en effet, la permission de se faire remplacer à l’École Normale pour la fin du semestre, par Victor Duruy. Voici sa lettre du 4 février adressée à M. Guizot :
« Monsieur, je dois vous remercier pour l'Ecole d'avoir autorisé M. Du..; à me remplacer. Indépendamment de son instruction qui est fort remarquable, c'est un esprit très ouvert aux idécs. Je voudrais bien que vous puissiez me donner deux minutes dans les premiers jours de la semaine prochaine. J'aurais à vous parler d’un sujet auquel vous avez toujours bien voulu vous intéresser, de moi-même, de ma position. L'atteinte qu'a reçue ma sanlé est très grave. C’est une crise telle que j'en ai tous les cinq ou six ans. Jl me faut alors, bon gré, mal gré, simplifier ma vic, c'est le seul remède. Maintenant, que dois-je faire? Sacrifier l'Ecole ou la Faculté? Quelque honcrable qu’il me soit de vous suppléer, je dois, il me semble, opter pour l'Fco!e. 1° Les résultats de l’enseignement sont là moins brillants, mais plus certain: Vous l'avez jugé ainsi, lorsque je demandais de faire une conférence de moins à l'Ecole, pour faire les deux leçons de ‘la Faculté. 2° Je suis titulaire à l'Ecole. Il semble difficile de sacrifier une position ancienne et sûre. 3° Enfin, vous avez bien voulu m'envoyer votre fils à l'Ecole. Je serais heureux d'y compléter ses études historiques. Ce serait reconnaitre ce que je vous dois. n
À peine quelques jours après, Michelet pensait à abandonner l'École pour une chaire à la Faculté, ce qui fait penser que l’École Normale n'avait plus pour lui autant d’attraits qu'il le prétendait. Le 25 février, à la mort d'Alexandre Barbié du Bocage, professeur de géographie à la Faculté des Lettres, il sollicitait cette chaire. puis y renonça pres. qu'immédiatement, en apprenant que son collègue et directeur de l’École Normale, Guigniaut, était candidat. Il écrivait le 9 mars à M. Guizot :
«a Monsieur, je suis allé plusieurs fois chez vous, mais j'ai toujours hésité
de vous interrompre au milieu de si importantes affaires. La chaire de géo- " graphie est vacante. Peut-être y aurais-je quelques droits.
Vous savez que dans mon Histoire Romaine et surtout dans mon Histoire de France, j'ai pris la géographie pour la base de l’histoire, du moins pour son point de départ nécessaire. Si j'avais été assez heureux pour obtenir celte chaire, j'aurais renoncé à mes autres occupations, ce que je ne puis faire tant que je ne suis que suppléant. M. Guigniaut, mon ami, se présente, et je respecte le droit de l'ancienneté, je tiendrais seulement à être un des deux candidats qui seront présentés. »
Guigniaut fut nommé en effet le 11 août 1835, avant le départ de Michelet pour l’Aquitaine.
Pendant ce voyage Michelet n'avait pas, malgré sa lettre à Guizot, abandonné tout espoir de continuer à enseigner à la Sorbonne, soit comme suppleant de Guizot, soit comme successeur de Lacretelle. Celui-ci avait soixante-neuf ans; on pouvait croire qu'il songeait à prendre sa retraite. Pauline écrit à son mari, le 30 août : « Monsieur Lacretelle t’a écrit pour te recommander le jeune Sabathé, qui va passer à l'examen, de l’École Normale. 11 termine ainsi sa lettre : « Je saisis cette occasion de vous remercier de la lettre très obligeante « que vous m'avez écrite au sujet de la publication de mon dernier « volume. Rien ne pouvait plus me flatter que ce tribut de mon heu- « reux rival et successeur ». — Ces derniers mots ont, comme tu dois penser, éveillé notre attention, et nous ont portés à croire à un certain changement; alors nous n'’hésitons pas à mettre sur ton adresse : professeur à la Faculté de Paris. »
Michelet lui-même, dans sa lettre du 27 août, disait à sa femme de mettre ce titre sur ses lettres.
S'il eut, un moment, cet espoir, il dut y renoncer dès son retour; Guizot prit Lenormant comme suppléant, et Lacretelle reprit son cours comte d'habitude en novembre 1835 :.
Ses cours de l’École Normale n'avaient plus pour Michelet le même attrait qu'auparavant. Les critiques des journaux et du grand public avient pénétré dans l’École et il s’était formé parmi les élèves un petit clan hostile, disposé à railler ce qu’il y avait d’exagéré et de hasardé dans ses idées et son style. Jules Simon, entré à l’École en 1835, chef de la section de philosophie en 1835-36, était le plus redoutable de ces railleurs. De plus, la section d'histoire ne se recrutait plus parmi les rierlleurs élèves, et ses membres se trouvèrent souvent en opposition directe avec Michelet. Dans la promotion de 1836, par exem-: ple, deux des historiens, Olivaint et Verdière, devaient devenir des pères jésuites, et en troisième, Lacroix était un clérical militant. Michelet, qui était assez soupçonneux, s’imaginait que l’administration cherchait à détourner les bons élèves de l’histoire pour Îles attirer vers Ja philosophie. Ce n'était peut-être pas tout à fait faux *. Après la nomination de Guigniaut à la Sorbonne, Victor Cousin, qui, depuis 1830, avait la haute main au Conseil royal sur toutes les affaires de l’École Normale, en devint le directeur, et Miche- : let, qui s’était, depuis 1830, beaucoup éloigné de Cousin, se trouva. malheureux et gèné sous une direction qu'il croyait lui être hostile. .
e Ent
né :
1. Ce n'est qu'en 1838 qu'il prit pour suppléant Rosseuw St-Hilaire, 2] il resta titulaire jusqu'à sa mort, (1855) à 89 ans. C'était l'usage alors. Boissonnade, titulaire à la fois au Collège et à la Faculté, se faisait suppléer | dans les deux établissements et gardait pour lui la plus grosse part du trai- | tement. Guizot resta titulaire jusqu'en 1848 et se faisait suppléer, bien qu'il n'eùt aucune idée de remonter dans sa chaire; mais nous voyons par une lettre | de Michelet à Cousin d'octobre 1837 aue Guizot abandonnaït intégralement son traitement à ses suppléants. Cf. Portraits et Souvenirs, p. 55. |
2. Danton fut ainsi en 1834 détourné de l'histoire vers la philosophie. Cousin appela Simon à la chaire de philosophie de l'École dès 1836-33. c'était | une épine au picd de Michelet.
Tout naturéllement, les élèves se sentaient attirés vers la philosophie, par la gloire de Cousin, par son ascendant personnel, ct aussi par l'autorité prépondérante qu'il exerçait dans le Conseil royal sur les destinées du personnel universitaire. Montalembert, dans une lettre du #4 novembre 1837, parle des tracasseries dont Michelet élait l’objet. Celui-ci se sentait donc moins apprécié, moins aimé, alors que pour lui l’enseignement était une ‘orme de- l’amitié ;: comme, d'autre part, il était absorbé par le double travail de son Histoire de France et de ses Origines du Droit, il est vraisemblable qu'il se relä- . cha un peu daus son zèle et fit son enseignement avec moins de goût. . Pourtant, il exerça encore dans cette année 1835-1836 une grande action sur quelques-uns de ses élèves, sur Yanoski et Ch. Weiss, ses élèves en troisième année. Macé de l’Épinay, qui entrait en seconde année après avoir eu en première année l’enseignement terne et lourd de Filon, lui resta profondément attaché. Macé de l’Épinay, dans une conférence faire à Grenoble le 140 mars 1880, nous a parlé de cet enseignement de l’année 1835-1836 :.
Ce fut la dernière de l’enseignement de Michelet à l’École Normale. En 1836-1837, il fut suppléé par Victor Duruy *; puis en 1837-38 par Filon, qui faisait déjà la première année. Pendant un an, on lui conserva son traitement; la seconde année, on ne lui donna que mille francs, et on refusa de prendre pour le suppléer son élève Wallon, qu’il avait proposé. On trouvera dans mon Essai sur Michelet à l'École Normale les lettres aigres-douces échangées à ce sujet entre Cousin et Michelet,
Cousin dut s’incliner, mais les relations devinrent de plus en plus tendues entre les deux anciens amis; quand, en 1837, Michelet demanda le renouvellement de son congé, Cousin le mit en demeure le choisir entre la reprise de son enseignement ou sa démission. Michelet lui répondit et finit par obtenir un congé complet avec mille francs
1. Macé nous dit catégoriquement que Michelet ne faisait que très rarement des leçons, se bornait à donner à ses élèves des directions générales. Eh bien, Macé a été influencé dans ses souvenirs par l'attrait des petites leçons qui évidemment l'avaient tpasticulièrement intéressé et aussi par l'idée que l'enseignement Ju Collège de France et aussi les livres de Michelet ont donnée de sa méthode et de son esprit. Je possède le cahier des notes prises cn 1835-1836 par Macé au cours de Michelet. Or, ce cahier contient un cours suivi de trente-six leçans sur toute l'histoire du Moyen-Age, de la chute de l’Empire romain à la fin du xvi*s. Les deux dernières leçons étaient consacrées à des vues générales sur le xvi° et le xvri® 8. Ce cours est tout aussi méthodique et plus serré, moins discursif, que les cours de 1829 et de 183r. Il embrasse une période bcoucoup plus longue et le cours représente une leçon donnée régulièrement chaque semaine du commencement de novembre à la fin de juillet.
2. Michelct avait dès le 7 octobre écrit une lettre à un ami qui est sans doute le directeur des études, Viguier : « Monsieur et ami, voulez-vous bien agréer et faire agréer à M. Cousin, M. Duruy comme mon suppléant en attendant que le ministre décide de ma position ? Vous savez qu'il m'a suppke plusieurs fois dans les deux dernières années au profit et à la satisfaction des
d’appointements et son titre, ce qui était une demi-défaite pour Cousin, bien que Guizot ne fût plus ministre ct eût été remplacé par de Salvandy le 145 avril 1837. D’ailleurs, Michelet prévoyait à ce moment qu'il allait trouver la compensation à laquelle il avait droit.
Letronne, on se le rappelle, avait été nommé en 1831 titulaire d l& chaire d'histoire et morale au Collège de France.
Il n'avait naturellement pas laissé à cet enseignement le caractère que lui avait donné Daunou. I! y traitait uniquement l'histoire ancienne de la Grèce et de l'Égypte et y commentait Hérodote. En 1836-37, fatigué, ïl prit en été pour suppléant le médiocre et sec Cayx, qui enseigna sans succès l’histoire de l’Empire romain. A la rentrée, Letronne annonçait comme sujet de cours pour 1837-1838 : a L'histoire des découvertes géographiques dans leur rapport avec l'état des sciences et du commerce de l’antiquité au Moyen-Age. »
Quant à la chaire d'archéologie, créée en 1828 pour Champollion, et où celui-ci n'avait fait que quelques lecons, elle était vacante depuis la mort du grand savant, en 1832; le traitement qui lui était affecté servait à faire le catalogue des collections minéralogiques.
Cette situation paradoxale ne pouvait durer. Ce qui la maintenait, c'est qu’on sentait bien qu'aussitôt déclarée vacante la chaire d’archéologie, Letronne s'y ferait transférer, et qu'il serait alors difficile d'empêcher Michelet d’être nommé. Or, Guizot, bien qu'il eût pris Michelet pour suppléant, ne lui était au fond que médiocrement favnrable. C’est seulement quand Salvandy devint ministre (15 mars 1837). que la question se posa de nouveau. Salvandy qui, dans son second ministère (du 1° février 1845 au 24 février 1848), devait être très hostile au parti avancé et se signaler par les mesures qu’il prit contre Quinet, Mickiewicz et Michelet, se montra, au contraire, très libéral durant son premier ministère, de 1837 à 1839. IL avait donné sa démission de conseiller d’État à l’avènement du ministère Polignac, avait été réintégré en août 1830, et était un des familiers des Tuileries et de Neuilly. A ce titre, il ne pouvait qu'être favorable à Michelet, dont la reine et les princes et princesses soutenaient ardemment Îles intérêts. D'ailleurs, l’auteur du roman historique Don Alonzo ou l'Espagne, et de l'Histoire de Jean Sobieski, dont la prose poétique avait fait dire qu'il était « le clair de lune de M. de Chaleaubriand », ne pouvait être que sympathique à la personne et aux œuvres de Michelet.
Nous ne nous étonnons donc pas de voir en novembre déclarer vacante la chaire d'archéologie. Deux partis se forment au Collège. l'un favorisait Benjamin Guérard, qui s’était acquis une grande répulation comme érudit par son Introduction au Polyptique de l'abbé Irminon (4836), et par ses travaux de géographie historique. Comme professeur et directeur de l'École des Chartes, comme conservateur-
élèves. À la fin de l’année dernière M. Cousin l'a accueilli avec beaucoup de bienveillance ». Cousin fit décider par le Conseil qu'on ne pourrait être suppléé à l'École Normale que pour cause de maladie.
adjoint des manuscrits, il avait des relations quotidiennes avec le monde des savants. Ses amis voulaient transformer la chaire d'archéologie en une chaire d’antiquités nationales, sous le titre d'archéologie française . Mais les partisans des autres candidats — l’archéologue Lajard, l'orientaliste Marcel, l'helléniste Lenormant, l’arménisant Dulaurier — demandaient le maintien de la chaire générale d'archéologie. En même temps on critiqua dans la réunion du Collège du 19 novembre le caractère donné à la chaire d'histoire par Letronne. On dit que le titulaire de cette chaire devait considérer l’histoire sous le rapport moral st non sous celui de l'archéologie ?. M. de Salvandy avait, le 18 novembre, adressé à l'administrateur du Collège une lettre où il demandait qu'on maintint la chaire d'archéologie dans sa forme générale et indiquait, pour contenter les partisans de Guérard, qu'il était disposé À favoriser la création d’une chaire d’antiquités nationales *.
Salvandy avait, en principe, absolument raison. Mais sa lettre avait pour résultat d'écarter la candidature de Guérard, de suggérer le passage de Letronne à l'archéologie et de laisser la place libre à Michelet.
Silvestre de Sacy, administrateur, renvoya la décision à huitaine,
1. [Voy. ces lettres dans Revue des Deur Mondes, p. 014-916.]
Lorsque Michelet avait demandé d'être suppléé en 1836 et laissé entrevoir l'espoir d’une situation plus importante, c’est qu'en effet il comptait sur M. Guizot pour lui donner un poste d'inspecteur général. Mais Guizot nomms au poste vacant Ozaneaux, Normalien de la promotion 1812 et par conséquent l'aîné de Michelet de cinq ou six ans. Bien qu'il fût professeur au collèæ Charlemagne il ne s'était jusque là fait connaître que comme auteur dramatique fort médiocre.
Aussi R, St Hilaire écrit-il à Michelet : « Je vous ai déjà vengé dans mo: Journal l'Impartial de la conduite de M. Guizot et de la nomination honte de M. Ozaneaux ». Au fond Guizot avait raison de ne pas vouloir faire de Michelet un inspecteur général.