Ce sont des partisans de Michelet qui parlent ainsi
3. Il avait du reste cette conception bizarre que l'archéologie française ne saurait exister.
« L'archéologie, dit-il, finit longtemps avant que notre France ne commence. Il n'y a pas d'archéologie pour les Etats modernes. L’archéologie va s’enfonçant toujours dans le passé, comme l’histoire au contraire part du passé pour venir jusqu’à nous. Entre les deux enseignements tout diffère : l'objet, la marche, le but ».
« L'étude de ce qu'on appellerait archéologie française s'adresserait ou à des monuments grecs et romains qui font partie de l'archéologie classique, ou à des monuments celtiques qui ne sont ni assez nombreux ni assez divers, ou à des monuments écrits beaucoup plus récents qui sont la matière de [a paléographie et dont il est traité à l'École des Chartes. Pour mériter une chaire, un professeur, un auditoire, les Antiquités nationales devraient s’'entendre des monuments d’une autre nature, de nos institutions, de nos mœuri, de nos classes sociales. Peut-être cet enseignement manque-t-il à Ja France. Peut-être serait-il bon que le Collège de France s’en enrichît. Si telle était J’opinion de MM. les professeurs, je serais disposer à proposer au Roi les mesures nécessaires pour la créer.
« Quant à l'archéologie proprement dite, je dois dire qu’elle a pris trop d'importance par les progrès de la critique depuis cinquante ans, par les travaux des orientalistes, par les conquêtes de Champollion, par la découverte de tant de monuments due à nos armées en Égvpte, en Grèce, en Asie, pour qu'il soit possible de la délaisser. 11 faudrait plutôt la dédoubler ».
et, le 26 novembre, d'accord avec Sacy et Letronne, Thénard, qui avait une très grande autorité dans le Collège (il devait devenir administrateur en 1838), proposa de faire passer Letronne de la chaire d'histoire dans la chaire d'archéologie. La proposition fut acceptée par dix voix contre huit et deux bulletins blancs. Letronne fut nommé le 10 décembre, sans qu'il y ait eu, semble-t-il, de présentation par l'Institut *.
Quinze jours après, le 24 décembre, le Collège de France était réuni pour discuter les titres des candidats à la chaire d'histoire et morale. Les candidats étaient nombreux. L'’orientaliste Marcel, évincé à l’archéologie, se représentait à l’histoire. Buchon, un littérateur qui, depuis 1827, publiait une grande collection de chroniques du xnr et du xiv* siècles; deux professeurs d'histoire des collèges, Cayx et Durozoir, se présentaient aussi, ainsi qu'un inspecteur général de l’Université, Jacques Matter, auteur d'ouvrages sur l’école d’Alexandrie et !e gnosticisme, et enfin, l’ami de Michelet, Rosseuw Saint-Hilaire, qui avait commencé la publication de son Histoire d’Espagne. Lacretelle allait le prendre en 1838 comme suppléant, et Villemain, Cousin et Guizot le poussaient à se présenter; il ne voulait le faire que s’il était bien entendu qu'il ne prétendait pas être le concurrent de Michelet. Les deux seuls candidats sérieux étaient Michelet et Guérard, ce dernier soutenu par Sacy et Letronne, qui voulaient au Collège de France un érudit et non un littérateur. L'élection eut lieu le 8 janvier. Le Collège était au complet, vingt-deux professeurs. Michelet eut quatorze voix et Guérard huit. Nous savons assez exactement comment se répartirent ces voix. Pour Michelet : Eugène Burnouf, Elie de Beaumont et J.-J. Ampère, qui avaient mené toute la campagne en sa faveur avec une activité et un dévouement absolus; puis Magendie, Lerminier, Des: granges, Rossi, Caussin de Perceval, Tissot, Lacroix, Duvernay, Binet, Thénard et Louis Burnouf. Guérard eut pour lui S. de Sacy, Quatremère, de Portets, Boissonnade, Letronne, Stanislas Julien, Savart et Biot.
Michelet et ses amis avaient mené une campagne très active, glissant dans les journaux amis, le Constitutionnel, le Siècle, les Débats, des notes où l’on annonçait d'avance le succès. Puis Michelet, non content de faire ses visites, écrivait lui-même aux professeurs. Par exemple à Binet qu'il savait indécis :
« Monsieur, selon. des données que je crois exactes, l’affaire de dimanche se décidera à la majorité d'une ou deux voix. La voix décisive sera probablement la vôtre. Permettez-moi donc de me recommander de nouveau à vous. J'ai professé de 1817 à 1837. Le Collège de France était le but de ma carrière.
1. Cette hâte était singulière, car régulièrement on aurait dù procéd:r d'abord au remplacement de Jouffroy, démissionnaire depuis le mois de juillet et qui avait déjà en novembre débuté à la Sorbonne. Mais on savait que Barthélemy St Hilaire, Vacherot et Ravaisson, tous trois candidats à la succession de Jouffroy, étaient partisans de Michelet. Sacy, qui était passionnément hostile à Michelet, voulut brusquer l'élection pour faire arriver Guérard. Barthélemy St Hilaire, qui en effet venait d’être présenté par le Collège st qui le fut aussi le 29 déc. par l'Académie des sciences morales, n'était pas encore nommé quand eut lieu le vote, le 8 janvier, pour la chaire d'histoire.
| l'avez souhaité, Monsieur, j'ai causé de vos affaires avec Monsieur ‘le Ministre de l'T. P. et je me fais un grand plaisir de vous annoncer
Si j'échoue, je sors de l’enseignement, au bout de vingt ans, les maine vides. Vous pèserez ces considérations, je n’en doute pas, et quels que soient vos engagements et vos amitiés, je crois qu'elles prévaudront. »
Le ministre lui-mème avait hautement manifesté le désir de voir choisir Michelet. Le physicien Pouillet, directeur du Conservatoire des Arts et Métiers et ami de Salvandy, écrivait à Michelet : « Comme vous
qu'il m'a dit que son opinion est faite et qu'elle vous est irrévocablement favorable. »
Ce qui avait sans doute décidé les professeurs, c’est qu'on savait que Michelet pouvait compter sur la présentation de l’Académie des Sciences Morales. Le 12 janvier, Michelet écrivait à Mignet, le se crétaire perpétuel
« Monsieur, présenté par les professeurs du Collège de France comme candidat à la chaire d'histoire, j'ose solliciter le suffrage de l’Académie des sciences morales et politiques. Vingt années d'enseignement (deux à la Faculté des Lettres) huit ouvrages, tous réimprimés plusieurs fois et traduits dans les langues étrangères, tels sont mes titres. Je vous prie de vouloir bien les mettre sous les yeux de l'Académie. »
Le 3 février Guizot avait dans son rapport présenté Michelet comme unique candidat et n'avait mentionné que les titres de St. Hilaire. Il n'avait pas parlé de Guérard. |
Le 10 février, l’Académie présenta Michelet à l’unanimité de quinze votants. Dès le 13, de Salvandy faisait rendre l’ordonnance qui nommait Michelet et le 16 il la transmettait à M. de Sacy. Celui-ci, dans sa mauvaise humeur, ne transmit la nomination à Michelet que le 8 mars.
Le cours s'ouvrit le 23 avril et de Salvandy tint à assister à la le. çon d'ouverture ?.
Au même moment, Michelet était élu membre de l’Académie des Sciences moyales et politiques.
Reinhard, qui était un des six membres de la section d'’histoire. bien qu'il n'eût jamais rien écrit et fût seulement un très intelligent diplomate, était mort le 26 décembre 1833. Mignet avait aussitôt éorit à Michelet pour l’inviter à se présenter sans attendre les résultats des délibérations du Collège de France. Celui-ci se trouva donc faire simultanément des démarches en vue de sa nomination au Collège et de sa candidature à l’Institut. Il y avait des amis très dévoués; au premier rang Edwarüs, mais aussi Jouffroy, Bignon, de Gérando.
1. La lettre de Michelet est amusante par sa fausse modestie : « Monsieur, vous avez bien voulu me dire que vous désiriez être averti du jour de l'ouverture de mon cours. C’est dès lors pour moi un devoir de vous écrire que ma première leçon aura lieu le 23 de ce mpis, à dix heures du matin. Mais ce cours a peu d'importance. Le professeur serait d'ailleurs au-dessous du médiocre si parmi ses élèves il voyait ses maîtres ». Salvandy n'était que de 3 ans l’aîné de Michelet. Il était né en 1795.
L'Académie tout entière où dominait l’esprit libéral lui était d'avance acquise.
Le 10 mars, la section d'histoire présenta Michelet seul, en première ligne, par un rapport très élogieux de Mignet. Michelet lui écrivit le lendemain 11 mars : « Le témoignage que vous m'avez rendu semedi m'est précieux à bien des titres et même indépendamment de la circonstance, je le considère et le garde pour ma vie comme le gage d’une amitié qui m'est également chère et honorable. »
La discussion des titres eut lieu le 47 mars et le samedi 24 Michelet fut élu à la presque unanimité des voix. Il avait quinze suffrages
et Paganel deux.