CHAPITRE III
Pauline. — Premier mariage.
J'ai dit et j'ai déjà montré que Michelet, malgré sa nature inquiete, viulente et agitée, et l’exubérance de son imagination, de son activité intellectuelle, était un homme d'ordre, de bon sens, un esprit méthodique, voire même calculateur. Dans son caractère comme dans son intelligence, un rationaliste était uni à un romantique. Il le sentait et le savait quand il disait unir en lui la sagesse ardennaise à l’emportement sanguin des Picards. Nous avons vu comme il sut bien diriger ses études et ses travaux au milieu du tourbillon d'idées qui agitait son cerveau. Nous le voyons aussi très attentif à sa santé, qui était chétive et sujette à des accidents fréquents. Tout jeune, il en tient un journal, enregistre les ordonnances des médecins et les effets des régimes auxquels il était astreint. Toute sa vie, il continuera à tenir avec le même soin cette comptabilité médicale et hygiénique. Il n’était pas moins attentif aux questions d'économie domestique. Il avait dans son enfance souffert du froid, de la faim, de la misère. Il avait vu les funestes effets de la négligence et de l’insouciance paternelles, et il était bien résolu à mettre lui et les siens à l'abri du besoin. Aussi dès l’âge de 19 ans, nous l’avons vu, il commence à enseigner et à prendre sa part des dépenses communes. Il donne des leçons particulières à côté de ses cours à l'institution Briand et au collège Sainte-Barbe; puis, quand il est marié, il prend des élèves à demeure chez lui : les Bocher, Alexis de Saint-Priest. Il continue à avoir ainsi des pensionnaires qui lui paient 450 ou 500 livres par trimestre, car, en homme pratique, il refuse les paiements mensuels jusqu’en 1831’. Il nous assure que depuis le moment où ils furent installés rue de la Roquette, il s’arrangea pour que les dépenses fussent toujours inférieures aux recettes. Toute sa vie, Michelet fut à travers les crises les plus difficiles un homme d’ordre scrupuleux qui sut ne jamais s’endetter tout en ayant des charges de famille très lourdes, et quoiqu'il ait toujours été d'une générosité extrême pour les siens, pour ses amis, pour les pauvres.
1. Michelet a été un pédagogue exemplaire, d’une sollicitude et d’une exac-
ke qui ne se démentaient jamais envers ses pensionnaircs. J’en ai recueilli le témoignage de la bouche de M. Gabriel Bocher. J'ai sous les yeux l'emploi du temps des élèves dressé par Michelet. Il était levé avant six heures du Malin pour surveiller le lever des pensionnaires. En même temps il était avec eux comme un ami et la familiarité chez eux s’alliait au respect. Ils l’appelaient « Cher Monsieur et Bon Ami » dans leurs lettres. Michelet habitait rue de Île Roquette dans une chambre contigtüe à celle de son père. Elles n'en faisaient qu'une. Le père assistait au coucher du file et lui faisait la lecture jusqu'à ce qu'il s'endormft. | |
34 LIVRE 1. — LES DÉBUTS s
J’insisterai sur ce côté de la vie de Michelet à plusieurs reprises, car sa mémoire a été récemment à cet égard, l’objet d'attaques indignes. On l’a accusé d’avoir été avide et avare, d’avoir dépouillé ses enfants dans son intérêt personnel et celui de sa seconde femme. Nous verrons que ce sont là des calomnies, et que si Michelet savait la valeur de l'argent et s’entendait en affaires, il ne tenait pas à l'argent pour luimême et savait généreusement en user.
Il n'est pas jusqu'aux affaires de cœur où Michelet sût faire parler la raison et intervenir des considérations pratiques sur l'organisation de sa vie. Non certes qu'il se soit jamais laissé guider par des considérations intéressées. Il s'est marié deux Îois, et :l a, l’une et l’autre fois, épousé une femme qui ne lui apportait aucune fortune. Mais l’une et l’autre fois aussi il a songé en se mariant à s'assurer les conditions de vie qui lui semblaient les plus propres à favoriser sa vie de travail intellectuel.
Au moment où le père Michelet dut quitter la maison de la rue de Buffon, pour se transporter rue de la Roquette avec Mme Fourcy, celle-ci emmena avec eux comme pensionnaires, Poinsot, qui les quitta en mai 1820, et deux vieilles dames : Mme de Girard * et la marquise de Rouhault. Cette dernière avait une demoiselle de compagnie, Pauline Rousseau, née en 1792, de près de sept ans plus âgée que Michelet, qui l’épousa en 1824.
Je ne puis me dispenser de donner quelques détails sur les circonstances de cette union. Elles ont eu. nous allons le voir, une réelle importance pour la vie tout entière de Michelet et même pour ses conceptions d'’historien, et ce que Mme Michelet dit de Mlle Rousseau dans le dernier chapitre de Ma Jeunesse n’est pas toujours d’une nuance tout à fait exacte. Toutefois je ne dirai que l’essentiel et laisserai de côté plus d’un des détails que j'ai notés dans le chapitre de mon livre récent sur Michelet.
Mme de Navailles, la mère de Pauline, était d’origine roturière. Elle s’appelait Claude Oudette Gilles Charles *. Elle était peu cultivée, autant qu’on en peut juger par les quelques billets que nous avons d’elle. Michelet fait d'elle un assez fächeux portrait au point de vue moral, la dépeint colérique, sensuelle, égoïste et cruelle, sottement engouée de noblesse, et sa conduite envers sa fille ne contredit point ce jugement sévère. Mais elle était belle, même quand Michelet la connut,
1. Dont nous avons dit l'ascendant sur Jules Michelet. C’est Mme Fourcy, ‘qui avait quelque argent), qui s'établit rue de la Roquette. Les Michelet étaient ses pensionnaires, mais Michelet père continua son service d'intendant et de factotum. |
>. Mme Michelet dans Ma Jeunesse l'appelle de Girac mais Michelet dans ss notes dit Girard.
3. [Voy. Jules Michelet, p. 69 et suiv.]. Michelet, dans une lettre que nous citerons tout à l’heure, dit que sa mère était d’une riche famille de Franche- Comté et le père de sa mère président du baillage de Vesoul. C'est possible, mais je suis porté à croire qu’elle était fille naturelle, car dans un acte de partage sa mère est qualifiée simplement de Mile Charle: de Langres.
âgée de plus de cinquante ans '; elle avait de beaux cheveux noirs, la peau très blanche, les traits fins des gens équivoques et la lèvre inférieure un peu forte. A 16 ans en 1782 elle épousa le baron Henri de Navailles, dont elle eut en 1783 un fils, Guillaume-Girard-Judith de Navailles. Michelet raconte qu'elle avait été aimée du vieux prince de Bauffremont * et que celui-ci aurait été le vrai père de Guillaume de Navailles. J'ai peine à le croire, car il avait 70 ans (d'après Michelet 80 ans). Michelet nous raconte ‘aussi que M. de Navailles fut un assez triste mari, malade de la poitrine, qu’en 1791 Mme de Navailles s'était éprise du chanteur Rousseau, un des plus brillants ténors de l’opéra depuis 1779. Elle eut de lui une fille qui fut Pauline Rousseau. Mais Henri de Navailles aurait vécu encore deux ou trois ans, et Rousseau l'aurait mème sauvé de l'échafaud en 1793. Je ne sais si ces détails sont exacts. Ce qui ne l’est probablement pas, c'est l’accusation portée par Michelet contre Mme de Navailles d’avoir supprimé l’état-civil de sa fille. La pauvre enfant ne pouvait avo d’état-<ivil régulier (le divorce n'ayant existé que depuis septembre 1792), si Henri de Navailles vécut jusqu'en 1794. Ce qui est vrai, c'est que Pauline Rousseau n'avait aucun papier, aucun état-civil, et le contrat de mariage qui la déclare fille de M. Jean Joseph Rousseau et de Mme Claude Oudette Gilles Charles, n'ajoute pas : « son épouse », mais : « aujourd’hui sa veuve, et avant veuve de M. Henry baron de Navailles ». Je ne sais si Mme de Navailles avait épousé, après la mort de M. de Navailles, le chanteur Rousseau, mort en 1800, mais il est certain qu'elle eut encore de lui un fils qui mourut jeune, que Pauline prit et garda le nom de son père, que d'autre part, la mère, entichée de noblesse, avait honte d'elle comme de son frère, et la tint toujours aussi éloignée d'elle que possible. Elle vécut seule avec son fils Guillaume de Navailles, que Michelet nous dépeint ainsi :
« Vraie fleur de vie Luxurieuse, blond, beau, grand, fort, peau admirable, mais Ja lèvre inférieure comme une grosse sangsue pleine de sang. Il était naïvement aristocrate, sensuel, colérique, musard, capricieux, mais gai, aimable, charitable, très bon, surtout pour les animaux. Il 8e querellait avec tous les charretiers qu'il voyait battre leurs chevaux. Une de ces querelles hâta sa mort en 1833. Dans le désordre des années qui suivirent Thermidor, ruée, retirée à Bernis avec son fils, elle v vécut entièrement pour lui dans un dangereux isolement. »
1. Elle mourut en 1832 à 66 ans. Elle était donc née en 1766.
2 Ce prince de Bauffremon ne peut èlre que Joseph de Bauffremont, fils de Louis Bénigne, lieutenant général des anmées navales, mort en 1755, qui reçut le titre de prince de Listenois en épousant en 1764 sa nièce Louise, fille de Louis de Bauffremont, prince d'Empire. Joseph élait né en 1714 (24 sept.) il avait so ans et non 80 en 1783. Le baron Henri de Navailles, né le 4 janvier 1544 au château de Durnes en Guyenne, sous-lieutenant le 16 sept. 1760, lieutenant le 22 sept. 1761, capitaine le 23 décembre 1761, capitaine commandant la compagnie du lieutenant colonel du régiment d'Orléans le 28 avril 1765, capitaine titulaire le 18 juin 1772. Très bonnes notes sauf de 1:68 à 1770 où il est noté comme joueur et débauché. Ensuite bon capitaine. Rien après 1376 (Archives admin. du Ministère de la Guerre). Présent aux revues des années 1768 à 1781. Porté absent en 1783, 12 septembre.
Madame Michelet nous dit dans Ma Jeunesse : « On pourrait noter les degrés de la faiblesse maternelle. Elle lui donnait des maîtres, essayait de travailler avec lui, mais son tempérament sanguin était un obstacle. 11 ne se maria pas, n'eut pas de famille; sa mère l’absorba tout entier ». Ceci est assez clair; mais Michelet dit dans une note, avec une précision plus grande :
« Mariage de M. et de Mme de Navailles, de la mére et du fils : union fixe, fidèle et constamment passionnée qui a duré 36 ans, devant le public, union très avouée et connue de tous. »
Michelet a-t:il été le jouet d’une illusion, son imagination a-t-elle calomnié l'intimité qui existait entre ce grand enfant, aimable et bon, mais de peu de cervelle et cette femme altière et dominatrice? de voudrais le croire et pourrais en être tenté en voyant M. de Navailles faire des legs importants à deux amies, une demoiselle Beauvais et une actrice Mile d'Artois. Le théâtre était son seul intérèt, et le plus clair de son héritage fut une collection de décors et de costumes et des créances sur un directeur de théâtre dont 1l était commanditaire. Michelet et sa femme peuvent avoir élé tentés d'expliquer ainsi l'opposition choquante entre l'indifférence de Mme de Navailles pour sa fille et sa prédilection pour son fils. Le préjugé aristocratique, l’humiliation que causait à Mme de Navailles l’existence de cette fille, sa nature capricieuse et fantasque, pouvaient suffire à tout expliquer. Pour nous d’ailleurs, peu importe. Ce qui nous intéresse, c'est que Michelet y a cru, qu’il a été pendant son premier mariage hanté par cette pensée et ces images, et qu'il en a tiré une théorie qui l'a influencé quand il écrivit l'histoire du xvur et même celle du xx° siècle. 1l a incriminé l’affection de François I pour Marguerite d'Angoulème. Il a écrit des pages terribles sur le Régent et la duchesse de Bern, et s'est livré, à propos de Louis XV et de ses filles, à une vraie débauche de suppositions scandaleuses. 11 en était arrivé à penser ceci, et il me l’a dit plus d’une fois : le retour à la nature qu'il a indiqué, avec raison, comme une des caractéristiques du xvm siècle, avait eu pour résultat de faire prendre en horreur les mœurs honteuses et contre nature qui avaient déshonoré la cour de Louis XIV, mais aussi de rendre plus indulgent pour des erreurs qui ramenaient aux époques patriarcales ou à la vie naivement sensuelle des peuples sauvages. L'inceste, pour lui, avait été très fréquent dans la haute société du xvm° siècle. Le René de Chateaubriand était à son avis comme le dernier écho de ces entraînements criminels et le signe qu’une mentalité morale nouvelle était née. Il est impossible de ne pas faire remonter jusqu'aux Navailles l’obsession qui paraissait poursuivre Michelet quand il racontait l’histoire du xvm siècle.
M. de Navailles, qui était bon enfant, s'était toujours intéressé à la petite Pauline Rousseau et lui témoixna de l'affection. Il n'en fut pas de même de sa mère. Elle la tint toujours à distance. Elle la mit d'abord dans le pensionnat de l'Enfant Jésus à Passy, puis l'envoya au couvent de Meaux qui était à la fois école et hôpital. Mme Michelet
dit (Ma Jeunesse, p. 343) que Pauline Rousseau y avait passé les deux tiers de son existence. Cela est tout à fait inexact. (Elle n’y vint qu'en 1814 et le quitta en 1816 ou 1817). Elle y trouva de bonnes âmes qui s'ntéressèrent à elle, la femme du sous-préfet, une dame Scellier dont les filles étaient au couvent, le curé, M. de Rouhault, qui se préoccupa de trouver une occupation et un gagne-pain à cette quasi-orpheline. Jl la donna comme demoiselle de compagnie, ou plutôt surveillante, à sa vieille belle-sœur tombée en enfance, la marquise de Rouhault, qui fut placée avec elle en pension chez le Dr Duchemin.
Pauline Rousseau n'avait recu qu'une instruction médiocre. À Meaux
eurtont elle était peu dirigée, peu surveillée et passait son temps à jouer, à jardiner, à se bourrer de bonbons et de liqueurs avec Mile Scellier, et à faire un peu de musique. Elle avait, au dire d’Eugène Noël fil ne l’a connue que par ses lettres et par ce que sa fille lui en a dit), quelque chose d’un peu rustique dans l'esprit et tenait par là de son père, qui était d’origine campagnarde. Elle n'avait pas de beauté, nous dit son mari, mais de la gentillesse, de la vivacité, avec parfois des échappées de violencè. Elle était d’une bonté et d’une charité sans bornes, tendre à l'excès, comme son frère, pour les animaux. Nature gaie, sensible, maïs sans initiative ni force de volonté. se laissant aller au décœuvrement et à l'ennui. Quand elle se trouva enfermée rue de Ja Roquette avec de vieilles personnes et un jeune homme, de sept ans plus jeune qu'elle, d’une gravité précoce, d’une nature passionnée, vivant comme elle loin du monde, partageant son temps entre son enseignement et ses livres, il arriva ce qui devait presque fatalement arriver. Les deux jeunes gens dans cette vie solitaire, furent attirés l’un vers l’autre et Michelet. qui s’abandonnaït d’ailleurs tout à son travail et à sa vie intellectuelle. se trouvait parfaitement heureux et satisfait pour son cœur, avec l'amitié exaltée qui l’unissait à Poinsot, le dévouement aveugle de son père, l'affection quasi-maternelle de Mme Hortense, et l'affection quasiconjugale de Pauline.
Mais il était impossible que la question du mariage ne se posât pas. Michelet avait trop le sentiment des devoirs de l’homme envers la femme, trop aussi le besoin d’une existence assise et régulière pour ne pas l’envisager, et s'il ne l'avait pas fait. la conscience délicate de Poinsot l'aurait fait pour lui. Vous pouvez lire dans Mon Journal dans les lettres que Michelet échange avec Poinsot, dans ce qu’il écrit pour lui-même, vous pouvez surtout lire entre les lignes les délibérations qui se tiennent dans l’âme de Michelet entre sa conscience, son cœur, Sa raison et sa prudence. On est surpris de voir tout ce qu'il v avait de sens pratique, parfois un peu terre à terre, dans cette âme passionnée. Il est visible qu'il n’éprouve pas pour Mille Rousseau à proprement parler de l’amour, maïs une affection qui grandit tous les jours par l’habitude, la reconnaissance, l’estime pour ses qualités de cœur, de dévouement, de bonne humeur, de savoir-faire. Le 2%