CHAPITRE IV
Le Cours de 1838-39 et le tome IV de l'Histoire de France
Nous ne possédons pas de notes inédites pour le cours que fit Michelet en 1838-39 sur le xiv° et le xv° siècles. Mais nous pouvons nous en faire une idée assez compiète grâce à i’analyse qu'en a donnée le Journal de l'Instruction publique ‘ et aux notes prises par M. Étienne Gallois et publiées par lui en 1877. Ces notes sort très iragmentaires. Elles ne paraissent pas prises avec une grande intelligence et eïies accentuent encore ce qui était le caractere :uème de ces leçons, une série de petites phrases brèves, souvent mal liées entre elles, et où le professeur sautait rapidement d'un sujet à un autre. Cependant les idées essentiellas du cours, si elles sent pauvrement exprimées, n’ont pas échappé à l'auditeur. :
Michelet préparait la publication de son IV*° volume, consacré tout entier au règne de Charles VI, et qui allait paraître en 1840 (la préface est du 8 février). Il avail déjà sur le chantier les tomes V et VI qui vont jusqu'à la inort de Louis XI, et son cours de 1838-1839 embrassr précisément toute cette période. Dans son livre il analyse les événements, il les raconte en s'appuyant sur les sources. Dans son cours il donne la philosophie des événements, montre le rôle tenu, dans l’évolution de la France et du monde, par les xiv° et xv° siècles qui expliquent la fin de la société du Moyen-Age et la naissance du monde moderne. Dans la préface de son quatrième volume, après avoir indiqué l’idée générale qui inspire les tomes IV et V de son histoire : la mort et {a résurrection de la France, la ruine et la reconstitution de la royauté, il insiste sur le caractère solide, érudit, documentaire, de son ouvrage. Il dit que l’histoire étant œuvre d'art autant que de science, il i’a dégagée des échafaudages qui en ont préparé la construction, mais qu'elle est principalement fondé: sur les grandes collections d’actes, imprimées et manuscrites, Ordonnances des Rois, Trésor des Chartes, Registres du Parlement, Actes des Conciles, Recueil des actes de l’histoire d'Angleterre, Statuts du Royaume d’Angleterre, qui fournissent d’authentiques annales et permettent de dater, de confirmer ou de contredire les récits des chroniqueurs. Îl ajoute qu'il a fallu un temps très long pour interpréter ces docuimenis, contrôler les chroniques par les actes, les actes par les chroniques.
Il se vantait un peu en se présentant à ses lecteurs comme ayant
1. Le Journal de l’Instruclion publique dit lui-même combien il est difficile d'analyser de pareilles leçons.
procédé à un dépouillement complet des documents d'archives et au contrôle des chroniques par les actes; cependant il avait fait au moins en partie ce travail, il avait donné du règne de Charles VI une image neuve autant que vivante.
Dans la leçon finale de son cours de 1839, il indique que son but au Collège de France n'est pas de faire l’histoire érudite des faits, qui d'ailleurs exigera des siècles, mais l’histoire des causes, qui se trouve cans l’histoire de la philosophie, de la littérature, de la religion. {x voit ici Michelet revenir aux idées qu'il développait à l’École. Normale en 1828, quand il y enseignait simultanément la philosophie et l’histoire *, En disant qu'il a cherché dans ce cours à dégager l’esprit de l’époque et que cet esprit, c’est le schisme, il pousse cette idée bien au-delà de ce qu'il indique dans la préface du tome IV. Ce n'est pas seulement le schisme pontifical et politique, c’est la lutte du matérialisme et du spiritualisme, de la chevalerie et de l'esprit moderne, la discorde féodale qui ruine la féodalité, la discorde universelle qui est la mort de la nation, que Micheiet voit dans l’histoire Au x1v° siècle. Fidèle à ses préoccupations morales, il part de là pour prêcher la concorde à ses auditeurs en face des ennemis qui d'Allemagne ou d’Aneleterre peuvent menacer la France. La France est haïe comme nation parce qu'elle est un peuple novateur et révolutionnaire. Nos frontières sont ouvertes. Il faut renoncer à cette éristique où l’on se complaît à accentuer ses divergences d’opinion, pour être unis devant l'étranger.
On voit paraître ici, dès 1839, le moraliste qui fera en 1846 entendre les mêmes appels à la concorde dans le Peuple.
Le plan du cours est le suivant.
Michelet étudie successivement la ruine de toutes les idées et institutions sur lesquelles avait reposé la société du Moyen-Age. La chevalerie, sortie de la féodalité, est pour cette dernière un élément dis. solvant: elle aboutit à une exaltation folle et à une vie artificielle. Elle a ennobli, purifié, christianisé la société, exalté le rôle de la femme. Puis la chevalerie et les femmes elles aussi, à la fin du xrv° et au xv° siècle surtout perdent le caractère d'idéalité qu'elles avaient eu un instant. : |
C'est ensuite la Papauté ruinée par la captivité d'Avignon, puis par le schisme, par l’Université et par. les rois, et qui se trouve supplantée dans la direction de l’humanité par l'esprit moderne, par l’é- Guilibre européen et le droit des gens (cette religion de la justice qu: ne recourt plus au magistère pontifical), par l'imprimerie et la science. jar la conception d’une harmonie nouvelle du monde.
1. Michelet était d’ailleurs poussé dans celte voie par ses auditeurs euxmêmes. Le Journal des Etudiants, à ce que dit une note de Michelet, lui reprochait en mai 1838 de ne pas remplir le titre de son cours Hisloire el Morale. « J1 faudrait donner davantage aux institutions, répondre plus directement aux besoins du temps, en un mot avoir plus d’âme et une âme pour réchauffer et refaire les autres. » On est étonné de ce reproche. J'ai en vain cherché le Journal des Etudiants et la Gazelte des Ecoles.