TOME
Michelet met ensuite en présence les deux forces politiques qui luttaient au Moyen-Age, la royauté dont le triomphe après la crisæ de Charles VI sera le triomphe de l'ordre et de la paix, et les familles féodales qui après avoir joué un très grand rôle, disparaissent comme féodalité pour reparaître comme noblesse militaire, former la société des cours et diriger les armées. os
Après cette analyse des causes de décadence des formes saciales et religieuses du Moyen-Age, Michelet étudie la France dans ses rapports avec les nations étrangères, et recherche ce qu'elle a dû, pour la formation de sa nationalité moderne, aux guerres d'Italie, à la lutte avec l’Angkterre, à ses relations avec les Pays-Bas ' et l'Allemagne. 11 y ajoute l’étude des limites perpétuellement incertaines entre France et Allemagne * et de la formation de la Belgique par l’action des maisons de Hainaut et de Bourgogne *.
Tel est le squelette de ce cours qui, vous le voyez, aurait pu avoir une grande portée si chacune de ses parties avait été traitée avec précision et toutes réunies par un enchaînement rigoureux. Malheureusement Michelet n’eut pas le temps de donner à ces leçons la forte structure, la plénitude de faits et de pensées qui eussent été nécessaires. Il se laissait aller dans chaque leçon à des digressions. Il illustrait chacune de ses idées par quelques exemples piquants et quelques brillants récits; mais nul lien solide ne reliait entre eux ces chapitres trop superficiels d’une philosophie de la fin du Moyen-Age. C'était chaque fois, plutôt une série d’aperçus un peu discursifs, au hasard des souvenirs et de la conversation, qu’une étude méthodique où chaque chose avait une place proportionnée à son importance.
Il y avait cependant dans ce cours quelques vues qui méritent qu'on s’y arrête un instant.
Notons d’abord la tendance qui se manifeste à travers tout le cour: de justifier tour à tour chacun des faits historiques qui se présentent à l'historien. d’en montrer non seulement la raison d’être, mais là légitimité, même au point de vue moral, le caractère de bienfaisance. Nous le voyons, par exemple, justifier la richesse de l'Église et son pouvoir temporel : « Il était bon que la richesse fûl aux mains des intelligents, du pouvoir spirituel : l’Église avait besoin d'un culte et ce culte était dispendieux et magnifique. Pour répandre
1. Il consacra quatre leçons aux Pays-Bas qu'il chercha à caractériser ct à définir par leur art (voyez 1837).
2. Qui d'après Michelet est destinée à perdre toujours à l'Occident pour gagner à l'Orient.
3. Les dernières leçons du cours furent plus narratives et serrèrent les faits de plus près. Très belle leçon sur la crise morale du xv° siècle. L’Imitalion: Gerson, puis les Ordonnances de 1315-1413, les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, Jeanne d'Arc, l'histoire de Louis XI et de Charles le Témérair” Michelet méle à ses leçons des études critiques sur la méthode de Barante rapproché de W. Scott, sur l'auteur de l’Imitation, sur Chastellain. Belle description de la cour de Charles VI, de Philippe VI après Azincourt, de l cour de France et de Bourgogne, de Louis XI, de la Flandre, de la bataille À Granson.
LE COURS DE 1838-3q 39
l'instruction elle avait besoin d'argent. Elle était l’asile des malheureux. Il fallait qu’elle fût riche pour exercer cette hospitalité. » Et plus loin : « Il fallait qu’elle ft matérielle pour dominer les gens matériels, mondaine, pour dominer le monde. II était très utile qu’elle devint souveraine. »
De même que Michelet justifie la richesse de l’Église, il en justifie la
ruine : « L'Église a mêlé à la pâte grossière du Moyen-Age un levain [
d'intelligence, de moralité, de critique. Cette critique l’a ruinée. En donnant sa moralité au monde, elle se perdait elle-même. Tout système qui a duré longtemps périt par lui-même. Ainsi périt l'Église. » #
Michelet qui, à cette époque, n’a pas encore pris une attitude de combat contre l’Église, demande que cette critique, file de l’Église, s'exerce avec respect, et qu’on mette le christianisme immortel hors de toute atteinte. :
Dans le mème esprit, il fait l’apologie de la royauté des Valois : même sous les mauvais rois, elle fait progresser l’ordre et la paix; dans le midi vaincu, elle assure aux vainqueurs la sécurité, aux vaincus une certaine tolérance. Il légitime jusqu’à la fiscalité, si oppressive pourlant, cette royauté ayant besoin d'argent pour accomplir son œuvre.
A plus forte raison, cherche-t-il à dégager les heureux effets des guerres d'Italie, qui ont fait l'éducation de la France. Chose plus étrange encore chez un homme qui ressentail pour les Anglais toutes les passions, toute l’aversion héréditaire des jeunes Français grandis pendant les guerres de Napoléon, il cherche les bons côtés de la rivalité de la France et de l'Angleterre. Cette lutte est à ses yeux le grand objet de l’histoire moderne. Les deux nations se sont beaucoup donné l’une ‘à l’autre et en s’opposant ont accru leurs qualités nationales pour le plus grand bien de la civilisation. « Les Anglais et les Français, dit-il, sont frères plus qu'ils ne, pensent, mais non amis, ce qui serait fâcheux, car les deux grandes originalités du monde, les deux plus beaux éléments humains, seraient supprimés. La lutte des Anglais et des Français a été plus utile au genre humain que n'’eût été leur amiüé. » II montre l’afflux des Normands, Gascons, Poitevins, vivifiant l'Angleterre, de Guillaume le Conquérant à Édouard II, quis l’Angteterre, riche de toutes ces civilisations, agissant sur la France, d'Édouard JII à Henri V, et créant pour ainsi dire sa nationalité.
Michelet justifie par des raisons philosophiques cette interprétation optimiste de toutes les révolutions de l’histoire : « L'histoire, ditil, est un syllogisme dont le passé est la prémissæ, le présent le moyen terme et l'avenir la conséquence. Il faut donc être bienveillant pour le passé et prévoyant pour l'avenir. Le sens historique, c’est le parfait équilibre de l'intelligence entre ce que le passé a eu de bon et ce qu'il a eu d'imparfait. »
Cette déclaration de principe et de méthode semble impliquer chez Michelet un strict déterminisme historique. Or, nous savons qu'il n'était ni déterministe ni fataliste; au contraire, dans une des leçons de re mème cours, il proteste contre le fatalisme de races et d'idées, oui est le propre de l’école pittoresque et matérialiste.
Son optimisme vient d’ailleurs; il s’appuie sur une raison purement subjective et une autre que je n’ose appeler philosophique, que je qualifierais plutôt de mystique. D'abord Michelet, pour raconter l’histoire, pour la faire revivre, a besoin de sympathiser avec elle'. Cette sympa thie change d'objet à mesure que l’histoire 3 transforme et se déplace. Tour à tour, Michelet justifie, approuve, aime l’Église qui gouverne les barbares et triomphe des empereurs, et les rois de France qui abaissent l’Église — la féodalité et la chevalerie, puis ke régime moderne, qui supprime la féodalité et hafoue la chevalerie. A cet entraînement de sa sensibilité s'ajoute une vue mystique qu'il a héritée de Vico et dont il ne se débarrassera jamais entièrement : la foi dans le gouvernement de la Providence, ou tout au moins la foi que l'évolution historique est l'expression d’une pensée divine, d’une loi providentielle?. |
Une des leçons les plus brillantes et les plus originales fut celle sur la féodalité, dans laquelle Michelet prit comme type des vicissitudes de: la féodalité la famille de Coucy. Il était difficile, en effet, de choisir un meilleur exemple de cette Sirerie (devenue marquisat et pairie) d’étendue moyenne, mais qui joua néanmoins un grand rôle dans l'histoire des débuts de la royauté capétienne et dont un des possesseurs, Enguerrand III avait, dit-on, pris la devise : « Roi ne suis, ni prince, ni duc, ni comte aussi, je suis le sire de Coucy. » Ils nous ont laissé dans leur donjon de Coucy un des monuments les plus caractéristiques de l'architecture militaire du Moyen-Age. Le nom des sires de Coucy se trouve associé à des luttes contre l'autorité ecclésiastique, contre l’archevêque de Reims, les évêques de Liége et de Lson, aux résistances contre les premiers efforts d'indépendance communale, contre la commune d'Amiens. Sous Louis VI, ils sont avec Thomas de Marle, en lutte ouverte contre la royauté. Sous Louis VII, Enguerrand IT suit le roi à la croisade. Sous saint Louis, Enguerrand III est un des chefs de la ligue formée contre Blanche de Castille. Raoul IT suit Louis IX en Égypte et est tué à la Mansourah. Enguerrand IV son successeur est sévèrement puni par Louis IX pour s’être férocement vengé de jeunes gens qui avaient violé ses droits de chasse. Peu s’en faut qu'il ne soit mis à mort. Un des châtelains, vassaux du sire de Coucy, Raoul {neveu de Raoul Ie mort à la troisième croisade), est un auteur de chansons et c’e$t à lui que se rattache la fameuse légende de la Dame du Fayel.
Puis, au xrv° siècle, une nouvelle période s'ouvre pour la maison de Coucy. Elle se met au service de la royauté. Elle s'allie à des
1. Ce besoin de sympathie va jusqu'à lui faire parler d’Isabeau de Bavitre, instrument passif entre les mains des partis, avec une sorte d'attendrissement. fOn notera que la critique très moderne partage l'indulgence de Michelet pos cette princesse.)
. Qui dit encore du Moyen-Age : « Le Moyen-Age est un système, nous n'en sommes pas un, ce qui doit nous rendre très humbles lorsque nous Dr de lui. »