‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 13 sur 105 · À qui son mari fait manger le cœur de son amant · texte numérisé non relu

À qui son mari fait manger le cœur de son amant

familles princières, avec celle des Balliol d'Écosse par Enguerrand IV, avec celle d'Autriche par Enguerrand VI, avec celle d'Angleterre par Enguerrand VII Cet Enguerrand VII, diplomate et chef militaire, aventureux et chevaleresque, résume toute l’histoire de sa race. II va, avec des bandes de mercenaires, se faire battre par les Suisses, à qui il veut enlever l'héritage de sa mère Catherine d'Autriche, et ravage l'Alsace au retour. Il va en Italie pour éviter d'avoir à prendre parti entre Édouard III, son beau-père. et le roi de France, son suzerain. Quand Charles VI lui offre le titre de connétable, il conseille généreusement au roi de lui préférer Olivier de Clisson pour assurer À la France la soumission de la Bretagne; puis il prend part en 1396 à ka croisade de Nicopolis; fait prisonnier, il Va mourir de langueur en Bithynie. Sa fille Marie, principale héritière de cette grande race, vend sa part d’héritage au duc d'Orléans, tandis qu'une fille cadette fait passer le reste aux Luxembourg, puis aux Bourbons, si bien que la principale part du fief rentre dans le domaine de la couronne.

Michelet avait, on le voit, admirablement trouvé, sur ce théâtre restreint, l’image symbolique des destinées de la féodalité tout entière.

Il fut moins heureux dans la vue générale qu'il développa au sujet de la Réforme, de Wiclef et de Luther. Il y a sans doute une part de vrai dans la conception hardie, peu faite pour être approuvée, soit des protestants, soit des catholiques, d’après laquelle le principal service rendu par Luther serait d’avoir provoqué la Réforme de l’Église catholique. Allant plus loin ïl soutient qu'après Luther, c'est la Révolution française qui a le plus contribué à la Réforme morale du catholicisme. Il n’a pas tort non plus, quand ïl dit que la question des biens d’Église, c’est-à-dire une question toute temporelle, a été le point de départ de la lutte de Wiclef contre la papauté, tandis que Luther est parti d’une base toute théologique. Mais Michelet va beaucoup trop loin, ou plutôt il se trompe, quand il affirme : « C’est à tort qu'on regarde Wiclef comme le précurseur de Luther. Il n’y a entre eux presque rien de commun », ou encore : « Luther est parti d’un point de vue théologique, et il a fondé, Wiclef, d’un point de vue matériel, et il n’a rien fait de durable. »

Si Wiclef commence par protester, dès 1356, contre la simonie pontificale, en 1368, dans son De Dominio divino, il conteste l’autorité pontificale elle-même et n’admet d’autre autorité que celle de Dieu et des Fcritures, dont il commence la traduction en langue vulgaire en 1380. Dans ses traités, mais surtout dans son Trialogus, sa dernière œuvre, il soumet tous les sacrements à une critique négative. Sans soutenir sur la grâce et la prédestination des doctrines aussi absolues que Luther, il fait dépendre le salut, non des pratiques et de l'intervention du clergé, mais de la régénération intérieure.

Or, les doctrines et les écrits de Wiclef pénétrèrent en Allemagne et jusqu'en Bohême, puisqu’en 1410, l'archevêque de Prague, Jean Sbynick. entre en lutte avec Huss et son disciple Jérôme de Prague, qui avait été étudier à Oxford, d’où il revint en 1402. Il fait brûler Îles €crits de Wiclef. Le hussitisme fut en Allemagne le grand propagateur

de toutes les idées de Réforme, et nous connaissons assez aujourd’hui les doctrines des précurseurs de Luther pour savoir que celui-ci n’apporta, sous ce rapport, rien de nouveau.

Fuller ne s’est pas trompé quand, dans sa Church history of Britain (1655), ayant raconté qu'Henri V avait fait jeter les cendres de Wiclef dans le Swift, il ajoute :: « Elles furent emportées du Swift dans l’Avon, de l’Ayon dans la Severn, de la Severn dans les mers étroites, et de là dans l'Océan Ainsi, peu à peu, les doctrines de Wiclef devaient remplir le monde. »

Le volume IV de l'Histoire de France, point de départ de ces généralisations aventureuses, parut en 1846. C'était le plus plein, le plus nourri qu'eût encore publié Michelet. Certaines parties, la campagne de Roosebeke, les luttes des Armagnacs et des Bourguignons, la tentative de réforme marquée par l’ordonnance cabochienne, la campagne d'Henri V de Lancastre, de 1415 à 1420, ont, aujourd’hui encore, à, peine vieilli.

Ce qui donne à ce volume une valeur exceptionnelle et un charme unique, c’est, dirai-je l’art? le mot ne serait ni assez fort, ni tout à fait juste, car l’art suppose une combinaison réfléchie de moyens en vue d’un but déterminé, c'est plutôt la puissance créatrice, le génie divinateur qui évoque devant nos yeux l’esprit de discorde, la violence. la sensualité brutale, et finalement, la mélancolie et le désespoir qui caractérisent cette lugubre époque où la France, gouvernée par un roi fou, paraît tout entière délirer avec lui. Peut-être l’imagination colorée, la sensibilité aiguë de Michelet, a-t-elle ajouté quelque chose à la réalité, mais le tableau qu’il nous peint de cette époque de fêtes folles, de luxe effréné, de pillages et de massacres, de discordes religieuses et de superstitions extravagantes est, dans ses traits essentiels, conforme à la réalité.

Les passages caractéristiques abondent. D'abord le merveilleux pas: sage sur les costumes du xiv° siècle, symboles du désordre intellectuel et moral.

Puis les pages étranges sur l'alchimie, la sorcellerie, considérées comme l'aurore des sciences de la nature et aussi comme le présage des malheurs qui vont accabler la France.

Ensuite, l’admirable chapitre sur la folie de Charles VI avec les pages si touchantes sur ce qu'il y avait de bon chez ce pauvre insensé et sur l'étrange amour du peuple pour ce misérable roi (p. 83-86).

Enfin, les pages sur la stérilité intellectuelle qui marque l’époque de Charles VI, la fin du Moven-Age, et, comme conclusion de tout ce volume, le triomphe de la mort, la Danse Macabre, épilogue d'une époque de dissolution générale *.

1. Cochut, dans l'article très remarquable consacré à Michelet dans is Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1842 insiste beaucoup sur le progrès qui se marque du t. IL au t. IV dans la précision et la solidilé de ses récits,

On est saisi, quand on lit ce terrible et émouvant volume, par la verve, l'élan sauvage et comme endiablé qui le remplit. On dirait que l'auteur l’a rédigé d’un seul jet, sans un arrêt, sans une reprise ni une bavure, comme saisi par une sorte d'emportement à la fois allègre et douloureux.

Il l’a écrit à un des moments les plus sombres de sa vie, au lendemain de la mort de Pauline. Il en parle dans une des notes de son Journal intime, du 29 avril 1841, dans une de ces confessions qu'il faut connaître pour comprendre l’œuvre de Michelet!.

L'abbé Douhaire, dans un article de l'Univers (26 mai 1840), résume les critiques adressées à Michelet par ceux qui avaient jusqu’alors. nourri le vain espoir de le voir devenir un défenseur de l'Église, de l8 tradition.

Alfred Nettement, dans la Gazette de France, lance contre Michelet l’accusation de panthéisme, reproche banal adopté par les catholiques de cette époque contre tous ceux qui n'avaient pas leur foi, mais rend un très bel hommage au mérite historique de ce quatrième volume.

Au point de vue de la critique historique, c’est Nettement qui a raison.

Au point de vue de l'esprit dans lequel fut écrit ce volume, Douhaire ne s’est pas complètement trompé. Dans sa note écrite le 23 juin 1840, un mois à peine après l’article de Douhsire, comme dans sa note de 1841, la confession de Michelet est complète. Dans les mois qui suivirent la mort de sa femme, il fut en proie à un véritable désarroi moral. Obsédé par les suggestions de ce qu'il appelle dans son journal « son ange noir », il est sur le point de se laisser aller à une liaison indigne de lui (dont il est sauvé par les conseils fraternels de Mme Quinet). Il se plonge alors dans le travail pour s’arracher à ces instincts inférieurs. Il se livre avec frénésie à la rédaction de ce quatrième volume, où le vertige de la volupté se mêle au vertige de la mort.

Douhaire, cependant, a singulièrement exagéré en représentant Michelet comme ayant écrit d’une plume leste, moqueuse, gaiïllarde et libertine, et Michelet, lui aussi, dans sa rage de sincérité, a de beaucoup dépassé la vérité en s’accusant d’avoir cédé à d’immorales inspirations. Le ton du livre entier est celui d’un amer et douloureux désenchantement, d'horreur pour les vices qu'il décrit, de tristesse pour cette mort d’un monde.

Si les suggestions sensuelles auxquelles il fait allusion dans ses notes intimes ont été pour quelque chose dans le coloris excessif de certaines pages du quatrième volume, l'inspiration profonde qui donne à ce volume un accent si intense et une sombre harmonie d’une si puissante unité, prend sa source dans la crise morale produite en lui par la mort de Pauline.

Je ne referai pas l’histoire de ce drame, que j'ai raconté dans mon

et insiste sur son talent de narrateur. Il fait en particulier l'éloge des pazas consacrées dans le t. IV. snx luttes des Armagnacs ct des Bourguignons et à l'ordonnance cabochienne.

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