‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 14 sur 105 · Voyez dans J. Michelet, p · texte numérisé non relu

Voyez dans J. Michelet, p

livre sur J. Michelet. Je me borne à rappeler ce qu’il y a d’essentiel pour l'intelligence de l’œuvre même de Michelet.

L'année écoulée entre mai 1838 et mai 1839 avait été singulièrement activé et occupée aux travaux les plus divers. En avril 1838, Michelet avait écrit son Discours sur l'Éducation de la Femme au Mouyen- Age’. Il était à ce moment, au retour du voyage de Hollande, préoccupé d'écrire une histoire de Bonaparte, considéré comme le grand symbole des temps modernes; « de l’époque où tout s’est trouvé solidaire de tout. » Il éprouvait le besoin de rentrer dans la poésie des symboles après avoir décrit la prosaïique époque de Charles V et avoir enlevé leur auréole aux Templiers, dont il commençait à imprimer le Procès en 1838.

En attendant de réaliser ses projets sur Bonaparte ( il les poursuivit jusqu’en 1842), il s'attache à deux symboles plus voisins : la Femme?, la maison — à Paris, qui est sa maison, et auquel il consaer* son premier cours. Après le voyage de Venise, qui le jette dans la Renaissance, il revient au xiv° et au xv° siècles, dans l'hiver 1838-39: il se remet aussi à de, travaux sur l'esclavage et le servage, pour juger le concours de l’Académie des Sciences morales, dont il fait le rapport en mai 1839. Il va à Lyon avec sa fille, et c’est au retour de ce voyage qu'il s'aperçoit avec terreur de l’état de maiïgreur, de faiblesse de sa femme. Déjà, depuis 1839, on voit, par leur correspondance. qu'elle était souvent souffrante. Pendant son voyage à Lyon, Michelet multiplie ses recommandations de précautions pour sa santé. Un mois après son retour, l’état de Pauline s'était tellement aggravé qu'il devint nécessaire de la transporter à la campagne, dans la maison de santé Meyer, à Passy. ,

Le 24 Juillet, elle mourait.

Le désespoir de Michelet fut atroce. Il était d’autant plus grand que depuis deux ans, Michelet sentait de plus en plus, malgré les vingt an: nées passées ensemble, malgré les deux enfants qu'ils avaient éleves, malgré une vie d: famille très étroite, où la mondanité n'avait aucune part, qu'il n'avait jamais existé entre eux ni parité d'esprit, ni véritable harmonie d’âmes. Pour échapper à cette douloureuse pensée et au sentiment de <a responsabilité dans l’état de demi-culture, de demi-enfance où Pauline était restée, il se jeta avec frénésie dans le travail J'ai laissé supposer dans mon livre que, peut-être, Michelet avait ou

1. Lu à la séance solennelle des cinq académies ct qui, comme le lui écrivait Vallet de Viriville ne faisait qu’effleurer le sujet (lettre du 23 mai 1842).

2. En janvier 1839, au Collège de France, à propos de la femme du Moyeà- Age, 1 explique la femme comme médiateur.

3. 1 fait donner le prix de 1.500 fr. à Aug. Wallon et Yanoski qui avaient collaboré au mémoire sur les causes de l’extinction de l'esclavage ancien, une récompense de 1200 fr. à Ed. Birot qui a donné plus de place à l'ékément chrétien. Mentions à Venedey, à Saint-Germain et une autre dont Je nom n'est pas donné.

envers elle des torts graves. J'avais interprété dans ce sens les paroles qu'il écrivait à son lit de mort : « Qu'’est-elle devenue, cette malheureuse partie de moi-mème, pendant que l’autre errait dans la science et la passion? » J’ai depuis trouvé tant de notes où Michelet affirme que son foyer fut toujours pur, que je n’ai aucune raison de les mettre en doute, car Michelet, dans son journal, pousse la franchise jusqu'aux dernières limites et ne laisse dans l’ombre aucune des défaillances auxquelles il se laisse entraîner pendant son veuvage.

La passion dont il parle, ce sont « les vains caprices d’imagination qui l’éloignaient d’elle », et la domination impérieuse de celle qu’il: appelle « sa grande maîtresse, l'Histoire ».

Après la mort de Paulire, deux sentiments violents dominent son âme. D’abord le remords aigu, brûlant, de n'avoir pas été pour elle c: qu'il aurait dû, de ne l’avoir pas éduquée, élevée à lui, de l’avoir laissée oisive, s’oublier elle-même.

En second lieu, une sorte de passion pour la mort, un besoin de creuser, de pénétrer le mystère attirant et terrible.

A chaque visite au Père-Lachaise, il revient sur ces pensées; elles prennent une forme tragique le 4 septembre, quand il doit exhumer Pauline pour la mettre dans sa sépulture définitive. « Quel révélateur que la mort ! »

Il avait toujours aimé les cimetières, les souvenirs du passé. li voyait dans la méditation de la mort le vrai apprentissage de l’historien qui vit parmi les morts, est leur avocat, porte leurs cendres dans ses bras.

Ces sentiments prennent alors chez lui une netteté lumineuse.

C'est dans cet esprit qu’il écrivit le tome IV.

Désormais, pense-t-il, il a acquis rar la douleur et la mort la vraie intelligence de la synthèse de l’histoire.

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