‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 15 sur 105 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Cours de 1840-41 — Renaissance

D'une part, une sorte de fureur sauvage qui lui fait trouver une volupté maladive à se complaire dans les’ idées de mort et de déses. poir; d'autre part, l’idée consolante que la mort contient le secret de la vie, n’est que le passege nécessaire de ce qui fut à ce qui sera une étape de la vérité vers une autre étape, la condition de toute renaissance : c’est dans cette disposition d'esprit que Michelet entreprit son cours de 1839-1840, sur la Renaissance. Nous allons voir s'\ formuler peu à peu les idées qui inspireront dorénavant tous ses ouvrages.

Pendant les vacances qui suivirent la mort de Pauline, il.fait trois petits voyages : une excursion de trois jours à Versailles, Port-Royal et Saint-Cyr, avec ses enfants et le docteur Edwards, les 10, 11 et 1? août; un voyage tout sentimental avec Adèle les 24, 26, 26 août, à Meaux, pour y retrouver les souvenirs de Pauline, au couvent-hôpital, où, jeune fille, elle avait été pensionnaire. J'ai publié dans mon Jules Michelet” les notes écrites par lui pendant ce court séjour. Il suit, avec piété, la trace des pas de Pauline, visite le jardin, les lilas pläntés par elle, les arbres fruitiers, les salles du couvent. Tout en roulant de tristes pensées sur cette morte aimée, privée désormais de tous les dons de la nature et pour qui son mari ne peut rien que des prires, l'historien reste en éveil: il revoit Bossuet dans les allées de l'évêché, « ce noble jardin sans ombre, comme l'âme du grand orateur »; il lit les lettres spirituelles de Fénelon, et y trouve des pensées applicables à ses souffrances, tout en revivant la lutte avé Bossuet. Il tire de cette visite une conclusion qui est une résolution : « [1 faut apprendre à mourir... Après une vie d’individualité, il faut en commencer une de généralité. » Il entend, au retour, des séminaristes qui parlent aigrement de ses livres; après une triste réflexion sur le néant de la réputation littéraire, à laquelle il a sacrifié son bonheur domestique, il se redresse en disant : « Qu'importe. Je les aim° plus qu’ils ne m'’aiment. L'avantage est à celui qui aime le mieux. » Il se rend le témoignage que, dans son œuvre, il a été conduit par une inspiration noble et humaine.

Après la douloureuse cérémonie de l’exhumation de Pauline, et dépôt de ses restes dans la tombe dont il avait composé lui-mèmt l’épitaphe latine, Michelet chercha à distraire ses enfants et lui-même

de leurs tristes pensées, en allant visiter la partie de la Normandie qu'il n'avait pas vue en 1831.

« Le samedi 14 septembre, nous dit-il, m'étant trouvé mal deux fois ct me «otant un grand affaiblissement nerveux, j’allai pourtant à l'Institut. Le D' Edwards me décida à faire un voyage. Burnouf et Mme Angelet me confirmèrent dans cette idée. Voyons donc si je reprendrai un peu de mon électricité, qui semble m'avoir été toute soutirée dans ces dernières crises. Je me «pare pourtant avec peine de ma t“#ste maison, de mon portrait. etc... »)

Il part avec ses deux enfants (quinze et dix ans).

Toute la journée du 18 est occupée par le voyage de Paris à Dieppe. $es dons d’observation n'avaient rien perdu de leur acuité et son sens bistorique était toujours en éveil. Le samedi 21, dans le château d’Eu, il est impressionné par une foule de portraits historiques. Avec quelle promptitude il construit des théories d'histoire, où il imagine le caractère des personnages! D'abord, c’est la situation du château d’Eu qu'il précise :

« L'importance réelle d’Eu n’est pas seulement son petit port d'où Robcert Courteheuse envahit jadis l'Angleterre; plusieurs points de la côte présentent une situation analogue. Eu ‘a ceci de varticuner d’être la frontière entre la Normandie et le Ponthieu « ce pays des meilleurs hommes d’armes » adossé à la belliqueuse Picardie. »

Puis, il sc remémore tous les propriétaires du comté, les comtes Normands, les Lusignan, les Brienne, les romtes d'Artois; puis Saint- Pol, Nevers, Guise, Montpensier, Maine, Penthièvre, Orléans. Le vendredi, il parcourt le parc, le samedi, quoique souffrant, l’église du collège des Jésuites et le château, qui est pour lui une galerie de portraits historiques, un second Versailles.

En rentrant à Paris, le lundi 23, il se livre à une comparaison entre le climat anglais et le climat normand, et il ajoute

« La route est déjà bien gâtée, le vent frais, l’automne précoce. Réfugionsnous donc dans Paris. dans le travail... Il faut se hâter, l’automne avance, le suir vient, et le soir de la vie... Je vois par dessus les côtes obscures de St Germain les dernières lucurs du couchant. »

Le 2 décembre, il ouvrit son cours, sur la Renaissance, sans se douter qu'il allait être la source d’un véritable renouvellement dans sa vie.

On a jusqu'ici toujours répété qu'un changement radical s'était produit en Michelet après 1842, que, sous l'influence de Quinet et de la jeunesse révolutionnaire qui suivait ses cours, sous l'influence surtout des attaques des ultramontains et particulièrement du chanoine Des Garets, il avait renié sa piété envers le Moyen-Age et l’Église, et finalement abandonné l’histoire de France à la fin du xv° siècle pour ne s'occuper que de questions religieuses et sociales et écrire l’histoire de Ja Révolution. Quand il s’est, en 1853, remis à l’histoire de France, it était un autre homme. D'où son /ntroduction de la Renaïssance, véritable réquisitoire contre le Moven-Age où il répudiait toutes ses idées passées.

En réalité, nous allons voir que les deux volumes sur la Renaissance et. la Réforme étaient déjà, en 1840-41, prêts dans le cerveau de Miche- let. La fameuse Introduction de la Renaissance était en partie écrite ‘ën 1842, elle est sortie de l’évolution naturelle des idées historiques de Michelet et nullement d’une crise qui en aurait changé la direction. La substance solide du cours, vous la retrouverez dans les volumes de 1855’. Mais nous avons déjà vu que Michelet veut au Collège donner avant tout l’histoire de l’âme humaine à travers l’histoire, le sens des révolutions historiques, les idées cachées s'us les faits. Dans cet effort perpétuel de généralisation, s’il trouve d’admirables illuminations il se perd souvent dans le vague, l’obscur, le subtil, l’étrange. parfois mème l'affecté et le prétentieux. Ce qui l’égare surtout, c'est cette obsession de subjectivisme qui lui fait perpétuellement identifier sa vie personnelle avec celle de l’histoire. Chaque nation est un moi, et leur union forme le moi-humanité. L’historien doit arriver à recréer ces moi divers dans son propre moi, et à sentir dans l’unité de son être celle de l'humanité.

Ne croyez pas que j'invente. Je ne fais que commenter une note où le 31 janvier 1841 Michelet s’est défini à lui-même sa méthode.

I. Ma vie intérieure présente soit individuelle (vie et mort [ici une déchirure. Il devait y avoir Mme Dumesnil.] (et le lieu: : Paris, voyages, etc.

soit vie générale de l'individu (génération de l'esprit) méthode historique aux deux sens (comment se fait la vie (comment j'écris (par symbolisation {et désymbolisation (alternatives.

IT. Ma vie antérieure du moi humanité Sommairement, logiquement : mes origines comme peuple de Moïse à Jésus, (Justinien 1%, Justin IL, etc. aux socialistes de 1820-1840 en détaillant l'époque moderne où les divers moi nationaux sont devenus solidaires les uns des autres, où le genre humain a trouvé son identité : 1500 Italie : peinture. Allemagne : religion, etc. 1850 et Angleterre fin physique. — Paris.

S'il faut en croire l'Univers du 21 février 1840, Michelet affectait dans ses leçons le rôle de démolisseur et avait la prétention de détruire toutes les idées reçues.

1. Nous en avons la preuve directe. Nous retrouvons toutes les parties dx cours de 1840 et 1841 dans les t. VII et VIII de l’histoire de France. Les pages très belles et très vraies du t. VII, à la fin du chapitre 1, sur l'Espagne et l'Inquisition, répondent exactement à ce que lUnivers du 21 février 1$h reprochait à Michelet d'avoir dit dans ce qu’il appelait une diatribe contre l'Inquisition. On peut juger d'après cela, comme par la comparaison d° beaucoup d'autres passages, que la rédaction des t. ViIlæt VIII était dj très avancée en 1840 et 41. Seulement Michelet dans son livre corrigeait . @t atténuait ce qu'il y avait eu souvent de téméraire et d'exagéré dans

son eours.

« Je ne viens pas ici, aurait-il dit dans sa leçon sur l'Espagne (où il avait surtout longuement attaqué l’Inquisition), vous enseigner l'histoire, mais bien vous la désapprendre. Votre rôle est d'étudier les faits, de les rassembler, de les classer, le mien est de vous enlever tout le fruit de vos travaux. À ‘ous le soin de remplir votre mémoire par l'étude, à moi le soin de la vider par la critique et d’y faire table rase. »

Cependant, je doute que ces paroles reproduisent exactement celles de Michelet. Celui-ci ne se refusait pas à donner à sa pensée une forme souvent paradoxale et il s’était donné pour tâche, très justement, — c'est là l’œuvre de tout professeur sérieux — de faire la critique des idées reçues, d’obliger ses auditeurs à désapprendre pour réédifier avec des matériaux plus solides, après avoir fait table rase.

Cette leçon sur l'Espagne, si vivement critiquée par l'Univers, était parfaitement raisonnable si nous en jugeons par ce qui en a passé dans le tome VII. Les ennemis de Michelet, qui voyaient déjà en lui un redoutable adversaire pour le catholicisme, cherchaient à le discréditer en faisant ressortir ce que sa manière de parler avait parfois de paradoxal, de fantaisiste, de recherché.

« Depuis la reprise de son cours, dit l'Univers, M. Michelet semble avoir | pris à tâche de faire oublier les qualités que les journaux catholiques avaient apprécites autant que qui que ce soit. Il cherche à éviter comme autant d'écueils la gravité, le respect des traditions, 1a suite dans les idées et le langage. Ses leçons, ou plutôt pour employer l'expression qu'il a adoptée, ses conversations sur l'histoire, n'offrent qu'une suite de concetti plus ou moins spirituels, plus ou moins paradoxaux. La foule se presse autour de sa chaire, car il est piquant de voir ainsi mettre l’histoire en épigrammes. »

Nous ne pouvons pas analyser le cours. Ce serait analyser le tome VII de l'Histoire de France. Nous prendrons seulement trois des sujets abordés en 1840 par Michelet et qui ne se retrouvent pas traités tels quels dans l’Histoire de France, pour y étudier et sa manière de travailler et sa méthode d’enseignement ? Rome, l'imprimerie et l’art du xv° siècle.

Michelet consacra deux leçons le 12 et le 19 mars 1840 à Rome. Il dépouilla avec soin tous les chapitres de l’Histoire des Républiques italiennes de Sismondi', étudia les monuments de Rome surtout les plus mystérieux, ruines, tombeaux, catacombes. J.-B. de Rossi n'avait pas encore soumis à une investigation méthodique et à une critique savante la Roma Sotterranea. Mais à la fin du xvr siècle et au commencement du xvn, Bosio, pris d’une passion pour la Rome souterraine, avait mis vingt ans à l’explorer et écrit un livre qu'il laissa inachevé à sa mort en 1629, et qui parut trois ans après en 1632 en 1 vol. in-f. Artaud résuma l’œuvre de Bosio dans son livre de 1810, et Ampère revint sur ce sujet.

Michelet avait lu aussi et annoté la Rome souterraine de Didier, parue en 4833, en 2 vol. Mais si ce livre contenait des descriptions intéres-

1. Ï1 lit aussi les voyages à Rome, Luther, Montaigne, Gœthe.

46 LIVRE Ill. — LA CRISE DE LA PENSÉE DE MICHELET

santes de Rome, son titre seul le rapprochait de celui de Bosio, car ce que Didier étudiait, c'étaient les mouvements révolutionnaires, l1 vie des sociétés secrètes, qui annoncaient d’après lui que Rome redeviendrait la capitale de l'Italie :.

L'imagination de Michelet fut séduite avec une force extraordinair: par ces catacombes qu'en 1830 il n'avait pu visiter’. Dans sa pas sion généralisatrice et symbolisante il fit de cette Roma sotterranea le symbole même de toute l’histoire de Rome, le vrai nom de Rome. La devise de Rome c’est : Mors — Fors, la mort et la fortune. Pour comprendre Rome, il faut fouiller dans son sol, y déterrer les six civilisations qui s’y sont superposées : sous la Rome papale, la féodale, sous celle-ci la chrétienne, puis la Rome impériale, puis l Rome républicaine et au plus profond la Rome etrusco-latine. Rome est grande non seulement par ses voies, mais par ses tombeaux et ses catacombes, ses aqueducs et ses cloaques. Les Grecs, fils du Dieu du jour, ont travaillé sur terre, les Etrusques et les Romains aussi sous terre. Ils ont creusé des voies arides, les catacombes, des. voies vives et fraîches, les aqueducs qui gazouillent sur la tête des morts *.

Rome a pour base un tombeau et elle a passé toute son histoire à « risuscitar le cose morte ».

I y a à Rome deux sortes de sépultures : celles des héros. des vainqueurs, qui s'élèvent orgueilleusement sur les routes; les sépultures sacerdotales et celles des petits, des humbles, qui se cachent sous la terre. Rome exerce sur le monde une immense attraction; elle mâche le monde, avale les hommes libres qui croient y trouver la puissance et la sécurité de la vie et n’y rencontrent que misère et mort: elle avale les esclaves qui y succombent de inisère et de vice. Où cacher cette immense déjection? Elle la vomit aux catacombes, arenariae. dont on tirait un ciment indestructible et que l’on comblait avec de: hommes. Elle y enterre l’Italie, la Svrie, la Thrace, la Germanie: deux martyrs y furent menés, puis tout un peuple. Les catacombes s'étendent à quinze lieues. Rome se met à s’enfouir, ella déserte ses templrs qui tombent en ruines pour se ruer sous terre et y vivre, dans le: cryptes des églises souterraines. Elle se démolit, fait de la chaux aver des marbres, vend ses monuments, ses ossements et sa terre. (r n’est qu'au xmrsiècle que l’église remonte au jour et ferme les ratacombes. Le trésor intérieur est scellé. Après l’éclatante lumière du xvr siècle l'Italie, envahie par la tristesse religieuse et nationale, retombe dans la nuit et retourne voir les catacombes. Michelet raconte alors les fouilles de Bosio qui, vingt ans, de 1567 à 1600, mena une vie de loir, passant parfois huit jours de suite sous terre. C’est quand la Rome papale a été finie, ruinée par Sixt:

1. Puis il avait joint à ces livres les gravures de: Piranesi qui lui avaient montré les ruines de Rome agrandics par la vision d'un artiste d’une sensibilité excessive.

9. TI v a dans Rome un chapitre entier sur les <catacombes, mais il a été fabriqué par Mme Michelet avec les notes du cours de 1840.

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