TOME
jourd'hui toutes les autres comme couleur durable’. L'Italie aurait reçu du Nord l'enthousiasme de la couleur et de la vie; et en même temps celui de la mort. La mort inspire à Michel-Ange, à Vinci, et, avant eux, à Signorelli, une telle passion de l’anatomie que l'on 9 prétendu que Signorelli avait écorché le cadavre de son fils. A aûté de cette poussée de naturalisme, sensuel avec Lippi, meurtrier avec A. del Castagno, se développe en Toscane et surtout en Ombrie, une réaction de la grâce qui produit une harmonie exquise. Le christianisme et sa rèverie mystique, perpétuée chez les moines peintres de miniatures, à Sienne surtout, s'allie à la nature chez Fra Angelico, chez son disciple Benozzo Gozzoli, qui trouve au Campo Santo de Pise |: vrai style patriarcal, et surtout chez les peintres de l’école ombrienne. Gentile da Fabriano, Pérugin et Raphaël.
« La fleur des écoles de Sienne et de Florence, dit délicieusement Michel. transplantée près des tombeaux de St François d’Assise, cultivé par Pérugin et Raphaël, a rempli de son parfum les montagnes et les vallées d’alentour. Aux collines d'Ombrie fleurit l'alliance du christianisme et de la nature. Cette fleur vient toute seule comme un joli noël improvisé. Hn effet, est-ce qu'il n’y a pas aussi la Grâce de Dieu dans la Nature, soit qu’on y cherche h vie, (ne vivent-ils pas, ces monts ct ces étoiles, comme dit Byron) soit qu'on y sente la bénédiction du créateur et cultivateur de ce monde, dont la beauté est la bénédiction visible? n
Raphaël est, pour Michelet, un Virgile-chrétien, sans tristesse. Il met la Vierge partout, mais humaine, en. belle jardinière. La grâce tourne à la nature et se paganise chez lui comme chez Léonard, où saint Jean devient Bacchus. La nature devient trop forte dans cette grande Rome au fond tout païen. Michel-Ange lui-même est emporté dans ce débordement, et Raphaël se laisse entraîner au jeu des arabesques, où il combine arbitrairement fleurs, satyres, animaux. oiseaux. Pendant ce temps, à Venise, triomphe le naturalisme bien équilibré de Giorgione et du Titien; là le paysage atteint sa perfection. Là, l'enthousiasme pour la nature prend des allures colossales dans ce que Michelet appelle joliment le « monumentalisme de Véro nèse et la vulgarité et le mouvement gondolier de Tintoret. » Par Venise, l'Italie réagira à son tour sur les Flandres dans Rubens.
Dans cette tentative, en somme heureuse, faite en 1840 pour résumer le mouvement de la peinture italienne, Michelet n'avait pas réusi à marquer la place de Michel-Ange. Il en faisait une sorte de protestataire contre Vinci, le philosophe voluptueux, contre la grâce naturaliste de Raphaël et le naturalisme pur du Titien. Sentant sans doute ce que cette caractéristique avait de vague et d’arbitraire. il v revient, en 1841; mais ici encore, nous le voyons se débattre
1. Dans l'intervalle de ces deux cours de 1840 et 1841. Michelet, nous l'avons vu, était allé en Belgique et il se servit de ses notes de voyage de 1837 et de 1840 le 13 mars 18%1 pour faire une comparaïson entre les cités du Nord at celles du Midi et mettre la civilisation et la Renaissance flamands en opposition à celles de l'Italie. Il prend Pise comme type italien, Ypres comme type flamand.
pour définir la nature du génie de Michel-Ange, sans arriver à une formule bien claire. Toutefois, on distingue déjà, dans le cours de 1841, les linéaments du merveilleux chapitre XII de la Renaissance, où Michelet fera la description du plafond de la Chapelle Sixtine, un des plus prestigieux morceaux sortis de sa plume. Michelet y représente Michel-Ange comme une sorte de justicier qui commence son œuvre par le Moïse, le Génie de la Loi, la termine par le Jugement dernier, et, entre deux, exprime dans le plafond de la Sixtine sa passion de la justice, sa désolation pour les misères du temps présent et l'annonce des temps nouveaux et d’un monde meilleur.
En 1841, il en fait le chef de « l’École de la mort qui brisera les images (c’est-à-dire les œuvres naturalistes inspirées par l’enthousiasme de la vie, le naturalisme sensuel) et veut sans intermédiaire l'esprit, l’unité d'esprit, l’intérieur... Le premier degré de la guerre à l'art sensualiste me paraît être en cet artiste qui, tout en représentant la vie, ne fut amoureux que de la mort, qui, le plus savant de tous dans la forme, n’y cherche que l'esprit. Ce violent génie était sorti du bûcher de Savonarole. On lui parlait de la vie : « J'aime autant la mort, dit-il; elle est du même maître. — Michel-Ange resta dans l’orage de l'art, dans la pesante atmosphère de Rome. La ville de la mort lui plaisait et devait le retenir... Qu’a fait Rome? Elle a brisé la vie antique. Et que faisait Michel-Ange? Il faisait effort pour briser la vie du Moyen- Age, pour échapper vers l’avenir, pour échapper au symbole convenu, pour exprimer dans les formes de la vie et de la nature l'esprit et la mort. »
Le cours de 1841 dont nous avons déjà indiqué les grandes lignes comportait deux parties, une première sur l'Italie, les Turcs et les rapports de l'Italie au xvr° siècle avec la France et avec Charles-Quint, une seconde partie sur la Réforme, Luther, Zwingle, les Vaudois, Calvin. l'oute la substance proprement historique de ce cours a passé dans les volumes de la Renaissance et de la Réforme.
Mais Michelet, en arrivant à cette seconde année de cours sur læ& Renaissance, se laisse entraîner plus encore que la première à des vues \’ensemble qui dépassent de beaucoup la période dont il faisait l’histoire. Dès sa leçon d'ouverture, il fait une incursion hardie dans l’histoire presque contemporaine, en célébrant, à propos du xvr siècle, le mariage de la France et de l'Italie, qui a produit de si grands et féconds résultats — goût du beau — génie d’ordre et de politique — intelligence commerciale — union qui n’a eu sa consécration que bien plus tard « quand le bras puissant et centralisateur de Napoléon fit de l'Italie une autre France. »
Michelet se donne ici une licence dont il devait désormais user souvent et mème abuser : il profite des événements contemporains pour donner à son cours le piquant de l’actualité. C’est le 21 décembre 1840 qu'il fit sa leçon d'ouverture. Ses auditeurs et Ini-même étaient encore tout frémissants de l’émotion qu'avait causée dans Paris, en France
1. Le chapitre VI sur Luther musicien est une des leçons de 1841.
et en Europe, le retour des cendres de Napoléon, six jours auparavant. Le gouvernement de Louis-Philippe, malgré les avertissements et les protestations prophétiques de Lamartine, avait trouvé habile de rendre à la fois des honneurs solennels aux héros de juillet et aux cendres de Napoléon. Il lui semblait que c’était un signe de force de montrer qu'il n'avait pas peur d’un souvenir, et qu'il n'oubliait pas que les orléanistes et les bonapartistes avaient été unis dans l'opposition au régime de Charles X. Mais, en cetie année 18), tout avait tourné contre la politique de M. Thiers. Le 15 juillet, l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie signaient avec la Turquie un tra:té dirigé autant contre la France que contre Méhémet Ali. Le 29 juiliet on lransférait solennellement les restes- des combattants de 1830 sous la colonne de la place de la Bastille, et huit jours après, Louis-Napoléon Bonaparte tentait un débarquement à Boulogne. Les fortifications de Paris, dont M. Thiers fit adopter le projet par les Chambres et qui furent le 17 septembre l'objet d'une ordonnance royale, parurent bien plutôt destinées à contenir Paris révolutionnaire qu'à combattre la coalition européenne; et à l’humiliation causée par la quadruple alliance se joignit celle de voir succéder au. ministère Thiers, qui avait voulu tenir tête à l’Europe et à la Turquie, le ministère Soult, où Guizot soutenait ouvertement une politique d'accord avec l'Angleterre. C’est dans ces conditions que se fit la cérémonie du retour des cendres, après la chute du ministre qui l'avait décidée, au milieu d’une foule sur laque'le avait passé un in:itanl au lendemain du 45 juillet, le souffle des grandes guerres du commencement du siècle, et à laquelle Louis-Napoléon, malgré le ridicule de son équipée, avait rappelé que le nom de Napoléon pouvait être une
espérance autant qu’un souvenir.
=. Michelet n'était pas bonapartiste, mais, passionnément attaché à l’idée de centralisation et d’unité qui lui paraissait l'idée directrire de toute l'histoire de France, il voyait dans Napoléon le grand consommateur de l'unité française. C’est à ce point de vue qu'il envisagea Napoléon dans sa leçon d'ouverture. |
On comprend quelle émotion ses paroles devaient susciter dans un moment où le nom de Napoléon était sur toutes les bouches et dans tous les esprits. Nous avons peine aujourd’hui à concevoir l'état d’esprit des auditeurs du Collège de France en 1840, la passion qu'ils apportaient à ces lecons, l'intensité avec laquelle se produisait un échange entie le professeur et ses élèves, qu'il trouvât chez eux l’approbatien ou le blâme. Michelet avait conservé un assez grand nombre de ces leitres cui constituaient entre ses élèves et lui un véritable dialogue, ear il répondait souvent du haut de la chaire à celles qu'on lui avai: adressées. Ces correspondances contribuaient à pousser Miche let dans la voie d'apostolat moral où il se sentait entraîné. En 18# un ouditeur lui demande si l'ambition d'un grand but suppose la force de l'atteindre, si la foi peut créer la volonté. Le G février 1840. après une lecon où Michelet a vanté la gloire de l'Allemagne dans le
domaine de la pensée, qui doit la consoler de son morcellement tt de sa faiblesse, un Allemand, nommé Meister, lui écrit que l'Allemagne ne peut se contenter des gloires de la pensée, qu’elle doit, par la liberté, s'affirmer dans toutes les grandes questions de la vie politique et sociale, que la France doit aider l’Allemagne à reconstituer son unité par les forces populaires, parce que, de l'union de la France et de l'Allemagne, dépend la civilisation. Un autre dtiend eunt-e lui l'Inquisition, trouve que l'Espagne avait besoin d’être saignée et que l'Inquisition lui a rendu un grand service en empèch:::2t la Réforme de s’v implanter. Un autre, un certain Amyot, dans une très longue lettre, lui dit ètre revenu au christianisme après avei: lonstemps uivi Michelet dans son symbolisme panthéistique et le supplie, le somme même, au nom de la sincérité, de revenir lui aussi à la foi catholique. 11 se <candalise des expressions pittoresques dont Michelet émaille ses cours et qui lui paraissent impies, comme lorsqu'il appelle lu lettre de change : l'Eucharistie de la finance. »
Ce cours prit donc, en cette année 1841, un caractère de plus en plus lyrique el psétique, beaucoup sans doute sous l'influence de l’enthousiisme que causait à Michelet la Renaissance, mais au-si sous l'influsnce de sa vie intime, de l’amitié passionnée pour Mm2 Dumesnn qui S'empara de lui au printemps 1841, avec une force toute puissante.
C'est dans les leçons du mois de juin, — conclusion au cours, — où il mantre la fécondité morale, la maternité puissante de la Re. n#issance et comment une foi nouvelle se forma par les combats du doute et de la foi ancienne, qu’il se laissa surtout aller aux élans d'une sensibilité éperdue et à des généralisations aussi vagues que vastes, où il embrasse tout le mouvement de la pensée et des sentiments (lu xvr au xvin® siècle.
Les vrais représentants du xvr siècle pour lui, ce ne sont pas les réformateurs, ce sont les chercheurs, c'est le moine franciscain Bernadino Ochino (1487-1564), qui s'enfuit d'Italie à Genève, embrasse la Réforme, se marie, mais suspect aux réformés se fait chasser d’Angleterre, de Suisse et de Pologne et meurt en Moravie; c’est l’antitrinitaire Michel Servet, (1509-1553) la victime la plus illustre de l’intolérance de Calvin. C’est Socin (1525-1562) de Sienne, qui attaqua tous les dogmes chrétiens, erra en France, en Angleterre, en Suisse, en Allemagne et finit par venir mourir à Zurich. C’est Gio:lano Bruno, le philosophe panthéiste qui mourut à Rome sur le bücher cn 1600 après avoir enseigné à Paris, en Angleterre et en Allemagne.
Ce sont les grands amants de l'Idéal, de l’invisible et de l’amcur divin, ils refusent d'accepter les symboles du passé et errent à la recherche de la foi nouvelle.
Après avoir montré la mort du Moyen-Age et l'effort tumullueux du xvr siècle, Michelet montre le monde moderne arrivant à créer une foi laïque, une vie spirituelle fondée sur le travail, la raison, la science :
« Le Moyen-Age eul bien des secours, les communications d'un Dicu personnel, qui lui parlait comme un homme à un homme. Eh bicn, mettez en-
ecmble les mille ans du Moyen-Age, de saint Augustin à Luther, puis mettez en face les 250 ans d’après. Comparez la fécondité!!
« D'abord les mathématiques, le nombre, le pur, l'abstrait, les grands cycles de la philosophie. Cycle de Descartes, Leibnitz, Malebranche, Spinoza. Cycle de Kant,
« La vie, non plus verbalité, mais vie normale collective, législation, JR vie physique, sciences naturelles. Non seulement savoir, mais refaire. »
1. Dans une note écrite à la fin du cours de 1840, Michelet résume son cours sur la Renaissance et indique nettement que ce cours fut le résultat d’une double inspiration : ke désespoir et la mort, à la suite de la mort de Pauline; l'espoir et la renaissance, à la suite de la connaissance de Mme Dumesnil.