‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 19 sur 105 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Crise de 18540 à 1842

Les cours de 1840 et 1841, malgré les élans lyriques dont ils étaient ; pleins, étaient encore nourris de faits.

En 1842, nous sommes-én pleine philosophie, que dis- je? en pleine rêverie philosophique. Sous prétexte de dégager les principes d’une philosophie de l’histoire qui servira de base à ses cours ultérieurs, Mchelet fait de l’évolution de sa pensée et de ses œuvres, de 1827 à 4842, l'image de l’évolution de l’histoire entière. Il expose cette évolution dans des termes d’un mysticisme métaphysique, où nous aurons bien de la peine à trouver quelque idée claire et précise, utile à . l'histoire :. sé

Mme Quinet, dans Cinquante ans d'amitié, a institué une sorte de perallèle entre Quinet et Michelet. Tout en prodiguant à Michelet les épithètes laudatives, elle le représente n’écoutant rien, ne lisant rien, inventant l'histoire plus qu'il ne l’étudiait, et elle met le calme, la gravité sereine de Quimet en regard de la fièvre de Michelet. Ayant déclaré difficile de préciser ce que Michelet et Quinet se doivent l’un à l’autre, elle indique fort clairement que, si Quinet ne dut rien à Michelet, Michelet, par contre, dut à Quinet une véritable révolution dans sa pensée et dans sa vie.

Si l’on me demandait ce que Michelet doit à Quinet, je répondrais : c’est son . attitude militante au Collège de France de 1842 à 1847. Jusqu'alors Michelet faisait un cours extrèmement intéressant, très important, mais très inoffensif et dans lequel la politique et la religion n’entraient pour rien.. Edgar Quinet fut entraîné À l’audacieuse campagne contre les Jésuites par différentes causes : par ses études sur le génie des religions, par le spectacle de servitude qu'’offraient les peuples soumis à la Papauté... Il entraîna Michelet en 1843. Michelet fut admirable dans cette lutte. Cette campagne en commun, cette fraternité d’armes dura jusqu'’après 1846... Après l’interdiction du cours de Quinet au semestre de Pâques 1846, Michelet reprit le ton du professeur, avec l'allure familière de l'éducateur de la jeunesse »

Tout est inexact dans ces lignes. La fin, le brusque changement de ton de Michelet après Pâques 1846, est absolument fausse; mais la première partie de ce passage n’est pas moins erronée. Les cours de 1839, 1840, 1841, nous ont déjà montré Michelet prenant résolument parti contre le Moyen-Age et le catholicisme. Mème en 1843, dans le cours sur les Jésuites, la collaboration de Michelet et de Quinet fut le résultat

1. D'ailleurs Michelet ne fit en cette année 1842 que sept leçons, du 18 mars au 34 mai. Pendant l'hiver il avait obtenu de se faire suppléer par Yanoski.

d'une sorte d'harmonie préétablie des deux esprits, non d'un entraine. … ment de l’un par l’autre. |

= Certes, la présence de Quinet à Paris a fortifié Michelet dans son opposition à l’Église catholique et développé ses instincts de combativité;, mais l’évolution de sa pensée pendant ces années 1840 à 1843 tient encore à d’autres causes.

Les plus profondes, peut-être les plus puissantes, ont été d'ordre intime. C'est le drame domestique qui se déroule de la mort de Pauline, en 1839, au mariage d’Adèle avec Alfred Dumesnil, en 1843 et dont le nœud est la maladie et la mort de Mme Dumesnil, en 1842.

À cela sont venues se joindre des causes extérieures, personnelles aussi, mais secondaires : la venue au Collège de France de Mickiewicz et de Quinet, et l’action incontestable qu'exerça sur l'esprit de Michelet sa confraternité d'armes avec ces deux collègues, le prophétisme de Mickiewiez et le mysticisme philosophique de Quinet.

Mais des raisons d’un caractère général poussaient en outre Michelet comme Quinet à la lutte. Depuis bien des années, surtout depuis 1840, la guerre était ouverte entre le parti ultramontain et le voltairianisme, qui dominait encore dans le gouvernement et l’Université. La liberté d'enseignement était le prélexte de cette lutte; en réalité, la querelle était entre le catholicisme et la libre-pensée. Fatalement, Michelet, persuadé que le titre de sa chaire faisait de lui un éducateur de la jeunesse, devait prendre parti dans ce débat.

J'ai publié, dans mon volume d'Études sur la Vie et les Œuvres de Michelet les documents essentiels sur la crise d'âme de Michelet pen: dant les années 1839-1842. Je n’y reviens que pour faire sentir le lien qui rattache cette crise à son enseignement et à ses livres, el je complèterai par de nombreux textes inédits ceux que j'ai publiés en 1905.

Après la crise d'esprit dans laquelle il se trouva pendant les mois qui précédèrent et suivirent la mort de Pauline (24 juillet 4839), et qui se reflète dans le tableau qu'il fait au tome IV de son Histoire de France de l’état de la société française sous le règne de Charles VI. Michelet s’arrache au découragement personnel en s’arrachant à l'indi vidualité pour vivre dans la généralité, dans l'histoire ; il trouve dans la mort, qu'il a scrutée et interrogée, la leçon qu’il lui demendait. Il faut accepter la mort, parce qu’elle est nécessaire pour trier, cribler toutes choses, dégager le bien du mal, la vraie vie de la fausse, parce qu'elle enscigne le respect du passé et la foi dans l’avenir et la solidarité de tous les âges”.

Dans cet esprit d’apaisement, de résignation, d’oubli de soi-même, il écrit deux nouveaux volumes de son Histoire de France, le tome V,

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