‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 2 sur 105 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Terquem

Ses cours du Collège de France n’ont jamais été publiés, à l'exception des leçons sur les Jésuites (de 1843), qui parurent avec celles de Quinet au moment mème où elles venaient d’être prononcées, et du cours de 1847-1848 sur les devoirs de la jeunesse, paru au fur el à mesure en huit livraisons, ensuite réunies en volume et rééditées plus tard sous le titre : l’Étudiant. On retrouve dans ces cours la substance des volumes sur Le Prêtre, la Femme et la Famille et sur Le Peuple. Mais on se tromperait en croyant y retrouver les leçons memes de Michelet.

Nous essaierons, dans la mesure où nous le permettent les notes laissées par Michelet et les analyses des journaux, de reconstituer ces cours, de montrer quelles influences ont dicté à Michelet le choix des sujets qu'il a traités, et l’accueil qu'ils ont reçu du public; enfin, les conflits qu'ils ont suscités entre Michelet, ses collègues et le Gou. vernement. |

Quand Michelet, le 23 avril 1838, monta dans sa chaire en présence du ministre de l’Instruction publique, de Salvandy, d’un public trop nombreux pour que la plus grande salle du Collège püt le contenir, il se voyait au faîte de toutes ses ambitions (Il n'avait pas encore quarante ans). Ses livres, bien qu'ils eussent leurs critiques et même leurs détracteurs, lui avaient déjà acquis une juste célébrité. Il occupait aux Archives un poste important, qui témoignait de l'estime où il était tenu comme érudit. Il avait à sa disposition les sources mêmes de l’histoire, les documents originaux qui permettent de la contrôler et de la vivifier; il occupait auprès de la famille royale un poste de confiance, il était traité en ami par les princes et les familiers des Tuileries et de Neuilly. Il ne faisait qu’une très petite place aux relations et à la vie mondaine, donnant au travail ses jours et sés nuits, n’ouvrant sa porte qu'à un très petit nombre d'amis, qui étaient presque tous des hommes de premier ordre : l’orientaliste Eugène Burnouf, le géologue Élie de Beaumont, le médecin Edwards, l'économiste Léon Faucher, des littérateurs et des philologues, Sainte- Beuve et Désiré Nisard, J.-J. Ampère, Francisque Michel, Génin, Magnin, X. Marmier, des philosophes et des poètes, Lamennais, Ravaisson, Jouffroy, Béranger; puis, Victor Hugo, Lamartine, sans parler d’une phalange d'élèves dévoués, V. Duruy, Wallon, Chéruel, A. de Latour, Ad. Mourier, etc. A quelques semaines d'intervalle, il venait d'être nommé professeur au Collège de France et élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques'. Son entrée dans ce petit cénacle flattait certainement son amour-propre et il était tout particulièrement fier d’être membre d’une Académie dont le rétablissement, le 26 octobre 1832, avait été la réparation du coup d'autorité par lequel,

de la civilisation et des mœurs. Mais Michelet ne l’entendit pas ainsi, ct il crut réellement avoir pour mission de prècher la morale en même temps que d'enseigner l'histoire. |

1. Elle ne comptait alors que trente membres, six par secfion, ce qui rendait plus grand encore l'honneur d'en faire partie. Michelet y trouvait comme collègues Pastoret, Naudet, Mignet, Guizot et Bignon.

de 3 pluviose an X (23 janvier 1803), la section qui portait ombrage à Bonaparte comme suspecte d’idéologie, avait été supprimée et remplacée par une section d'histoire et littérature ancienne. Michelet m'a dit souvent qu'il tenait beaucoup à se considérer comme membre non d'une Académie spéciale, mais de l’Institut tel qu’il avait été créé par la Convention le 28 octobre 1795. Un membre de l’Institut, selon lui, se devait pas faire partie de deux sections différentes et il refusa toujours de se présenter à l’Académie française.

Si fier qu’il fût d’être appelé à faire partie de l’Institut, sa nomination au Collège avait certainement à ses yeux plus de valeur encore. Non seulement ‘il y trouvait une tribune pour répandre ses idées, mais le Collège de France avait été de tout de temps le but de ses ambitons. Pour Michelet, ce corps tenait une place exceptionnelle dans le haut enseignement et symbolisait les plus hautes tendances de l’esprit français et de l’esprit moderne. Depuis combien de temps il aspirait au Collège de France, nous le voyons par les lettres de sa famille. Son cousin Millet de Provins lui écrivait le 3 novembre 1828 en apprenant qu'il avait été nommé professeur de Mademoiselle, qu'il formajt le vœu que ce choix soit « un acheminement au Collège de France »; après la Révolution de Juillet, quand Daunou abandonna

sa chaire, Michelet osa s’y présenter, put croire un instant qu'il avait de chances et ne retira inalement sa candidature que devant celle de Letronne.

Quand il commença son enseignement, il consacra les dix-sept leçons du semestre d’été à une sorte d'introduction à l’histoire de France. 11 s’efforça d'en démêler les éléments essentiels en prenant pour cadre , une étude de Paris, chacun des monuments de Paris étant le symbole d’un des éléments qui ont concouru à former l’ancienne France, féodalité, monarchie, église, ordres monastiques, tiers-état, université. Paris est l’âme et le résumé de la France. Le Collège de France est Âe représentant de l’esprit de raison et de critique qui a fait de Paris €t de la France les instituteurs de l’Europe.

Aussi Michelet commence-t-il dans la leçon d'ouverture par faire l'éloge du Collège de France et par en déterminer le rôle et le caractère.

Trente ans plus tard, lors de l’exposition de 1867, dans le recueil intitulé Paris, Michelet sera chargé d’écrire le chapitre sur le Collège de France *. 11 y reprendra ce qu'il avait dit du haut de sa chaire en 1838. 11 rappellera comment il fut nommé en grande partie par l'influence des deux Burnouf, et il cherchera à marquer ce que fut sa place t son rôle au milieu de ses collègues.

En 1838, le Collège comptait huit représentants des sciences. Quatre d’entre eux étaient des hommes de second plan, l’astronome Binet,

1. Ce volume s'ouvrait par une introduction de V. Hugo, d’une prodigieuse grandiloquence; le poète, après avoir annoncé en commençant qu'il y aurait au xx° siècle une nation appelée Europe avec Paris pour capitale, en attendant qu’il soit la capitale de la nation Humanité qui couvrira le globe entier, terminait par une déclaration de paix au monde, crucllement ironique aujourd'hui.

le mathématicien Lacroix, le physicien Savart, le naturaliste Duvernoy: quatre autres étaient des hommes de. tout premier. ordre, le physicien, mathématicien et astronome. Biot, le chimiste Thénard, le physiologiste Magendie, le géologue Élie de. Beaumont. Parmi les seize représentants de la linguistique, des lettres et des sciences morales, il n’y avait qu'un seul génie créateur, Eugène Burnouf, mais l’orientalisme était brillamment représenté par Silvestre de Sacy. pour le persan, Quatremère pour l’hébreu, Stanislas Jullien pour le chinois, Caussin de Perceval pour l'arabe, Desgranges pour le ture. La philosophie grecque et latine était très honorablement enseignée par Boissonnade et Burnouf. Si Tissot était un médiocre professeur de poésie latine et De Portets un très médiocre professeur de droit des gens, Lerminier avait un moment joui, comme. professeur de législation comparée, d'une grande popularité qui allait subitement s'effondrer en cette rième année 1838. Letronne avait une incontestable autorité dans sa chaire d’archéologie, J.-J. Ampère censeignait avec éclat l’histoire de la langue et de la littérature françaises, et J.-B. Rossi l’économie politique. Enfin Barthélemy Saint-Hilaire venait de succéder à Jouffrov sans le remplacer dans la chaire d'histoire de la philosophie.

Michelet n'avait pas tort de penser que, parmi ces hommes, Eugène Burnouf et Élie de Beaumont étaient les seuls qui eussent un esprit véritablement inventif st dont l’enseignement eût une portée générale. On ne pouvait prévoir alors ce que les hardies synthèses de Claude Bernard allaient devoir à la prudente investigation expérimentale de Magendie !.

Michelet arrivait au Collège de France tout rempli des idées qu'ir avait. puisées dans Vico et qu'il avait essayé, nous l’avons vu, de réaliser dans tous ses livres : la possibilité et le devoir pour l’historien de reconstituer la vie intégrale. Il se croyait appelé par le titre même de sa chaire, « Histoire et Morale », à tirer de la science des conclusions qui fussent des enseignements et pussent agir sur les jeu- . nes générations. Il se rappelait qu’à ses débuts le Collège de France avait contribué à libérer l'esprit humaïn des chaînes de la scolastique et de l’étroit aristotélisme du Moyen-Age; qu’il avait ouvert des voies

1. Et cependant je trouve une note de Michelet du 21 nov. 1838, jour de l'enterrement de Broussais, qui nous le montre prévoyant avec son instinct de divination quelle révolution se préparait dans la physiologie par l'application des recherches chimiques aux sciences de la vie : « J'étais entre Blanqui, Lucas. Chateauneuf, Villemain, près de Geoffroy Saint-Hilaire.

En face un vrai conciliabule de matérialistes, toute la Feculté de médecine. Aux pieds du catafalque la figure sinistre d’Orfila et la face bonasse de- Larrey. Les pauvres malades de l'hôpital regardaient par la grille d'or. J'avais en perspective, par dédommagement, M. Dumas, le chimiste. 11 me semblait voir mourir le mécanisme médical, commencer par suite de la chimie, dans l’avenir, la médecine organique. Broussais, quoiqu'il ait recommandé l'observation physiologique, s'est cependant contenté d'une médecine mécanique et négative, renonçant à interroger les vires médicatives de la nature. Broussais fut un héros. Sa médecine, ou plutôt ehirurgie, celle d’un âge héroïque, vraiment française : « Avoir plus d'esprit et de courage, dans un moment donné, c'est français. »

nouvelles à la science; et il sé croyait, en s’abandonnant à des construc. tions systématiques et à des conclusions philosophiques également hardies, le légitime successeur des premiers « lecteurs royaux ».

Jl reprocha à ses collègues ce qui était précisément leur force : de poursuivre leurs investigations dans un esprit purement scientifique et critique, sans en tirer des conclusions générales qu'ils jugeaient sans doute prématurées. Il raconte que Burnouf et Élie de Beaumont r'auraient voulu pour rien au monde tirer de leurs découvertes des conséquences morales, sociales, religieuses; que lorsqu'il sollicitait Eugène Burnouf de montrer que la Perse zoroastrienne et l’Inde bouddhique avaient sur bien des points devancé ou inspiré l'Évangile, ou Élie de Beaumont d’insister sur la contradiction de ses découvertes géologiques avec les données de la Genèse, lorsqu'il leur disait : « Concluez. Montrez le point vital et fécond où vont concorder vos sciences. Ce sera le point de départ pour l’élan du monde nouveau », Burnouf souriait et Élie de Beaumont disait : « Pas encore ». Les autres lui raraissaient empreints de l’esprit de scepticisme qui caractérisait Abel Kémusat. Letronne rajeunissait à plaisir, et à tort, les antiquités égyptennes; Magendie, à chaque fait qu'il découvrait, interdisait d’en rien conclure. Et Biot, dont l'autorité était immense, s’opposait spirituellement à toutes les idées nouvelles. Michelet entra dans cette as-. semblée avec l’idée très nette qu'il allait apporter un esprit tout nouveau dans la chaire où Daunon et Letronne n'avaient donné qu’un enseignement critique, s'étaient interdit toute généralisation.

« Un étranger, peut-on le dire, écrit Michelet, venait s'asscoir dans cette illustre assemblée, non pas certes discordant (je les aimais, je les admirais), mais avec une tendance qui s'éloignait de, la leur, une aspiration d'unité, un désir passionné d'accorder, pacifier, et la science, et l'âme humaine. Le grand titre de ma chaire était juste selon mon cœur. Il m'autorisait for- : tement... » | Lu

« Ce qui a caractérisé le nouvel enseignement tel qu'il parut au Collère de France, 1840-1850, c'est la force de sa foi, l'effort pour tirer de l’histoire, non une doctrine seulement, mais un principe d'action, pour créer plus que des esprits, mais des âmes et des volontés. »

Îl nous dit comment, prenant Paris pour point de départ, il cherctia à percer les mystères de la vie du peuple au Moyen-Age par l'étude des légendes, des symboles du droit, de la poésie, des cérémonies du culte ou de la vie privée.

« Ces cours qu’on pourrait nommer de physiologie sociale dirent comment la plante humaine, l'arbre de vie part d’en bas, de l’obscure, mais toute puissante inspiration populaire. Ils posèrent le droit du peuple. De là mon livre de ce nom. De là ma Révolution; et je dirai, tous mes écrits. Cette ardente recherche du droit m’imposait de pénétrer dans l'intelligence de l'esprit des masses, plus qu'on n'avait fait encore, bien plus, m'obligeait à refaire, à ressusciter ces vieux âges. Berthelot a dit en chimie, cette parole féconde : « On ne sait que ce qu'on refait ». Ces mots, c’est ma méthode même. Voilà pourquoi j'ai nommé l’histoire : Résurrection. »

On comprend que les professeurs du (Collège, ceux surtout qui avaient voulu confier la chaire à un pur érudit comme Benjamin Gué-

rard, n'aient pas vu säns inquiétude monter dans la chaire de Daunow et de Letronne un historien philosophe qui se donnait pour mission de retrouver sur des indices dispersés et vagues, à force de divination et de conjectures, la vie obscure et inconsciente des foules. Rien ‘d'étonnant que Michelet se soit senti isolé au milieu de savants qui pensaient que le Collège de France avait été créé pour faire des érudits, pour faire progresser la science par des découvertes précises, et non pour prêcher des doctrines, si nobles qu'elles pussent être, ni même pour purifier les âmes et fortifier les volontés.

Mais Michelet eut bientôt auprès de lui deux collègues qui concevaient comme lui la mission du Collège de France et voyaient dans. leur enseignement un apostolat social et politique : Mickiewicz, chargé en 1840 d’un cours de langue et littérature slave, Quinet, nommé en N 4841 professeur des langues et littératures de l’Europe méridionale. Michelet, dans un article de 1867, parle avec une émotion que lesannées n'avaient pas étouffée, de ce triple enseignement donné par trois hommes venus des points les plus différents, Quinet de la fiévreuse Bresse et de Lyon, la ville industrielle et mystique; Mickiewicz des forêts de Lithuanie, lui-même des faubourgs de Paris. Ils avaient ceci de commun, qu'ils se croyaient tous trois chargés de donner à la France un haut enseignement moral, et que tous trois avaient le sens profond de la vie, de l’âme populaire.

Mickiewicz, nous dit-il, cherchait le génie populaire dans l’action: des sauveurs et des Méssies, sauveurs de leur race, de leur patrie; il faisait constamment appel à l’héroïsme, aux grandes et hautes volontés, au sacrifice illimité. Quinet qui avait lui aussi dans son Génie des Religions, cours professé à Lyon avant de paraître en livre, cherché à déméler l’action de l’imagination et de l'inspiration populaires dans les. conceptions religieuses, mêlait de même la prédication morale et politique à l’histoire dans ses cours sur la Révolution d'Italie, sur le. Christianisme et la Révolution.

Michelet évoque avec une solennité enthousiaste les souvenirs de cet enseignement où, nous dit-il, « la foule, enseignée, nous enseignait à son tour, réagissait à son insu. Ce grand auditoire de tout peupleet de tout âge, Français, étrangers, vieux, jeunes, étudiants, professeurs, dames, influait puissamment sur nous. »

Le clergé et les amis du clergé ne se contentaient pas de protester dans les journaux, dans les chaires, à la tribune des deux Chambres contre les cours de Michelet, Quinet et Mickiewicz; ils déchaîfnaient des orages dans les salles mêmes des cours. Les professeurs étaient accablés de lettres de menaces. Et leurs amis, les étrangers surtout, Italiens, Polonais, étaient prêts à venir en armes pour soutenir la cause de leurs maîtres. Le 11 mai 1843, à une des leçons sur les Jésuites, « on vit auprès de moi Quinet et Mickiewicz, nous dit Michelet, l’un à droite, l’autre à gauche, proclamant notre concorde et donnant à cette jeunesse le plus beau spectacle du monde, celui de la Grande amitié. Saint nom de l'harmonie des cœurs, sous lequel si heureusement nos pères mêlaient deux choses : la fraternité d'hommes, la fra-

tornité de patrie! Entre la Pologne et la France, ayant près de moi, devant moi, tant d'illustres étrangers, Italiens, Hongrois, Allemands, je me sentis dans la poitrine une âme, celle de l'Europe. »

Nous raconterons comment Michelet, ses collègues et ses auditeurs en arrivèrent à ce point d’exaltation et nous tâcherons de faire comprendre l’action exercée sur Michelet, comme il l’a indiqué lui-même, par son auditoire, mais aussi par le mouvement même des idées et des passions de son temps.

Il ne faut pas croire que Michelet fut, dès le jour de son entrée au Collège de France, dans l’état d'esprit où il se trouva en 1843. Il avait certainement déjà des visées plus étendues que celles de ses collègues et apportait dans la science eette aspiration à l'unité, à une synthèse totale qui, dès le jour où il fut pénétré de Vico, dès son Discours de distribution des prix à Sainte-Barbe, en 1825, fut l'inspiration même de toute son œuvre historique. Mais il ne songeait pas encore à trans- Ÿ former son cours en une pure prédication morale, sociale et religieuse,

à en faire de la physiologie sociale. Il avait l'intention de se tenir sur le terrain solide de l’histoire documentée, non de la spéculation et de la divination histarique, et de 1838 à 1841, il enseigna #histoire du xrv° siècle, du xv°, puis celle de la Renaissance, prenant sans doute les choses de très haut, se livrant à de hardies généralisations, à des vues d'ensemble parfois très téméraires, mais fondées sur une étude directe des faits.

Nous avons sur cette première période. de l’enseignement de Michelet au Collège de France un témoignage très précieux, le petit livre publié en 1877 par M. Étienne Gallois sous le titre J. Michelet. Notes recueillies à son cours du Collège de France en 1838-39. Gallois avait succédé à Michelet dans sa chaire d'histoire au Collège Sainte-Barbe; il l’admirait et l’aimait; il suivait ses cours, il y prenait des notes qu'il publia quarante ans plus tard :

« Là nous venions, en toute humilité, nous remettre sur les bancs, pour l'entendre, attirés que nous étions par les souvenirs qu'il avait laissés à Ste Barbe Rollin, par le légitime retentissement de son nom, par le désir de cueillir à cet arbre de science incontestée quelques fruits ou au moins quelques fleurs pour adoucir l'aridité de notre propre enseignement. »

Le Michelet qu'il nous montre en 1838 n’est pas le prophète illuminé qui plus tard déchaïînera des tempêtes dans les paisibles auditoires du Collège. Sans doute, il y attire une foule nombreuse.

« Dans la salle où il devait se faire entendre, la plus spacieuse de l'établissement.. Michelet était précédé par une foule qui se disputait les places les plus rapprochées de lui, tant elle se montrait désireuse de ne rien perdre d’une parole pleine d'érudition sans aridité et d’ingénieux aperçus, quoiqu'à plusieurs déjà elk parût trop amie de la digression, visant à l'effet et quelque peu mélangée de paradoxe... Les dames abondaient à ce cours; les mères y menaient leurs filles, munies de cahiers qui révenaient abondamment annotés. Parmi celles-ci on reconnaissait.…., à la distinction ct à la grâce de toute sa personne, la fille même du professeur! ».

1. Gallois nous dit que plus tard le public féminin déserta Iles cours de

8 LIVRE IIf,‘— LA CRISE DE LA PENSÉE' DE MICHELET

“Gallois 'nous:fait le portrait de Michelet en 1838. Il nous le montre se dirigeant .vers le: Collège de France « dans une tenue corrécte, avet une démarche pressée et sérieuse... Une modestie naturelle et un péu embarrassée, plus encore peut- être que l'habitude de la méditation, tenait ‘ordinairement son regard baissé... Son teint pâle semblait prouver que des parchemins confiés à sa garde, il faisait une étude journalièrè et ‘son intime société. L'ovale de sa figure, son front sillonné de précoces rides, ses traits amaigris par le travail, nous rappelaient un autre: professeur qui avait siégé avec plus d'éclat encore, à la Sorbonne : Guizot... ». Gallois fait remarquer que tous deux, contrairemenit à l'usage imposait la cravate blanche aux professeurs, portaient le gilet blanc et la cravate noire et insinue qu’ils mettaient tous deux une certaine coquetterie à faire ressortir ainsi la pâleur de leur teint !. | . Combien le cours de 1838 devait être différent de celui que nous a décrit Jules Vallès dans une page du Bachelier où il rappelle ses souvenirs d'étudiant de 1846-47, ou plutôt de 1851 :

« Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les jouis on monte vers le Collège de France. Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis…. C'est triste. Matoussaint refuse d'en convenir : « Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y ait des haricots avec des fleurs rouges? » « J'aimerais mieux Çà et aussi que Michelet fût plus clair quelquefois. » — « Alors répartit-il, Zoïle n’a pas encore été content de lui à ea dernière leçon ? » Content, eh! si, je suis content! Je sais bien que Michelet est des nôtres et qu'il faut le défendre. J'étais triste parce que j'aurais préféré que ce fût moins élevé, plus terre à terre... Je parie que les trois quarts de ceux qui ‘applaudissent ne comprennent pas. On attend toujours pour applaudir. Quand ce n'est pas tout indiqué par l’intonation et le geste du maître, deux grands garçons donnent le signal, pas seulement pour l’applaudissement, mais pour le rire aussi.

« Pourquoi Michelet a-t-il de temps en temps comme des absences? J'ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait. C'était clair et c'était chaud. Je partais quelquelois dans ma chambre avec du Michelet comme on va se chauffer près d'un feu de sarment...»

Nous nous efforcerons de démêler les raisons qui ont transformé Michelet en prédicateur et en tribun et re qui mérite d'être retenu de ces cours, dont le retentissement fut si grand.

Michelet n'avait pas exagéré dans sa leçon d'ouverture, il n'’exagéra pas dans son article de 1867 l'importance de la création du Col. lège de France par François I°', la révolution intellectuelle manifestée par cet enseignement soustrait à toute autorité doctrinale et opposé au traditionalisme étroit de l’Université et de la Sorbonne. Il n'avait pas tort de penser que, même pendant le xvn* et le xvm® siècles, le

Michelet, devenus le théâtre de manifestations bruyantes, et dont le caractère avait tout à fait changé.

1. « Cette pâleur aui était comme un reflet des parchemins et des papiers d'autrefois, ajoutait à leur distinction native. Elle était pour eux un ornement; on y voyait le signe, non de la souffrance, mais de l'étude opiniätre et de l’incessant labeur de la pensée chez chacun d'eux. »

Collège de France, malgré l’affaiblissement graduel de son enseignement et de son influence, avait néanmoins conservé en France des rudiments d'enseignement supérieur à un moment où celui des universités n'était plus qu’un enseignément ‘théologique ou purement professionnel accolé à des collèges d'enseignement secondaire. Il avait enfin raison de penser qu’au xix° siècle, malgré la lente renaissance de l’enseiemement supérieur dans les Facultés de lettres et de sciences, le Collège de France fut le foyer le plus actif de recherche scientifique et de pensée libre. Il avait raison, à la fin de son article du Paris-Guide, de montrer la portée générale et philosophique des grands enseignements scientifiques qui, au temps du second Empire, illustraient le Collège de France, en particulier le cours d’embryogénie comparée de Coste, le cours de chimie organique de Berthelot, le cours de médecine ou plutôt de physiologie de Claude Bernard. Il salue avec raison « le resplendissant fanal des sciences de la nature qui, de ce petit bâtiment, est observé de toute l’Europe », cette science expérimentale qui renouvelle la conception de la vie, supprime les barrières qui séparaient le monde organique du monde inorganique, le monde physique du monde moral, la vie de la mort. | |

Michelet voit déjà l'esprit créateur, l'esprit de haute synthèse qui inspire ces savants novateurs, exercer son action sur les sciences historiques et il attribue à l’enseignement de Havet, de Laboulaye, à celui que Renan aurait donné au Collège de France, s’il n’avait eu la bouche fermée dès la première heure, la même portée générale qu'à celui de Coste, Bernard et Berthelot : « Tel est le Collège de France, la haute école de la vie, alternant des sciences morales aux sciences de la nature, d’elles encore à la morale. Et tout cela identique. Car la nature, c’est encore l’âme. Tout est vie, tout est esprit. » Le

Michelet avait raison de penser que les enseignements philologiques, philosophiques et historiques du Collège de France pouvaient, devaient viser, aussi bien que les enseignements scientifiques, à ouvrir à l’esprit des horizons nouveaux, à tenter des efforts de synthèse et à éprouver et à renouveler les bases mêmes de la vie morale et de la vie sociale modernes. Mais il a indiqué lui-même l'erreur qu’il a commise en abandonnant le ton de la recherche et de l’enseignement pour celui de la prédication et même celui de la prophétie. Il dit que l’enseignement doit être critique et moral. Nous verrons que trop souvent, dans «a hâte d’exercer une action morale, Michelet a manqué aux devoirs du savant, de l’érudit et du critique.

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