CHAPITRE Il
Le Cours de 1838 sur Paris
Michelet ouvrit son enseignement au Collège de France par un cours sur Paris. Il continua jusqu’en juillet ses leçons commencées le 23 avril et donna dix-neuf leçons pendant un semestre qui, d'ordinaire, n'en comporte que dix ou douze. Plus tard, il ne trouva presque jamais le temps et les forces de faire chaque semaine ses deux leçons réglementaires. Il se fit plusieurs fois accorder l'autorisation de n’en faire qu’une par semaine. Mais, à ses débuts, il se montra extraordinaire. ment zélé.
Ce cours de 1838 peut être reconstitué à peu près en entier, grâce aux résumés du Journal de l'instruction publique. 11 jette une vive lumière sur la pensée de Michelet, sur sa manière de comprendre l’histoire, en particulier l’histoire de France, à cette date, sur sa méthode de travail et d'enseignement. Il'permet de juger la conception que se fit Michelet du rôle de Paris, rôle assez essentiel dans notre histoire pour que nous nous y arrêtions un instant.
Il y a en Michelet, nous le savons, un érudit qui considère l'analyse des sources comme un premier devoir.
Mais s’il a été archiviste consciencieux, il faut bien dire que le labeur lént et minutieux de l’érudit n'avait pas beaucoup d'attraits pour lui. Dans une note sur la promenade quotidienne qu'il faisait pour se rendre de la rue des Postes aux Archives, il exprime la mélancolie qu'il éprouve en\s’éloignant des hauteurs pittoresques de la montagne Sainte-Geneviève, du sublime Panthéon, de sa chaleureuse École Normale, pour aller s’enfermer au silencieux palais Soubise, « dans le sérieux du devoir, dans les cimetières où sont conservés tous les débris de l’individualité politique. » Il se console de cet internement en regardant au passage Notre-Dame et les vitraux de Saint-Gervais.
« Durum », écrit-il. C’est dur, quand on descend des hauteurs de la généralisation poétique.
Il ne tarde pas, d’ailleurs, à y remonter. Car l'historien n’a accompli que la première partie de sa têche en recueïllant ses matériaux; son travail principal commence lorsqu'il en tire une synthèse, rapproche toutes les diverses manifestations de l’activité humaine, politique, littérature, droit, religion, art, et reconstitue, par un effort de généralisation, la vie intégrale d’une époque ou d'un peuple.
Mais cette généralisation ne peut se faire qu’à l’aide d’un choix. Il faut choisir les faits qui caractérisent le mieux une époque, qui résument en eux toute une situation, qui ont une valeur symbolique et expri-
ment sous une forme colorée et tangible le sens d’un moment de l’histoire et les idées dont il est l'expression. Michelet, disciple de Vico, a fait du yobohsme historique le - procédé par excellence de l'historien. a Le symbolisme historique est d’un emploi singulièrement difficile. Et pourtant est-il un seul historien digne de ce nom qui n'ait pas cherché à mettre en relief les événements dont la portée lui paraissait la plus grande? qui n'ait concentré sur eux la lumière? qui n'ait fait choix parmi les actes ou les paroles d’un personnage de ceux qui lui ont semblé révéler le plus complètement son caractère? Le symbolisme historique n'est pas de nature mystérieuse ou mystique. Il n’enlèvepas l’histoire du domaine des faits réels pour la transporter dans la région de l’abstraction ou du rève. Michelet a pu, à un certain moment, sous les influences combinées de Cousin, de Vico et des métaphycisiens allemands, voir dans les phénomènes de l'histoire commeia traduction sous une apparence éphémère d’une pensée divine. En fait, lorsqu'il a appliqué son symbolisme dans ses Précis, dans son Histoire romaine, dans son Histoire de France, il l’a entendu d’une: manière beaucoup plus simple et plus strictement historique. Il s'est egi pour lui de dégager de la masse des faits ceux qui n’ont pas un caractère purement accidentel, qui sont non de pures anecdotes, mais des anneaux essentiels dans la chaîne des temps, dans la série des causes et des effets, et qui révèlent le sens de tout un développement bistorique. Dans l’enseignement de l’histoire, même aux enfants, quand on recommande plutôt que de se perdre uans l’énumération de tous les événements militaires, de faire bien comprendre l’importance de: certaines batailles, comme Bouvines, Crécy, Azincourt, Marignan, Pavie, Rocroy, Denain, Rosbach, Valmy, Marengo, Austerlitz ou Waterloo, ne fait-on pas du symbolisme historique au sens où l’entendait Michelet? | Le procédé, cependant, est périlleux par ce qu'il implique d’ inévi- | | table subjectivisme. Combien plus quand ce subjectivisme est voulu, érigé en méthode, en principe, en moyen d’ investigation historique. comme l’a fait Michelet? Vus Il part de ce fait incontestable que l'hypothèse et l’analogie sont des instruments de découvertes dans les .sciences naturelles. Un naturaliste de génie peut reconstituer un animal avec un os, comme ur archéologue un monument avec quelques débris de pierre. Il part de cet autre fait qu’on ne comprend: bien les choses du passé qu’en les faisant revivre en soi par une sorte de sympathie et d'amour. Il a vécu tant d'années absorbé dans l’histoire, faisant d'elle sa vie, qu'il a fini par s'identifier lui-même avec elle. Il a fini par croire que l’histoire vivait en lui (comme il vivait en elle), et que là où les documents l'abandonnaient, il pouvait pénétrer au-delà des textes en écoutant son propre cœur. Certes, il a dû à cette extraordinaire identification de l’historien avec l’histoire des éclairs de divination surprenante; mais elle l’entraîne à une confiance en ses impressions subjectives qui rend toute critique impossible et le maintient dans un état trop
12 LIVRE III. — LA CRISE DE LA PENSÉE DB MICHELET fréquent d’exaltation et de -trépidation, où ‘il cesse d'être historien pour devenir visionnaire et prophète. Il y a en particulier quelque chose de touchant dans l'espoir qu'il a nourri d'arriver à retrouver l'histoire des multitudes populaires qui n’ont pu se faire entendre à travers les siècles, en écoutant en lui-même, fils de ces multitudes, leur âme longtemps muette. Mais, est-ce de l’histoire? N’ re
\ pas de la poésie à propos de l’histoire *?
‘7 Le cours sur Paris a ceci de particulièrement intéressant que nous y retrouvons tous les éléments qui entrent dans la conception historique de Michelet.
L'érudit n’y est pas absent, car Michelet avait étudié de près et
ses monuments de Paris et son histoire, celle de son Église et de ses écoles. Le généralisateur trouve une matière toute préparée dans cette ville, dont ls monuments s’accordent si bien avec son fleuve, ses îles et ses collines, et dont l’histoire se trouve écrite dans la nature même.
D'ailleurs, Paris n'est-il pas un symbole, le symbole de l’histoire
même de la France? Par sa population, par ses monuments, par toute son histoire politique, littéraire, artistique, religieuse, Paris la résume toute entière; il n’en est pas seulement le centre, il en est la plus haute expression.
Enfin Michelet peut-il séparer Paris de sa propre personnalité) Fils de Paris, du Paris populaire comme du Paris intellectuel, né an cœur de la ville, il a vécu quinze ans dans les rues populaires et commerçantes du centre, dix ans dans le faubourg par excellenre, ti faubourg révolutionnaire, le faubourg Saint-Antoine; enfin, depuis l’âge de vingt-sept ans, il a habité la montagne Saïnte-Geneviève, Je pays latin qui conserve à la fois les souvenirs des Romains, des premiers temps du christianisme, des Francs, d’Abailard et de l'Université. Il n’a longtemps rien connu en dehors de Paris; il l’a aimé bien avant d’avoir étudié ses monuments, et l'histoire dont ils sont les témoins. Ainsi ne peut-il séparer sa personne de celle de Paris, en racontant l’histoire de Paris, il racontera et l’histoire de la France et celle de son propre cœur.
« Avoir aimé tout d'abord, dit-il dans une note de janvier 1843, avoir vu enfant avant de lire, vu un objet si complexe, la France, en un point. non la patrie locale, mais la patrie humaine, en ses actes, en ses changements. »
De très bonne heure, se promenant dans Paris, il a noté, surtout depuis 1831, toutes les impressions qu'il éprouvait devant ses monu-
Note de 1841 : « J'ouvre mes marionnettes et je recherche sous leurs es différentes si l’intérieur n'est pas semblable, si ce n'est pas le mème cœur. Oui, fart bien le mème et le mème que le mien. Je souffre com ne ils ont souffert ».
Note de 1839. « Le même cœur. Si c'était moi. Identité par la compassion. Si Pythagore se souvient d’avoir été un des chefs de la pie de Troic, pourquoi ne me souviendrais-je pas d’avoir été l'homme de misère qui travers l'esclavage antique, le servage du temps des croisades, l'ouvrier des trmps modernes? n
ments. J’ai entre les. mains des notes nombreuses .où . chacun d'eux est analysé dans tous ses détails et raconté dans son histoire. Il détermine le sens symbolique de chacun dans l’histoire de France, et y rattache en même temps sa propre. vie. Sans doute, ce qu'il admire avant tout dans Paris, c'est sa beauté organique, son ensemble et son développement : « Il ne faut pas, dit-il, comme Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, se faire un idéal de beauté de tel ou tel monument; il faut placer sa beauté surtout dans le mouvement, dans le développement progressif. » |
« À quoi bon, dit-il encore, aller cn pélerinage à Rome et à Londres ? Rome est un sépulcre, Londres est un enfer. Paris, assis sur les deux rives de son fleuve, est plus beau de configuration et de progrès : «: Elle est {a ville sociale par excellence. » S'il y a beauté dans les monuments, plus grande beauté dans la forme organique de la ville, il y en a une bien autre dans le progrès et le mouvement de son histoire. La beauté est bien plus grande dans le devenir que dans l'être, dans la physionomie que dans les traits. »
Mais, précisément, c'est à travers les monuments que ce développement de Paris, en véritable symbole d’un grand État, a pu s’effectuer. Aussi les groupe-t-il d’après les époques et les idées qu'ils représentent.
Un premier groupe est formé par les Thermes et Saint-Germain des Prés : la civilisation romaine créant les voies de communication et donnant des lois, puis la civilisation chrétienne et la monarchie franque jusqu’au lendemain de l’an mille, où le monde se rassure. Faisant un retour sur lui-même, il dit : « J’ai vécu avec eux. J'ai reconnu mon cœur dans ces monuments. Les Thermes ont commencé (mon Géveloppement) à moi, barbare. »
Un second groupe est constitué par Notre-Dame et le Palais de Juslice. Notre-Dame, c’est l’église de la Victoire : victoire sur l’hérésie d’Abailard, sur les Albigeois, sur l’Empire et l’Angleterre à Bouvines. Le Palais de Justice, c’est Saint-Louis le Juste avec la Sainte-Chapelle, œuvre du mysticisme franciscain, et le jardin où siégeait « cet homme lai, dont les clercs voudraient imiter la vie. » Michelet ajoute : « Je lui ressemble dans mon meilleur moi. »
Le troisième groupe comprend le Louvre, les Tuileries et les Invalides. C’est toute l’ancienne monarchie, Le Louvre va, par la galerie Henri IV, des Tuileries de Charles IX à la colonnade de Louis XIV. Philibert Delorme, Jean Goujon, y ont travaillé. Michelet s'identifie avec ce renouveau de l’art français dont le Louvre est un des chefs-d'œuvre, et l'appelle Ma Renaissance. Quant aux Invalides, qui sont pour lui l’église du Louvre, ils abritent les drapeaux de nos armées et ceux conquis par nos armées. C’est le sanctuaire de la religion de la France, l'asile offert par Louis XIV aux vieux soldats infirmes jusque-là abandonnés : « Ils m'ont rendu, dit Michelet, ma dignité comme peuple. »
Enfin la Bastille, le Panthéon, et le Champ-de-Mars sont les sanctuaires de la France moderne, de la France révolutionnaire. Il y faut
joindre la colonne Vendôme et l’arc de l'Étoile, monuments élevés par l’Empire à la nation armée et victorieuse. Du reste le Panthéon et le Champ-de-Mars ont été préparés par la monarchie pour la Révo- Jutidn. Celle-ci n’a créé aucun monument (Michelet en fait la remarque), rien qu’une place, celle de la Bastille, où l’on éleva provisoirement un bizarre éléphant de plâtre. Michelet dit de cette place : « Mes droits y ont été reconquis. » |
La monarchie nouvelle est symbolisée par le triangle éloquent que forment la Chambre des Députés avec la Madeleine et le jardin des Tuileries. Ce triangle, c’est la place Louis XV, devenue la place de la Révolution, puis la place de la Concorde.
« Nulle ville, dit Michelet, plus belle, plus complète, plus humaine, belle “ans la forme générale et le mouvement; nulle plus grandiose, plus vrai symbole d’un pays ». Il fait remarquer que la proue du vaisseau symbolique de Paris, c’est la pointe de l’île de la Cité tournée vers l'occident; c'est de œ côté en effet que se produit tout le mouvement d’expansion de Paris : « Rien de plus grand au monde que de voir le Louvre et les Tuileries allant par les Champs-Elysées vers l'Arc de Triomphe c'est-à-dire la royauté préparant la gloire du peuple [à l'époque où Michelet écrit ceci Napoléon sc confond encore avec la Révolution}. il est le chef du peuple à travers de vastes espaces otverts pour des légions. De l’Arc retournez-vous, vous voyez lc Panthéon par-dessus Notre-Dame et les Invalides, la Révolution sur la Religion et la Royauté. »
Par un nouveau symbole, Michelet observe que la colonne Vendôme est une conception grecque, l'Arc de Triomphe un monument romain, l'éléphant de la Bastille un emblème oriental : « Ici, dit-il, je me
. sens France et le Monde. »
Enfin l’analyse s'achève par le symbole, les deux rives de la Seine représentant les deux parties de la France. La rive droite c'est la France du nord, industrie et commerce, vie intense des boulevards; la rive gauche c’est le midi, la vieille éducation, la science et l’aristocratie, quartier des Écoles et faubourg Saint-Germain!.
Je ne puis vous conduire avec Michelet à Notre-Dame, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, à l’École des Beaux-Arts, à l’Arsenal, aux Tuileries; mais il faut nous arrêter un moment auprès de ce Panthéon, à l’ombre duquel il a passé les années de son âge mûr et de sa vieillesse, et à qui il avait voué un tel amour qu'il l’appelle toujours « mon Panthéon », et aussi à ce Père-Lachaise, qui a tenu dans sa vie une place d'autant plus grande que son amour pour les morts sf
1. Ce symbolisme, qui donnait un sens spirituel à chaque image, à chaque objet, était devenu une forme de pensée si habituelle à Michelet qu'il éclate partout : Sur la Seine « vague au-dessus du pont d’Austerlitz, pincée fortcment au-dessous : l'activité humaine domptant la nature ». Sur le pont sus pendu : « Homme passant sur un fil. Puissance et facilité. La liberté dit à h nature comme Jupiter : Pendez-vous tous à cette chaîne; je l'enlèverai ». Sur les lumières de Paris qui s'allument le soir : « Ce sont comme des yeux oùverts qui vous regardent tout à coup et puis se ferment... elle paraissent, s'éclipsent, se suivent, comme si elles se faisaient l’amour. Je les vois dans {es greniers s’allumer pour la longue nuit de travail, sur nos ponts et aux
boulevards s’éveiller comme l’œil de la société, pour la surveillance du bin + d ] Ce u ma . »
confondait pour lui avec son amour pour l’histoire, et qu'il se considérait pour ainsi dire comme le procureur de tous les morts oubliés.
La note suivante sur le Panthéon, est un peu postérieure au cours du Collège de France, mais elle est caractéristique :
PANTHEON, Mercredi 9 juin 1841.
Le Panthéon, dont on dit tant de mal et qui n’en est pas moins un temple austère et sublime, m'a apparu trois fois à trois époques de ma vie.
1818 [il faut lire 1814, ou bien : j'avais vingt ans]. La première fois j'avais seize ans, je me promenais seul au Jardin des Plantes, par un temps d'orage. Je montai au Labyrinthe, et de là je vis tout le midi s’envelopper de nuages noirs; puis, tout à coup, ce rideau se déchira, le soleil, qu'on ne voyait pas, apparut éblouissant dans les vitres du dôme. Cette grande lumière dont le foyer véritable était caché semblait une illumination d’un temple mystérieux d'Eleusis, une subite transfiguration de. gloire, de vie à venir. Tout ce qu'une telle lumière, éclatant dans la majesté d’un tel monument d'art, peut promettre de bon et de grand...
1839. Vingt ans se passent et j'arrive à travers bien des chagrins, bien des travaux, à ma solitude des dernières années, à une époque où je me sentais de plus en plus sympathique, peut-être plus digne de sympathie, et où je n’en prévoyais pas moins un progrès d'isolement; justement parce que j'étais haut, il devenait chaque jour moins probable que je rencontrasse ce que dit Shakespeare « juste aussi haut que mon cœur »; je revenais donc tristement un soir de brouillard; plus enveloppé encore du brouillard de ma pensée. Mais par dessus les brumes obscures, dominait la tête calme, froide, mélancolique, de mon géant favori. Moi qui l'avais vu si brillant, si plein de soleil et d'espoir à la première vision, je le trouvai plus sublime encore; mais bien triste... Cette fois il me représentait le génie de la science, le génie rêveur et calculateur de la pensée moderne, planant dans sa solitude.
1841. Aujourd'hui même, j'ai eu la troisième vision. Au Panthéon je rattachais une image de ma vie entière, sinon fixée au moins couronnée. Je me rappelais comment ma dure enfance avait gravi contre le mont, avec efforts et déchirements d'ongles, ces grands murs escarpés qui montent cent pieds sans offrir d'appui. Je me rappelai ma maturité!.
Le morceau s'arrête ici. La fin a été perdue ou détruite. Il y disait <ertainement comment à ce moment même, celui où Mme Dumesnil venait s'établir chez lui, cette affection nouvelle pour cette femme malade, qui devait lui être enlevée un an après, avait transformé sa vie.
Du Père-Lachaise, dont Michelet nous dit, dans une note sur ses voyages dans Paris : « Ma jeunesse s’est passée à errer au Jardin fes Plantes et au Père-Lachaise, à Vincennes et route de Bicêtre. Je m'y nourrissais de rêveries; profonde solitude parmi les bruits du monde (combien le Père-Lachaise est poétique aux roses!) », voici une page du 20 juillet 1834, qui nous montre la place que le Père- Lachaise avait prise dans sa vie :
1. Le reste manque, Michelet devait y exprimer le bonheur et la paix que lui donnait l'amitié de Mme Dumesnil. C’est à cette date même qu'elle vint habiter chez lui (entre des 10-15 juin) et c'est la jalousie de la seconde Mme Michelet qui a déchiré cette page où sans doute éclatait le bonheur.
Voyez le rôle du Panthéon dans les lettres intimes. Mme Michelet n’a pas voulu que le Panthéon ait triomphé par Mme Dumesnil.
PÈRE-LACHAISE, 20 juillet 1834.
Si je me décide, tôt ou tard (et ce ne sera pas tard), à résumer les souvenirs de mon existence individuelle, de cette époque de ma vie où je ne vivais pas encore de la vie générale, je prendrai pour centre, pour texle, pour théâtre, le Père-Lachaise. Toute cette période de ma vie 1816-1825 (depuis la mort de ma mère jusqu'à celle de Mme Fourcy, Poinsot jusqu'à mon mariage, jusqu’à mes études sur Vico, jusqu'au discours sur l'unité de la science) toute cette période, dis-je, a roulé dans un rayon étroit, entre le Marais, le Jardin des Plantes, Bicêtre, Vincennes, le Père-Lachaise, Là mes amours, mes promenades avec mes amis, mes pertes, mes regrets. Les premiers événements de ma vie pourraient s'y placer comme épisodes. Ce seraient des Mémoires, mais dégagés en partie des petitesses de l’individualité. Cette individualité du moins s’associerait à toutes les grandes individu lités de ce temps, sur ce théâtre admirable de la vie et de la mort, où les tombeaux sont encadrés dans les roses, où le silence alterne avec le rossignol, le deuil avec l'amour...
Les passions politiques du jeune homme seraient moins petites, exprimées sur ces grands tombeaux... Ses passions personnelles emprunteraient quelque chose de grandiose et de philosophique aux contrastes de ce lieu si charmant et si tragique. Une éloquente biographie de nos plus illustres contemporains serait tissée dans’ celle de l'auteur, et l’une et l’autre enfermées dans la grande biographie de la nature... Ce serait tout à la fois art, histoire et philosophie.
Le progrès de la vie de l'auteur ne pourrait-il pas encore marcher jusqu’à un certain point de front avec la marche des événements individuels généraux ? Ainsi chaque perte qu ‘il ferait serait pour lui un pas hors de l'individualité. Ïl irait ainsi grandissant en même temps que grandirait l'esprit public pendant la Restauration. Sa force éclaterait comme celle de la France, à partir de la Révolution de juillet. C'est l'époque où il a comment une production abondante... Enfin détaché peu à peu de tout lien local, il commencerait une vie voyageuse et européenne...
En face du monument du général Foy, si pompeux, si solennel, je vois une pierre toute nuc, B. Constant, hélas! une vie si remplie ne méritait-elle pas quelque chose ? Heureux ceux qui moururent pendant le combat. On ne se soucie plus de ceux qui meurent après la victoire... D'ailleurs B. Constant n'était pas seulement un politique. Quoil pas une couronne pour l’Essai sur la Religion ?... N'a-t-il laissé ni ami, ni famille ?
Dans une foule de passages on le voit revenir au Père-Lachaise pour visiter les tombes de ses morts aimés, et surtout pour y rêver d'histoire. Dans cette nécropole où il distingue les trois âges de l'Empire, de la Restauration et de la monarchie de Juillet, il va déposer des fleurs sur-les tombes négligées. Il aime regarder de là Paris, voir la ville vivante de la ville des morts. Il se considère, comme le tuteur et le protecteur des morts :
« Les morts, sont, pour dire comme le droit romain, ces miserabiles per. sonae dont le magistrat doit se préoccuper. Jamais dans ma carrière je n'a perdu de vue ce devoir de l'historien. J'ai donné à beaucoup de morts trop oubliés l'assistance dont moi-même j'aurai besoin. »
Telles étaient la préparation, les dispositions d'âme et d’espril dans lesquelles Michelet inaugura ses leçons sur Paris.
Les deux premières leçons, des 23 et 26 avril, montraient dans la France le centre de la civilisation européenne, dans Paris le centre de la civilisation française.
LE COURS DbE 1838 SUR PARIS 47
« La France, dit-il, est un centre commun où viennent aboutir toutes les idées de l’Europe, mais si la France reçoit des autres pays, elle modifie, elle transforme tout ce qu'elle reçoit. Ce travail de fusion qui, par la critique, se fait en France pour toute l’Europe, ce même travail se fait à Paris pour la rraute. S'ii cst dans les destinées de notre pays de combiner et de mèler tant d'éléments divers, i’histoire de France est l'histoire de la civilisation: et, comme l'influence que la France exerce sur l’Europe, Paris à son tour l'exeræ sur la France, l’histoixe de Paris acquiert à ce point de vue une grande importance. »
Dans les leçons qui suivent, Michelet quitte les généralités pour analvser minutieusemsnt les éléments qui contribuèrent à donner à Paris son rôle de capitale. Il accorde aux époques les plus anciennes l plus large part; huit leçons pour la période qui va du 17° au 1x° siècle. Il ne lui en reste que sept pour parler du Moyen-Age capétien.
Le choix fait de Paris par les Komains comme position militaire montre qu'ils avaient reconnu l'importance géographique de sa situation. Paris devient ensuite un centre de la vie ecclésiastique chrélienne de la Gaule En quoi Michelet, emporté par son idée générale sur le rôle de Paris, exagère beaucoup. Lyon, la ville de saint Pothin et de saint Irénée; Tours, la ville de saint Martin, Reims, la ville de saint Rémy; Mayence, la ville de saint Boniface, exercèrent en fait une action religieuse beaucoup plus puissante que Paris.
« C'est une chose admirable, dit-il, à voir cette religion si jeune et si poétique qui sort du prosaïsme de l'empire et qui prépare le mélange de la barbarie et de la civilisation caduque du monde romain. Où devait se faire ce niélange ? A égale distance de lu Germanie et äu midi de la France, là où la civilisation rotnaine si prosaïque avait atteint son plus haut développement. Ce mélange devait se faire à Paris. »
Dans les leçons ultérieures, il insiste sur le caractère à la fois parisien et national des saints qui sont mèlés à l’histoire de l’établissement du christianisme à Paris: saint Denis, saint Marcel, sainte Geneviève, saint Germain.
C'est sainte Geneviève qui l’attire et le retient le plus. Il refait toute son histoire, la montre retenant les Parisiens au moment de l'invasion des Huns, sauvant la France en détournant Atlila sur Orlé. ans, où il sera arrêté par saint Aignan avant d’être vaincu par Aétius. l'uis elle sauve Paris de la famine pendant que les Franes l’assiègent,; elle ose remonter la Seine pour chercher des vivres. Elle inspire le respect au chef barbare, délivre les captifs. La nationalité (com munale tout au moins), renaît par une femme, car Geneviève est (auloise, tandis que Denis est Grec et Marcel, Romain. Geneviève est un vrai defensor civitatis. Elle est la Vierge nourrice et mère de Paris. A côté de sainte Geneviève, Michelet fait apparaître saint Germain, qui avait vu en rêve une fille magnanime destinée à sauver la contrée des invasions. Il la découvre à Nanterre, petite fille avee quelque chose d’angélique et de céleste, et la marie an Christ. Mais Michelet ne pouvait s’en tenir à œ que lui fournissaient les bio-