Voyez J. Michelet, ch. II
4. Elle était restée, même après la mort de Michelet, profondénent jr'ouse de Mme LDumesnil qui avait la première fait connaître à Michelet ce que pouvait être une affection de nature idéale pour une femme capable de le comprendre et de s'associer à toutes ses penses.
58 LIVRE Il. — LA CRISE DE LA PENSÉE DE MICHELET
rencontre par les lettres de Mme Dumesnil et d'Alfred, son fils, qui se trouvent dans l’ouvrage d'Eugène Noël, paru en 1877, et intitulé : Michelet et ses enfants. Les relations de Michelet avec Mme Dumesnil tiennent entre le $ mai 1840, où ils se virent pour la première fois, et le 31 mai 1842, où elle mourut dans sa maison. |
Ce que Michelet était alors, nous le savons par une lettre où Alfred Dumesnil, le 30 décembre 1840, raconte à sa mère une soirée passé chez l'historien. Nous y trouvons une charmante image de l’intérieur de Michelet, de l’animation qu'il savait donner à toutes les conversations, des soins touchants qu'il avait pour son père, pour ses enfants, le petit Charles, âgé de douze ans, et Adèle, âgée de seize ans, dont la grâce, visiblement, était un attreit de plus pour le jeune visiteur.
Mme Dumesnil était heureuse de voir son fils se développer dans ce milieu si cordial, en même temps que d’une si haute culture. Quinet. récemment arrivé à Paris avee sa femme, y était un hôte familier et inspirait au jeune Dumesnil une profonde affection. Elle se promet de rejoindre bientôt son fils. Rien n’était plus touchant d'ailleurs que l'intimité entre cette mère et ce fils, qu'elle exprime en termes délicieux. :
A la fin de février 1841, Mme Dumesnil vient passer quelque temp: à Paris. Elle va au Collège de France et caractérise le genre d’éloquence de Michelet en disant : « Ce sont des élans de génie dans une adorable causerie d'intimité. » Elle devient une familière de la
maison. Michelet lui demande des conseils pour l'éducation de &s enfants et elle se montre pour Adèle une amie maternelle; Charles & met à l'appeler « petite mère ». Elle est sous le charme de Michelet.
qu'elle s’étonne de trouver toujours « savant, bon homme.
artiste et poète, et toujours en souriant ». Elle vient constamment le voir bien que, déjà, les maladies lui rendent douloureuses les courses
en voiture. Miehelet se sent renaître. Il découvre dans sa situation
« de sérieuses douceurs » (4 avril), qui, en mai, se changent en joie
exaltée. J'ai cité le morceau du 9 juin 1841. où, en présence du Pa-
théon, il exprimait la joie intense éprouvée en apprenant qu
Mme Dumesnit allait venir s'installer chez lui, avec son fils, at |
second étage de la maison de la rue des Postes. Une note du 21 œût
nous apprend que, dès mai 1841, il avait célébré sa Renaissante
dans un véritable accès d'’exaltation ‘. C'était le moment où Mme Dumesnit venait d'emmener à Rouen, à la sente Büihorel, où
son mari habitait alors, Adèle et Charles, et où Michelet proposait à Mme Dumesnil d'aller en Suisse faire un voyage en famille. Mme Dé mesnil, très touchée, refusa, maïs accepta de venir habiter dans la |
1. « Je repassai, écrit-il, après un bain aux Feuillanfines, trois moments
du même lieu : l’amer moment où je lisais Saint-Simon, juin 1839 ke moment | d'exaltation où j'écrivais ma Renaissnce, mai r841 — celui où, heureux
mais plus calme, je me remets à vivre, 21 août, anniversaire de ma m5 sancc. »
LA CRISE DE 1840 A 1842 | b9
maison de Michelet, pour y suivre un traitement que le grand chirursicn de l’époque, Lisfranc, croyait de nature à améliorer son état.
Michelet put croire un instant que. grâce à la vie nouvelle de Mme Dumesnil et aux soins de Lisfranc, la guérison était possible. Il note une course à Versailles, le 31 juillet, où Mme Dumesnil se dit toute heureuse de s’appuyer sur sa petite main puissante, et où elle lui témoigne une tendresse qui dissipe toutes les ombres. C’est à Versailles qu'il écrit la table des matières du cinquième volume de l'Histoire de France, signe du lien qui existait pour lui entre l'affection qui venait d’une manière si surprenante illuminer sa vie, et l'inspiration si élevée, si pure, si réconfortante, qui animait ce cinquième volume. Il avait, à ce moment même, en juillet 1841, la joie de voir Quinet nommé professeur des langues et littératures du Midi au Collège de France!.
Quelques jours après, il allait, du 14 au {6 août, passer trois jours à Fontainebleau avec ses deux enfants, Mme Dumesnil et le jeune Alfred. Les notes de ce voyage nous le montrent dans une disposition à la fois mélancolique et heureuse, et l’on devine son regret de l’avoir connue si tard, déjà touchée par la maladie.
Cette impression de bonheur et d'espoir ne devait pas être de longue durée. Déjà, dans une visite faite à Rouen et à Vascœuil, le 24 et le 25 septembre, avec Mme Dumesni!, il la voit souffrante et éprouvant de lugubres pressentiments. Il a hâte de la ramener à Paris, auprès des secours médicaux. S'il eut encore quelques jours d'espoir, ce ne fut qu’une lueur.
Alors commença le drame le plus étrange, le plus compliqué. Îl est infiniment difficile à résumer, parce qu'il est fait de mille fluctuations diverses. Maïs il est essentiel pour comprendre le développement intellectuel et moral de Michelet, et la direction prise dès lors par son enseignement et ses livres. Je laisse de côté en ce moment la situation générale, la lutte des partis, l’association au Collèze de France de Michelet avec Mickiewicz. En 1842, l'importance de ce drame intérieur l’emporte de beaucoup sur tout le reste.
Contrairement aux dires d’Eugène Noël, le journal du voyage à Vascœuil de septembre 184t prouve que Mme Dumesnil avait gardé les pratiques de la dévotion, faisait dire des messes. Pendant sa maladie, Michelet s’ingénia à lui procurer le secours spirituel qu’elle réclamait. Mais il souffrit cruellement du divorce intellectuel et moral que leurs divergences religieuses mirent entre eux. Les textes que j'ai cités dans mon Jules Michelet ne laissent aucun doute à ce sujet et prouvent jusqu’à l'évidence que Michelet était déjà entièrement détaché de toute croyance catholique. Il jugeait nécessaire seulement”, tout en travailtant à préparer un credo nouveau pour les générations futures, de ne pas rompre violemment avec le passé. de lui témoigner respect et reconnaissance, de l’embaumer pour ainsi