‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 22 sur 105 · Cf. J. Michelet, p. ro · texte numérisé non relu

Cf. J. Michelet, p. ro

dire dans les aromates d’une vénération toute historique et d'une piété sentimentale. Après cette crise, seul à son foyer avec son vieux père voltairien, sa femme morte, son amie morte, sa fille marié, voyant les représentants de cette Église, qu'il croyait vaincue, prendre une attitude agressive et conquérante, il renoncera à tout ménagement et croira que, pour fonder la foi nouvelle, il faut dénoncer courageusement ce qu'il considère comme les erreurs et la malfaisance de l’ancienne : « Le Moyen-Age, écrira-t-il dans le Peuple, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans mes histoires la tou-

Chante, l’impuissante inspiration, j'ai dû lui dire : « Arrière !

aujourd’hui que des mains impures l’arrachent de sa tombe et mettent

! cette pierre devant nous pour nous faire choir dans la voie de

l'avenir. »

Il accomplit ce divorce sans colère et sans allégresse; il l’accomplit avec douleur et déchirement de cœur, car au moment où :ïl s’écriait : «€ A moi, à avenir ! » il se reprenait et sentait un frisson dans tout son être

« Avenir inconnu, écrivait-il au moment du mariage d’Adèle, le 5 août r843, sombre Orient où la Jumière apparaît si peu encore. L'aube? non. pas mène l'aube. Si je pressens l'aube, c’est au froid des dernières heures dela nuit, de sorte que je ne vois pas bien, en sentant le froid, si c'est le souffle frais qui annonce l'aube, ou la froide haleine de la nuit qui meurt. »

Et à la fin de cette page d'une si poignante éloquence, il écrit encore, en se retournant vers ce passé

« Une larme encore et puis je vous suis, à Avenir

Ilélae, ce n’est pas ma faute si j'avais mis l’esprit dans un corps, si les meilleurs mouvements de mon cœur avaient été rattachés à une forme changeant-. Ma mère, ma femme, ma fille et cette grande mère, l’Eglise, d'autant plus aimée de moi, que, longtemps je l'aimais dans la liberté.

Adieu, Eglise, adieu, ma mère et ma fille. Adieu douce fontaines qui n.: fûtes si amères! Tout ce que j'’aimai et connus, je le quitte pour l'infini inconnu, pour la sombre profondeur où je sens, sans le voir encore, le Dieu nouveau de l'Avenir. »

C'est précisément pendant les cinq mois de janvier à mai 1$ où Michelet est en proie aux plus atroces tortures du cœur. qui débat en mème temps dans Îles incertitudes d’une pensée qui se cherchait elle-même pour arriver à se faire une philosophie de l'histoire eapable de le guider dans l'étude et dans la vie. C’est vraiment une lutte de Jacob avec l'ange. Il lutte dans les ténèbres et ne veut pas le quitter qu'il ne lui ait dit son nom. L'ange ne lui dit pas son nom et le blessa d’une blessure qui ne devait pas se fermer — mais il avait pris dans cette lulte une audace et une fermeté qui ne devaient plus se démentir. Essayons de reconstituer ce drame étrange et obscur.

Michelet, dont la santé n'était jamais très brillants, demanda, hien avant la rentrée de 1839, dès le milieu de septembre, à Letronne, de l'autoriser à se faire suppléer par son ancien élève et secrétaire Yanoski. La lettre de Michelet le présentait en ces termes :

"fi

M. Yanoski, (du Jura) né è Lons-le-Saulnier en. 1813, élève de l’Ecole Normale, agrégé d'histoire, professeur au Collège Stanislas. Il est auteur d’une Histoire des Carthaginois (1841). I1 a été deux fois couronné par l'Institut, L'A- ‘…Jémie des inscriptions lui a donné le prix proposé pour l'Histoire des milices iurguignonnes, l'Académie des Sciences morales et politiques pour son Histre de l'Abolition de l’Esclavage. Ces deux mémoires sont des ouvrages fort rendus et d’une vaste érudition. »

Le 8 janvier, Villemain. alors ministre de l’Instruction publique, ui écrivit :

Monsieur et cher confrère, conformément au désir que vous m'avez fait l'honneur de m'’exprimer, j'ai approuvé la présentation qui m'est faite de M. Yanoski pour vous remplacer provisoirement dans la chaire d'Histoire ct morale du Collège de France. Je regrette doublement le motif qui vous oblige : vous éloigner pendant quelque temps de cette chaire où votre enseignement a jeté tant d'éclat. J'espère que l’altération de votre santé disparaîtra promptement à la faveur d’un repos qui doit cependant être encore occupé par la continuation de vos ouvrages historiques.

Veuillez me faire savoir s’il est dans votre intention que la suppléance confiée à M. Yanoski ait lieu pour l'année entière.

Michelet répondit que « selon toute apparence, la fatigue nerveuse dont il souffrait n’aurait pas disparu avant que l’année soit écoulée »; il demandait au ministre d'approuver la présentation pour l’année entière. Le 10 janvier, Letronne annonçait à Michelet que Yanoski le suprléerait pendant le premier semestre seulement.

La vraie raison de la demande de congé était la maladie de Mme Dumesnil. Bien que souffrant, Michelet n'était pas très malade, car nous le voyons non seulement aller le 14 décembre à l’Opéra-Comique, entendre Richard Cœur-de-Lion, mais y retourner le 4 janvier pour y «nlemdre Joconde, de Nicolo, et la Dame Blanche, de Boieldieu !.

Jl continuait aussi à donner tous les mardis une leçon au Château. 1! y faisait un cours très original sur le xvr et le xvrr siècles, à la lis d’histoire et de littérature. Il y prenait successivement les personnages qui lui paraissaient représentatifs : Étienne de la Boétie et le

1. Au plus fort de la maladie de Mme D. le 22 mars, il écrit : « Depuis deux jours je suis poursuivi de cette ouverture de Mozart, la première que j'entendis en mars 1841 au Conservatoire. Au milieu d'une grande et puissante instrumentation, un petit adagio très touchant, une pensée de jeunesse au milieu de cette royauté d'art et d'âge mûr. »

Michelet adorait la musique, Il met Beethoven parmi ses maîtres et ses pères spirituels, et lui qui sortait peu de chez lui ne résistait pas au besoin d'aller parfois au concert ou dans le monde pour y entendre de grande musique. Mais il était aussi sensible au charme de Ja musique française. « Je retrouvai une romance d'enfance, le souvenir de la rue de Buffon. C’est uou merveille de voir comme Boicldieu emporte et glorifie ce triste poème de Scribe. Le musicien ici fut tyrannisé par le poète. Au contraire Grétry cvait dominé Sedaine dans Richard-Cœur-de-Lion. Ceci n'est pas pure mélodie. C'est un commencement d’harmonie, d'instrumentation. Au delà, c'est Rossini. Je trouvai dans le fameux trio : « je n'y puis rien comprendre », la partie du bouffe trop dissonnante avec le reste. Avec tout le génie de Boicldieu, il ne peut vaincre le faux du genre, le vaudevillisme. Le 3° acte est admirable, mais ce qui me plut davantage c'est le chant populaire d'iriande et d'Écosse. »

républicanisme du Contr'Un, De Thou et l’histoire, Cardan et les sciences physiques et mathématiques, les Scaliger et l’érudition, Galilée. Newton, Leibniz; très hardinrent, devant la reine des Belges, les troi: princesses et le duc d’Aumale, il y montrait la pensée moderne ruinant peu à peu l'édifice religieux et monarchique du passé.

Libre un instant de toute préoccupation autre que celles de sa malade et de son histoire', Michelet, tout en continuant Louis XI, se mit i méditer sur lui-même, sur sa vie, ‘sur son enseignement, faisant effort pour préciser et sa méthode et sa philosophie de l'histoire’.

Pour arriver à comprendre ce qui s'est passé en lui, je suis obligé d: scinder l'étude que j'ai à faire. Je tâcherai de décrire d’abord cGmment il a vécu ces mois de tragédie domeslique, puis d'analyser là marche parallèle de sa pensée dans la mesure où je parviendrai à ln dégager.

Madame Dumesnil est de plus en plus malade. En vain “1 consulte les médecins et les chirurgiens les plus illustres. Après Lisfranc, qu'on avait cru sur le point de la sauver, c’est le fameux boméojrathe, Hahnemann, le 8 janvier ; puis Chartron, le 18, puis Amussat. « Ces visites, dit-il, sont un véritable crucifiement, el pif pour elle seule. » Le diagnostic d’'Amussat est pour Michelet la sen: tence de mort: dès la fin de janvier, il n’a plus d'espoir.

Dans cette détresse, Mme Dumesnil perd confiance et dans les médecins et dans son ami. Elle demande d'abord un- magnétiseur, puis li confesseur. Michelet se sent éloigné, séparé de plus en plus de cel" qui était devenue sa vie même.

Pour confesseur, on songe d’abord à l’abbé Guerry’, puis à l'abh! Beauvais, enfin, à l'abbé Cœur, célèbre comme prédicateur, qui all. en 4842, devenir professeur à la Sorbonne, et en 1848 évêque d: Troyes. Il était un des admirateurs et des auditeurs de Michelet 5! Collège de France. Mais il prit vite sur Mme Dumesnil un ascendé qui fut pour Michelet une cause de jalousie et de douleur. En mème temps, Michelet faisait venir l grand peintre Couture, son ami. essayer de faire le portrait de Mme Dumesnil‘. Je ne referai Fi

1. 1 semblerait, d'après une mote que Michelet fit insérer dans Île Siècle le samedi 16 janvier, qu'il ait Eté pris à ce moment d'une sorte de décei: ragement et sur le point de renoncer à l’enseignement.

a. Il projetait alors de faire de ce travail sur la méthode la préface VIe t. Il en est resté quelque chose dans la préface de la Renaissance.

3 Il ne semble pas qu'on ait pensé à M. Bertrand, que Michelet 2\i choisi précédemment pour faire l'instruction religieuse de sa. fille. Michel: avait eu des relations amicales avec lui. Il venait d'ailleurs à ce moment mèmnt d’être nommé évëèque de Tulle. Il revint voir Michelet après la mort ds Mme Dumesnil et essaya un peu indiscrètement de presser sur sa consK"" Michelet se dégagea assez brusquement, en lui disant : « Ce qui nous pet une fissure étroite comme une Crevasse de glacier, mais qui va au CŒU AL la terre. » [Ce souvenir a été repris dans une note de la Préface de 1%°: p. xxv n. 1 de l'éd. de 1876.] à : |

&. I semble y avoir réussi, non sans peine, Car il pouvait raremenl avi quelques moments favorables auprès de la malade.

l'histoire de cette agonie'. Le 26 janvier, Mme Dumesnil peut encore jouir de la musique et chanter toute la soirée ; mais, dès le mois de février, elle est moribonde. Michelet, qui l'avait veillée pendant les premiers temps, est obligé d’y renoncer le 20 janvier, et, bien souvent, la porte de la malade lui est fermée. Son cœur l’est souvent aussi par le désaccord de leurs pensées et de leurs sentiments rehgieux. Il voit à côté de lui le jeune Alfred, à la vie de qui celle de sa fille est désormais liée par une mutuelle affection, malade de la maladie de sa mère et inspirant les plus vives inquiétudes. Cette longue agonie, cette lutte de la malade avec la mort, où Michelet épie tous les signes d'affection, et où des froideurs, des aigreurs, le laïssaient, comme il dit, « délaissé, bien plus quitté que quittant » prit fin le 31 mai. Michelet sut alors, par les dispositions testamentaires de Mme Dumesnil, qui lui laissait tout ce qu’elle avait de plus cher, qu’il avait été véritablement aimé.

À côté de ce drame intime, la vie personnelle, furieusement individuelle, de savant et d'artiste, continuait en Michelet, réclamant ses droits et s’alimentant de ses douleurs mêmes. Cela paraît étrange, douloureux, presque révoltant, et l’on est par moments tenté d'y voir un égoïsme sacrilège. Mais pouvait-il en être autrement? Dans tous les drames de la vie humaine, chaque individualité ne continue-t-elle pas à tisser sa vie propre au milieu des douleurs qui la brisent et semblent l’absorber? Avec une personnalité aussi puissante, cette dualité est nécessairement plus marquée encore. Ce qui surprend seulement et nous froisse, c’est que Michelet ait pu noter au jour le jour ses impressions et qu'il ait été préoccupé de ne pas laisser sombrer son individualité dans ce naufrage de toutes ses joies, de toules ses espérances. Et pourtant, n’y a-t-il pas là quelque grandeur, et comme l’obéissance à un commandement intérieur de la conscience et du génie?

En janvier, tous les matins, il écrit le second livre de son Louis XI et il prend des notes sur sa méthode, sur son histoire personnelle, son enseignement, qu'il veut faire entrer dans la préface de son sixième volume. Le mardi 114, il écrit :

« J’essayai de maintenir ma personnalité indépendante et de rester moi. Je me rejetais vers ma fille, vers mon Louis XI. Mais la voyant si souffrante, je me demandais comment je la négligeai dans ces jours irréparables..…. »

Non, il ne Ja néglisea pas un seul instant ; mais, dans l'océan furieux qui menaçait de le submerger, il dispute aux flots sa vie morale ct intellectuelle, Après le 15 janvier, il est occupé de l’article au fond sévère et dénigrant, sous des apparences de fausse modération, qu'avait publié dans la Revue des Deux-Mondes du 15, M. A. Cochut; il parcourt à nouveau ses notes sur sa méthode pour répondre à Aug. Thierry, cité par Cochut. Le 19, il écrit pour sa préface ce mot délicieux et touchant, mais qui montre à quel point il subjectivise l'histoire el mêle sa vie intime à son œuvre : « Ma France

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