‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 23 sur 105 · Voir Jules Michelet, p · texte numérisé non relu

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me pardonnera d'avoir osé, à son monument que je voudrais si noble et si haut, suspendre mon nid d'hirondelles. »

Il ecntinuait à voir ses amis; il allait même une ou deux fois diner en ville; mais c'était une souffrance. Il allait à l’Institut. Il faisait ses leçons aux Tuileries. Maïs les derniers jours de janvier, il se sentait impuissant et brisé.

Le vendredi 4 février,

« Elle semblait un peu mieux, elle pouvait s'asseoir... Je me remis séricusement à Louis XI Effort pour être libre, pour ressaisir ma personnalité. Je comparais hicr oct effort à celui d'Ulysse, poussé au rivage, repoussé, sa main s’arrachant. « C'est comme le polype qui, entraîné de son lit, garde les caillou dans ses filaments. » Odyssée E.

Yanoski avait ouvert son cours la première semaine de février, avec un grand éclat. Mais il tomba malade le jour mème. La maladie de poitrine qui ‘devait l’enlever en 1851, était déjà assez grave pour le rendre incapable d'enseigner. Dès le 1% mars, Letronne conseille à Michelet de ne pas compromettre la vie de Yanoski en le faisant remonter dans sa chairc au second semestre, et de reprendre luimême son enseignement. Michelct, sur la demande de Yanoski, lui envoie Andral', Le 44 mars, Andral écrit à Michelet

« Le pauvre M. Yanoski était véritablement bien et il marchait rapidement vers la convalescence, qui aurait exigé toutefois de très longs ménagement*, lorsqu'il y a deux ou trois jours, à la suite d’imprudences dont il se confess, il a eu une véritable rechute. Je l'ai vu hier, et malgré sa faiblesse, une saignée m'a paru indispensable. Ces détails vous disent assez qu'en supposant que cette triste maladie se termine bien (ce que j’espère sans l’affirmer). M. Yanos ki ne sera en état de vous suppléer que l'hiver prochain. »

Aussitôt, Michelet se décidait à reprendre son cours et il écrivait à Lctronne le 17 mars :

« Ma santé m'avait obligé à me faire suppléer el j'avais présenté à l'acceptation de mes collègues M. Yanoski. Ce savant jeune homme a commencé arx beaucoup d'éclat un cours que lui seul peut-être aurait pu faire : l’histoire des classes agricoles au Moyen-Age. Unc fatalité cruelle a voulu que le jour mèm? de l'ouverture de son cours, il est tombé très grièvement malade; il est encor au lit et sa santé donne les plus graves inquiétudes. Quand même il se remeltrait d'ici peu de temps, le laisser remonter en chaire, ce serait compromettre sa vie. Mais on ne la compromet pas moins en lui ôtant tout espoir d'y remonter. Dans cette pénible alternative, j'essaicrai, malgré ma très mauvais santr, et l'impérieux besoin de repos que j'éprouvais, de reprendre mon cours pendant le second semestre. Peut-être en viendrai-je à bout, en faisant une seul: leçon par semainc. »

Michelet se mit en effet, pendant le mois de mars, à préparer son cours sur la Philosophie de l'Histoire, qu'il divisa en sept leçons. Le jour de Pâques, 27 mars, il écrit

1. Andral était alors le plus célèbre des cliniciens de Paris, dont le cour: de pathologie interne faisait autorité. Il enscignait la pathologie dans À chaire de Broussais, et était connu comme le plus habile des auscultateurs

« Chose étrange, mes événements, ce sont mes idées. À côté d’une réalité si douloureuse, — mais à cause de cette réalité. J'ai persisté ces jours-ci à transformer ma formule. Je lisais surtout les Religions de Quinet. Trop d'extérieur trop de nature, pas assez de vie dont j'avais besoin. »

Le dimanche 27, il écrit sur la perpétuité, la solidarité. Le lundi 28, il lit l'Humanité de Pierre Leroux, qui le désole, parce que Leroux conclut à l’oubli de la personnalité dans la collectivité. Michelet écrit à la hâte contre Leroux. Il n’admet pas que la vie de l’homme soit renfermée en ce globe, et il conclut à une migration de globe en globe’.

Le mercredi 30, il arrête le plan de ses quatre premières leçons, d'une abstraction exces.ive. Elles doivent prouver l'identité de l’humanité dans tous les individus, identité méconnue par l'antiquité, pressentie par le christianisme, prouvée par la critique philosophique moderne, par Vico et Leibnitz.

« Fatigué d'abstractions (après l'avoir été de mon chagrin individuel) je me mis ce matin à revoir mon vieux Vico. Le principe est bien celui que j'ai signalé dans la préface de l'Histoire romaine. L’humanité est son œuvre à ellemême. Seulement j’ai eu tort, dans eette préface, de trop lier ce principe à l'anéantissement des grandes individualités historiques.

« 31. Je relis Vico. Je m'enquiers des dates précises pour lui trouver des précédents. Le soir Ravaisson me montre dans son Aristote : « Ce que nous faisons, nous le connaissons. » Avant la visite de Ravaisson, j'avais passé une heure ou deux près d'elle, engourdie d’un sommeil persistant. »

Le dimanche 3 avril :

« Après avoir écrit beaucoup, je me reproche de ne pas rester près d’elle dans ces derniers et irréparables jours. Je m'y rétablis à midi et n’en sortis guère qu'à six heures. Elle dormait, la dose de morphine ayant été doublée. »

Pendant tout ce temps, il lisait Isaïe, dont il voulait se servir pour sa troisième leçon, et il prenait des notes chapitre après chapitre, avec une émotion où sa douleur se sent à chaque ligne :

« Chagrin amer, superbe, colère menaçante, ironique, le tout plein de haine ct de fureur: Une foule de choses profondes; bien plus que le Moyen-Age, Isaïe est la fin d’un monde. »

Il écrit, le 4 avril, les pages admirables sur les prophètes, que j'ai publiées, et où il décrit en traits de feu cet homme-signe, ce croque-mort des empires, qui voit en lui, réfléchis au puits profond de son cœur, tous les faits comme présents, qu'ils soient passés ou à venir, comme Dieu les verrait au jour du jugement’.

Le jeudi 7 avril, il recommençait son cours — qu’il fit encore le 13, le 21, le 28, les 12, 19 et 26 mai. Mme Dumesnil mourut le 31.

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