TOME I
CA
Continuons à dépouiller le journal et à suivre le mouvement parallèle de la vie sentimentale et de la vie intellectuelle.
« Le lundi, Mme Ravaisson m'avait dit que son fils crachait le sang’. Le mercredi je vis Dargaud bien malade; à mon cours sa figure me consternait. J'appris en même temps que le D' Edwards, frappé d'apoplexie, venait de se faire catholique. Yanoski ne semble pas devoir se rétablir jamais. De toutes parts je me sens peu à peu déraciné. Tous mes amis meurent ou vont mourir, »
Michelet s'occupe pendant ce temps de secourir une famille pauvre de la rue Traversière. Il l’emmène aux Tuileries, et les princesses lui donnent quatre cents ‘francs pour elle. Il y va le lundi et le mercredi 42 avec Adèle et Alfred, y fait faire du feu, la cuisine, etc. Visite au Père-Lachaise, le mercredi :
« Je menai Alfred au P. Lachaise, cette immense histoire du xrx° s. accumulée sur un point... Le seul Abailard (avec Molière et Lafontaine) est antéricur (Logica me perdidit). La grande légende d'amour, la seule populaire, est celle du logicien. De tous les points du cimetière nous apercevions notre Panthéon. »
14. Jeudi. [Il y avait eu rumeur, au Collège de France, après La leçon du 7, un sifflet.] Cette fois les miens étaient venus tout émus, ct belliqueux. feux des Archives, Guérard, Daveluy. M. R. Letronne, avec Chartes. Cette figure critique me refroidit un peu... il s'enfuit après; par un mot Ravaisson m'apprit en sortant qu'il avait échoué contre Garnier, trahi par Guigniaut. Les gens du mouvement furent surpris; ils croyaient que j'allais rompre avec la tradition. Yanoski (subitement rétabli) me reconduisit. Au retour j'allai avec Charles rue Traversière et crus la femme presque morte, faute de sangsues. La bonne nouvelle semblait arriver sur le lit funèbre. Le soir j’allai voir le médecin M. Trappe, véritable homme de bois. Tout cela donne une idée terrible de la destinée du pauvre, dans ce quartier meurtrier. Je n'y vois qu’un affreux laboratoire à faire des enfants qui meurent, à faire des morts. »
Le 22 avril, Michelet revient sur ses impressions du Collège de France, sur ce mélange de sa vie et de son enseignement.
« Ils croient que mon enseignement est un enseignement. Ils croient que je vicns débiter des mots. Toujours j'y ai mis mon cœur, Ils ne savent pas que cette chaire a toujours été un asile , que je m'y suis toujours réfugié dans mes grands troubles d'esprit. Toujours j'ai pris Herr Omnes, comme dit Luther. non pour maître mais pour confident, pour ami. La communication individuelle ne nous suffit pas... Elle m'est souvent hostile. Que sera-ce s'il en est de même de la communication publique ? Le 3 avril, je me réfugiai au Cntiese de France, malade de cœur, blessé, cherchant un remède; personne ne comprit. plusieurs désapprouvèrent, un siffla. »
Fr
Enrhumé, tiraillé de la poitrine, il ne sort ni le samedi 3, ni le dimanche #4. Il poursuit ses leçons sur le raisonnement grec et scolastique, ajourne les Grecs pour tout concentrer sur Abaïlard, le Paraclet, le Saint-Esprit. Il reçoit des lettres ridicules.
Le mardi 26, il refait au Château sa deuxième leçon :
«a La princesse Clémentine me parut avoir été travaillée contre mon enscignement, frappée des fruits admirables de l’enseignement des Jésuites. » Mercredi 27. Avec Alfred, tour de Clovis ou de Ste Geneviève. D'abord