Îl est mort en 1rgo1, cinquante-neuf ans plus lard
LA CRISE DE 1840 A 1842 Gi
la densité des toits pointus.. Saisissement. « Plus l’herbe est serrée, plus la faux y mord ». Paris éclairé à merveille, le vieux Paris.
Douce lumière sans soleil, chaud printemps mélancolique, les vieilles maisons dans leurs jeunes feuilles, De là le Panthéon d'une noblesse admirable, nous dominant, mais doucement, sans fierté, nous montrant sa belle ceinture de promenades dallées par-dessus l’église, majestueuses promenades, où les grands hommes viennent sans doute la nuit au clair de lune. »
Jeudi 28 avril. Pour le droit du raisonnement, de la libre interprétation. Abaïilard, Paraclet, Joachim, Collège des trois langues etc. Auditoire très ému. Pelletan, Couture. Las et sombre je mc promenai parmi les lilas en fleurs.»
Dans les jours qui suivent, Michelet est navré de voir la langueur morale de Mme Dumesnil, qui, par défaillance, va revenir à la tradition catholique. Le samedi 30 avril, où il vote, à l’Institut, pour Rémusat, il trouve Edwards converti, « une de mes ruines ». Le 4 mai, il voit Mme Belloc, assidue au catéchisme de son fils, aux sermons du beau et riche M. de (Cous:y, éloquent et poitrinaire. Mlle de Montgolfier elle-même dit « qu’on marchait mieux avec des lisières ». Samedi et dimanche, 7 et 8 mai, il ne sort pas, souffre de la poitrine et de nausées :
« Je marchai beaucoup dans mon jardin, et soit cn marchant, soit en veillant madame Dumesnil, j’approfondissais ma pensée! Je vivifiais l'histoire en face de la destruction. C'était vivre et c'était mourir... Toute !a semaine dernière, n’ayant de cours ni au Collège ni au Château, je cherchai, pour moi, dans l’histoire universelle et même avant l’homme, comment l’esprit s'était créé, c'est-à-dire conçu ct accouché (Qu'est-ce que la mort? un accouchement.) Cette libre création sera pour Ja semaine prochaine. Cette semaine, depuis jeudi (Ascension) je cherchai plus spécialement pour le Collège de France, le développement d’Abaïilard à nous. Ma pensée dominante était que le temps moderne n’a pas élé si destructeur, si négatif; que 1: Moyen-Age fut un âge de guerre, qu'il rêva la paix, un âge de paix, le nôtre, qu'il s'ennuya d'imiter et de ne pouvoir imiter, les conditions sociales étant alors ennemies. Notre société moderne commence la réalisation de l'esprit de paix.
Où est ma vie, où retrouverai-je vie et chaleur, dans ce froid imminent ‘2 solitude ? Ma vie est... dans l'histoire ct la vie du monde.
Avant-hier, samedi, si affaissée que je regardais si la respiration soulevait encore la poitrine... Elle la soulevait lentement, à grands intervalles. Ses yeux, demi ouverts, dormaient, nageaicnt, mouraient. La prunelle suivait l'inclinaison du visage enflé; rien de plus terrible à voir.
Parmi ces émotions, je fouillais obstinément ma pensée. Laquelle? ticp bien d’accord avec ce que je voyais : la mort et la vie des nations, le rude problème de la destinée.
Il m'advint cette semaine ce que j'avais éprouvé dans l’autre, Dans l'autre, j'étais arrivé à un Dieu-mère, et que la mort est un accouchement. Le 6, vendredi : recherches d’érudition. Dès samedi 7, l’animation de l'esprit.
Etant resté (à la maison) le samedi, j’eus double journée. Samedi même, à 4 heures, le cœur s'éveilla sur mon sujet et souffla la vic : le Moyen-Age fut un Âge de guerre et rêva la paix.
Le dimanche matin 8, je repris l'idée de guerre par Notre-Dame (L'église de la victoire) comme monument de guerre, et le dimanche à 4 heures près de son lit, je trouvai mieux : que ke Moyen-Age ne put imiter, qu'il n'aima pas assez.
Le dimanche 8, à peu près à l’heure du terrible accident de chemin de fer {de Versailles où périt Dumont d'Urville] au pied de son lit, j’ajoutai cette note : le Moyen-Age ne peut aimer dans un monde de haine.
Lundi g et mardi 10, Le combat s'organisa dans mon esprit {la vierge, le diable)?.
Mercredi 11. Que l'esprit humain ne change pas par orgueil. Le temps présent a moins d’orgueil. Le Moyen-Age aussi avait besoin de changer.
Enfin le jeudi 12, je vis bien, à la leçon, que j'avais frappé juste. D'abord, je ke sentais à ma sérénité profonde, à ma certitude. Il me semblait, en parlant, que je nageais dans la lumière, je me sentais paisible, humble et fort. — Puis dans cette foule, dont un quart me semblait d'opinion oppo#:.
je crus voir peu à peu un mouvement de sympathie universelle. J'avais repris possession.
Je remarquai quelques figures de jeunes gens, sérieux, tristes qui à chaque moment, se regardaient; une jeune dame, avec un enfant, qui prenait des notes, etc... Il me semblait qu'Alfred avait meilleur visage. »
Michelet, au milieu de cette agitation, s'occupe de procurer à Dargaud une mission historique pour rechercher des documents sur Cluny, et comme Dargaud est incapable même de rédiger sa demande, ignorant tout de Cluny, c’est Michelet qui la lui prépare en passant tout le dimanche 15 à étudier l'Histoire de Cluny, par Lorain.
Lundi 16 mai. J'ai bien besoin de faire appel à mes pensées les plus fécondes, dans cette stagnation du mal, où, le cœur mourant, le corps se réveille. Cette force prolifique qui fait les orages de l’homme, qu'elle tourne à la
pensée... que la génération éphémère se taise, devant la génération des choses immortelles!
D'abord, résumons le travail de samedi.
Mercredi 17. Je fixai la première partie de la leçon : Maternité de la Providence. Restait l’objection : Ja mort. Je la traitai le jeudi matin (comme accouchement) (aussi d'après 1838 où j'avais pris la mort pour seule éducabilité des races barbares). Le mercredi, en creusant ce sujet avec Alfred, une chose m'était apparue : c’est que l’àme, loin de se perdre dans une généralité
quelconque, doit (d'après ce que nous voyons de l'échelle ascendante des êtres) s’individualiser de plus en plus,
Chose étrange : en présence de cette mort imminente, Michelet prépare déjà le voyage d'Allemagne où il doit se renouveler. Il. écrit le mercredi : « Visite de Ravaisson et de La Nourais (pour voyage d'Allemagne). Il insiste sur la Souabe comme vraie origine allemande *. Patrie de Schelling et d’Hegel, ‘et le jeudi : « Je souffrais de l'estomac, de la poitrine, et j'étais résolu pourtant à me renouveler s’il le fallait, d’air, d’occupations, de langue, de pays. » Il règle même avec M. Chartron qu'il fera faire à Alfred un petit voyage à Rouen avant le voyage d'Allemagne.
19. Leçon de jeudi. Plus de monde que le jeudi précédent. Personne de connaissance, sauf Mme Aubépin.
* Pendant les jours qui suivent, jusqu’au 31 mai, la malade, tantôt lucide, tantôt dans un délire doux, s’affaiblit peu à peu. Michelet note une à une les paroles touchantes ou douloureuses qu'elle prononce, tous les signes d’une mort prochaine. En même temps, en
1. Ceci a été effacé, par qui? 2. I dit drôlement le 21 : « Quinet croit, ce qui va peu à mes vues, que Strauss est de la Souabe, ce qui est vrai. »
présence de cette dissolution graduelle d’un être aimé, il poursuit ses pensées. Îl trouve dans l'office du jour du Saint-Sacrement Quantum potes, tantum aude, un commentaire de ses deux dernières leçons du Collège de France’. Il cherche des raisons de croire à l’immortalité. Où? Non pas dans des livres de philosophie ou de piété, mais dans des livres de science. Les passages du journal méritent d’être cités, car ils nous montrent Michelet toujours préoccupé de ces sciences naturelles qui. déjà dans sa jeunesse, l’avaient remué et qui, plus tard devaient lui suggérer une série d'ouvrages. Toute sa vie, il a été harcelé par le problème, le mystère de la relation du physique et du moral, des rapports de la nature et de l’homme.
I écrit le mardi 16 :
« Le matin, après avoir peu et mal'écrit, je me mis à lire l'organogénie de Serres dans l’Encyclopédie (dont m'avait parlé la veille M. Dussieux) Quid l’animal, embryon permanent de l’homme. J'avais été renversé de la grandeur d’une science qui m'arrivait ainsi à la fin, mais aussi remué profondément de la fatalité de génération, de son influence sur notre liberté, sur la destinée de l'être libre. Hélas! la génération a lieu, si souvent, sans l'amour.
Samedi 28. — Langueur, langueur, langueur... mais vitale et germinante. Cette saison, si favorable à nos amis et nourriciers les végétaux, est un entr’acte pour nous,
« D'autant plus entr'acte et halte qu'après un mouvement violent, une production exagérée de deux ans, après ce dernier effort pour me reprendre et me ramasser en un Cours, mon mouvement s’arrêtait de lui-même, ou n'oscillait que faiblement. Cela est sensible dans mon cours même. Le mouvement d'abord violent, douloureux, tout inspiré de la mort, devient plus vital, se pacifiant, se calmant, s’affaiblissant.
« Samedi nous discutions Îles chances de la vie à venir, ou plutôt nous établissions la certitude que toutes les analogies du sent ct du passé donnent du progrès futur... A quoi Alfred objectait : « , ce n’est qu’un divorce, mais combien de temps, et pendant ce temps de séparation, nous aurons mené une vie différente, pris des habitudes différentes. Nous ne serons plus les mémes. » Je répondais : « Notre progrès sera certainement double; d'une part nous serons plus haut dans l'échelle des êtres, c’est-à-dire plus individualisés; mais en même temps plus interprétatifs et plus assimilateurs, c'est-à-dire que, voyant tout ce qu'il y a de différences, nous verrons aussi qu’elles sont généralement extérieures. Plus on voit au fond de la vie et plus on voit de ressemblances. La différence est à la peau; l'organisation intérieure est fort analogue (Voy. dans ma leçon de janvier 1840 passage de FR DATE
29. Dimanche, Fête-Dieu... Temps admirable. Je Îus près d'elle Geoffroy St Hilaire. ;
« Physiquement j'étais très fatigué, peu souffrant. Deux jours de repos æt de lait d'ânesse m'avaient à peu près remis la poitrine. Je regrettais d'’interrompre mon cours, de laisser si tôt quelques figures allcntives qui me flottaient devant les yeux?.
« Le samedi 28, je fis venir de l’Institut Serres’ et Geoffroy St Hilaire. J'admirais comment cet esprit hardi ne veut tenir compte des reptiles (les rapportant partie aux poissons, partie aux oiseaux). Le peuple, en Provence,
1. [Jules Michelet, p. x27-129.] 2. [Ici un passage partiellement cité dans Jules Michelet, p. 118-119. Y ajouter ces lignes (après : « des nouvelles causes de vivre ») : « Le Rhin d’Hugo et de Michiels ne nous arrêtèrent pas longtemps ».]