Principes d'organogénie
&. Notions de philosophie naturelle, 1838.
appelle la couleuvre, anguille de buissons; l'anatomie de la tortue, a autorié M. de Blainville à l'appeler ornithoïde. ‘
« Ce génie de la vie que Geoffroy a montré dans la science, il l'avait d’abord produit dans un acte héroïque. Incapable de faire, comme tant d'autres, abstraction de la vie dans les êtres vivants, il ae put dans la Terreur se résigner (comme le condillaciste Garat, etc.) à laisser mourir ceux qu'il aimait.
« Ce génie de la vie lui a fait voir mille choses dans l'organisation; mais par son excès même, et son incapacité de distinguer, il voit toute vie comme belle, c'est-à-dire qu'il n'a pas le sentiment du la beauté (ordre et distinction). Un poisson lui semble aussi beau qu'un homme. Les monstres le charment, etc.
« 11 me donne l'idée d’un de ces barbares primitifs qui avaient en eux tant de vie et de sang que, tués, ils combattaient toujours, d'un barbare qui, sans cesser de l'être, aurait envahi la science moderne, en brisant comme de vains fils, toutes nos classifications.
« En mème temps, cet homme fort ct naïf, cet homme toujours enfant (Ampère ne l'était qu'en apparence et par distraction) donnerait sans cesse à rire par sa force gauche. Samson jouant par devant les Philistins... Ne riez pas cette grosse main d'enfant peut prendre vos colasses pour jouet, casser votre temple... et sans en être écrasé, »
Michelet fait sa dernière leçon le jeudi 26. Il écrit les lignes précédentes le 30 mai, lundi, pendant que Mme Dumesnil agonisait.
Le mardi, elle meurt, au moment où, après l’extrême-onction, on finissait les prières.
Le jeudi 2 juin, il conduit son amie au Père-Lachaise.
Dans ce naufrage de son bonheur, il écrit le 4 juin : « Je sais maintenant ce qu'il en coûte de s'étendre; et pourtant, quand je songe aux richesses morales qui ont inondé mon cœur! » Dans le voyage qu'il fait à Rouen et Vascœuil, du 5 au 12 juin, il cherche avec un soin jaloux tous les souvenirs de Mme Dumesnil. Dans le voyage d'’Allemagne qu'il fait avec ses enfants et Alfred Dumesnil, du 19 juin au 30 juillet, la pensée de celle qu'il a perdue, le regret de l'avoir connue si tard, la jalousie de toutes les affections qui, avant qu’elle le connût, ont occupé son cœur, tout cela remplit sa pensée.
En même temps, il lutte avec une indomptable énergie pour & reprendre, pour rester lui-même. Il poursuit infatigablement la solution du problème qu'il s'était posé en préparant le cours de 4842 : concilier la vie individuelle et la vie universelle de l'humanité, trouver dans l'individu l'explication de l’univeræl. Son optimisme fondamental, sa foi dans un ordre divin du monde, ue périt pas dans cette tourmente. Il a le courage, pendant les .ix jours qu'il passe à Paris entre son retour de Rouen et son départ pour l'Allemagne, d’aller à Neuilly le mardi 14 juin, faire aux princesses une leçon sur le Gouvernement maternel de la Providence, leçon à laquelle tient à assister la duchesse d'Orléans, qui devait quelques semaines plus tard connaître, elle aussi, l’horreur de l’écroulement subit d’un bonheur incomparable.
A Rouen, dan, le jardin de la sente Bihorel, où douze cents cericiers forment une sombre allée, il se promène le 7 juin, tout absorbé ‘dans sa pensée, et c’est toujours la même pensée : « Oui, une destinée d'homme, quand on y pénètre, est plus qu’une vie de nation. Les nation, sont des universaux, une sorte de moyen terme entre ls
vie vraie de l'individu et la vie vraie du genre humain. Ce sont des essais d’individualisation collective ». Visitant Rouen avec Chéruel, il s’imagine qu'il pénétrera mieux l'âme de la vieille ville en y mélant, non son individualité propre, mais celle de Mme Dumesnil, qui y a vécu.
« Dès le matin, j'avais dit à Chéruel : « Il ne s'agit pas d’archéologie, mais de vie, d'ensemble ». J'allai donc avec lui toute la matiné levant chaque pierre, et sous chaque, regardant si je verrais là l’âme de Rouen. :
« Portant en moi l’intérèt d'une destinée individuelle, je mettais cette âme partout. Ces pierres vivaient de sa présence, de son regard qui y fut ei souvent atlché. Tout prenait ainsi vie et sens. St Patrice était l’église où elle avait longtemps entendu les messes en musique. St Ouon sublime et sépulcral, était la paroisse où Alfred fut ondoyé. C'est à la cathédrale que la famille allait à la messe, et, dans les dernières années, elle allait seule s'asseoir près dis tombeaux d’Amboise et de Brézé. »
Lisez le journal du voyage d’Allemagne de 1842, vous verrez se continuer à travers mille impressions d'art, de nature et d'histoire. ce dialogue de Michelet avec lui-même, cherchant à arracher son individualité intacte de dessou$ les ruines de son bonheur. L'Allemagne a été un repos, une diversion, mais surtout une préparation à une vie nouvelle. J1 prend la résolution d’arracher de son cœur tout stérile regret pour kes formes condamnées à périr, et de regarder avec courage et confiance vers l’avenir. Des adorateurs du passé veulent le dresser contre l’avenir. Lui qui, mieux que tout autre, a compris et aimé ce passé, il a le devoir de lui barrer la route dans ce retour offensif ec de travailler à préparer le credo de l’avenir. Il exprime ces idées avec une adiwuirable éloquence, le 5 août 1843, au moment où Adèle se prépare à quitter le foyer paternel pour fonder une famille. Michelet est désormais vraiment seul; mais il se sent jeune, prêt à recommencer la vie, à aider le monde dans cette transition nécessaire entre des formes mortes et des formes plus belles, plus hautes, mais encore enveloppées dans une chrysalide informe.
Cette analyse peut-être trop longue nous fait toucher du doigt l’influence capitale exercée par le drame de sa vie intérieure, dans la décision par laquelle, dès 1843, il fait de son enseignement et de ses livres une prédication morale de libre-pensée et de démocratie. Le fond de sa pensée n’a pas changé; il précise simplement ce qui était déjà en germe en lui dès 1825 et 1827; mais alors, comme il le dit lui-même dans ses notes, le savant et l'artiste dominaient encore en lui. A partir de 14842, le savant et l'artiste, toujours puissants, cèdent le pas à l’homme d'action.
Maïs cette irruption de Michelet dans l’action et la polémique a eu pour point de départ sa pensée philosophique, ses méditations sur la loi d'évolution, qui est le fond même de la vie de l’humanité, la nécessité d’une transformation perpétuelle, où le passé, tout en transmettant à l’avenir Fessentiel de son être par l’hérédité, meurt cepen-