‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 27 sur 105 · Dans Jules Michelet, p. 131 et suiv · texte numérisé non relu

Dans Jules Michelet, p. 131 et suiv

72 LIVRE Ill. — LA CRISE DE LA PENSÉE DE MICHELET

dant sous sa forme présente, pour renaître sous une forme nouvelle. Pensée très simple, très vraie, qui est ta loi de l’histoire et de l'humanité. Michelet a cherché à la préciser et à l’approfondir dans ses cours de 1842 et 1843, que nous allons essayer maintenant de reconstituer. .

Ces pensées, ne l’oublions pas, se rattachent aux préoccupations do minantes des esprits novateurs qui prétendaient vers 1842 tracer aux générations nouvelles la voie de l'avenir.

Depuis le mouvement, saint-simonien, la société française était agitée par un double tourment : celui de la réforme sociale et celui de la réforme religieuse. La philosophie de l’histoire ne se présentait plus aux hommes de cette époque sous la forme relativement simple sous laquelle elle apparaissait à Vico et à Herder. Elle est pour eux une explication générale du monde. Ils cherchent dans l'histoire de l’humanité le secret des destinées de l’âme individuelle et des relations du fini avec l'infini. A cette conception d'ensemble qui a fatalement un caractère métaphysique et mystique, bien qu'elle prétende s'appuyer sur les réalités de l’histoire, on rattache les transformations sociales et religieuses que l’on prévoit et que l’on souhaite.

Ballanche avait, dès le premier quart du xix° siècle, dans ses Essais de Palingénésie sociale, tenté une explication symbolico-mystique de l'Univers, dont on trouve l'influence chez presque tous les philosophes sociaux du quart de siècle suivant. Saint-Simon et Auguste Comte s'étaient tenus sur le terrain des réalités terrestres, mais les socialistes, en particulier Fourier et ses disciples, mêlaient à des prophéties messianiques des rêves de palingénésie et de métempsycose. Parmi les amis de Michelet, plusieurs étaient ardemment préoc cupés de trouver une explication religieuse du monde conciliable avec les idées modernes.

Michelet est ‘’ami de Lamennais, qui venait de publier en 184 son Esquisse d’une philosophie. Il a auprès de lui Quinet, dont le Génie des Religions vient de paraître, enfin il est lié avec Pierre Leroux et surtout avec Jean Reynaud. Pierre Leroux a fondé en 1836 avec Jean Reynaud l'Encyclopédie nouvelle; en 1841 il crée avec Viardot et G. Sand la Revue Indépendante. Il a publié à la fin de 1840 son livre de l'Humanité, où il étudie précisément la question du rapport de l'individu à l’humanité, la science du moi et Is science du nous, où il montre l’humanité se développant indéfiniment dans une solidarité progressive par l’action des individus, mais ceuxci persistant au sein de l'espèce, se reproduisant pour ainsi dire de génération en génération par une sorte de réincarnation Sans mémoire Enfin Michelet est l’ami de Mickiewicez qui prêche au Collège de France le messianisme de Torvianski.

Michelet va chercher à marquer sa doctrine propre à côté de celle de Lamennais, de Quinet, de P. Leroux. On peut même croire que le désir de se distinguer d’eux est un des mobiles directeurs de sa pensée, car il a parfois de la peine à formuler une pensée originale à côté d la leur.

Les mois de janvier et de février, puis de mars 1842, sont consacrés à une préparation du cours divisé en deux parties : ma vie et ma philosophie. Il jette ses idées sur le papier avec des dates !. | Le sens de sa vie et de son œuvre, c’est la révolte de la personna- : lité contre la mort. Or c’est l’histoire qui sauve les morts de la mort. : E il ajoute, préoccupé de cette idée de mélempsycose qui se retrouve . chez Pierre Leroux, chez Jean Reynaud : « Il n’y a point de morts. C'est le retour des mêmes personnes. »

Méditant ainsi .ur lui-même il aboutit à la lamentation qu'il écrit le 30 janvier 1842 avec ce titre : « In urna perpetuum ver ». César ayant vu en songe une foule d'hommes qui lui tendaient les bras, fit rebâtir Corinthe et Carthage, et Claude créa au Musée d'Alexandrie un lecteur pour refaire l’histoire des peuples disparus.

« L'historien, dit Michelet, n'est ni César, ni Claude, mais il voit eee : dans ses rêves une foule qui pleure et se lamente, la foule de ceux qui n'ont pas vécu assez, qui voudraient revivre... Ce n'est pas seulement une urne et des Jarmes que vous demandent ces morts. Il ne leur suffit pas qu'on recommence leurs soupirs. Ce n'est pas une nénie, une pleureuse qu'il leur faut, c'est un devin, vates. Tant qu'ils n'auront pas ce devin, ils erreront autour de leur tombe mal fermée et ne se reposeront pas.

« Il leur faut un Oedipe qui leur explique feur propre énigme dont ils n'ont pas eu le sens, qui leur apprenne ce que voulaient dire leurs paroles, leurs actes, qu'ils n'ont pas compris. Il leur faut un Prométhée, et qu'au feu qu'il a dérobé, les voix qui flottaient glacées dans l'air se révoltent, rendent un son, se remettent à parler. Il faut plus; il faut entendre les mots qui ne furent dits jamais, qui restèrent au fond des cœurs (fouillez le vôtre, ils y sont); il faut faire parler les silences de l’histoire, ces terriblés points d'orgue où elle ne dit plus rien, et qui sont justement ses accents les plus tragiques. « Alors seulement les morts se résigneront au sépulcre, Îs commencent à comprendre kur destin, à ramener les dissonances à ‘une plus douce harmonie, à se dire entr'eux ct tout bas le dernier mot de l’Oedipe ñ1vtw6 xs: rads xupta Les ombres se saluent et s’apaisent. Elles laissent refermer leurs urnes. Elles s'en vont, bercées de mains amies, se rendorment et renoncent à leurs songes. Urne précieuse des temps écoulés, les pontifes de l'histoire la portent et se la transmettent avec quelle piété, quels tendres soins! (personne ne le sait qu'eux-

Page 1