‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 4 sur 105 · TOME Il · texte numérisé non relu

TOME Il

graphics déjà légendaires de sainte Geneviève et de saint Germain. Son esprit inventif amplifie cette histoire et lui donne une portée symbolique; Geneviève lui paraît une sorte de préfiguration de Jeanne d'Arc. L’une et l’autre personnifient le rôle libérateur que la femme est destinée à jouer dans les grandes crises. Son histoire est même, dit-il, plus vraisemblable que celle de Jeanne d'Arc, pourtant si certaine. Écoutez cette page d’une curieuse éloquence, où Michelet laisse déborder tout son cœur, ce cœur d’où il devait tirer deux ans plus tard le merveilleux récit de sa Jeanne d’Arc. Il nous montre Atlila reculant à Paris, à Oriéuns. pour aller se briser contre Aétius :

« Ce qui l'avait poussé sur Orléans, c'était dit-on, la fermeté de Paris. Les gens Je Paris veulent fuir, Geneviève retient les femmes en prière. On veut la noyer. Arrive un diacre d'Auxerre qui la sauve. Paris subsista. Restait à le défendre des défenseurs de l’'Empiie, des Francs, qui n'étaient guère moins cruels que ceux qu'ils avaient repoussés. Elle dit à un prètre: Bätissons à St.-Denis. Point de chaux. La chaux se trouva miraculeusemeat. Mais Paris se mourait de faim. Lxs Francs couraient les campagnes; plus de ceultures sinon vers la Haute-Seine. Enlèvement de captifs; terreur de tomber sous un maître sauvage qui même à jeun semblait ivre.

« Elle se jette en bateau; elle navigue hardiment, elle fait arracher les pieux qui gènaient et les barbares la respectent, ayant aussi leurs voyantes comme la voyante gauloise. Elle rapporte des vivres, cuit du pain, le donne avant même qu'il ne soit cuit. Les filles qui l’aidaient s’étonnent. Elles entendent dans la rue les pauvres affamés qui louaient Dieu et Geneviève.

« Quoique Grégoire de Tours n'en dise rien gn sa qualité d'évèque, nul doute qu'avant les évèques ct les politiques il n’ait fallu des voyants, du moins de saintes femmes pour apprivoiser les bêtes sauvages, plus corrompues encore que sauvages, et byzantinisées. Jamais sans la Pucelle on n'’eût ramené à l'esprit d'ordre les brigands armagnacs. La Légende de sainte Geneviève vst bien plus vraisemblable que l’histoire de la Pucelle. Childéric la vénérait, cette maîtresse de Paris. Il n'osait garder contre elle les captifs qu'elle réclamait. Un jour, pour tuer ses captifs, il ferme les portes. Mais les portes, bien apprises, s'ouvrent d’elles-mêmes au doigt de Geneviève. Admirable charité de ce temps, égale au malheur du monde. |

« Voilà le véritable point de départ de la France.

« Toute ‘son histoire est comprise entre la Gauloise et la Française, naïves images de la Patrie, qui non seulement la défendirent, mais qui la représentèrent; ce bon sens dans l'enthousiasme, cette tendresse de cœur, ce caractère bon enfant de l’ancienne France. C’étaient deux bonnes filles.

« Sainte Geneviève ne porta pas l'épée et n’eut pas cette gloire cruelle du martyre, mais elle eut ce que la Pucelle demandait et désirait tant : elle se remit à filer, à cuire du pain pour les pauvres. Elle fut la bonne nourrice de Paris. Elle employa ce barbare Ciovig à bâtir sur cette montagne le grand asile qui attira tant de pauvres étudianis ce qui fit de Paris la ville universelle du monde.

Si l’on nous rebâtissait cet asile tel qu'il a été, je voudrais qu’on miît aux portes la nourrice de Paris et la libératrice de la France, les bons génies de la Patrie. »

Insistant plus encore sur le caractère éminemment national, français, de sainte Genrviève, Michelet écrit ces lignes charmantes, mais où, vraiment, on ne saurait voir autre chose qu'une fantaisie poétique :

« Le don du rire, le don des larmes, appartient à notre climat. Notre ciel rit et pleure presque en mème temps. Capricieuse Iris, fantasque et charmante

Climat unique, plus variable que l'Allemagne et que l'Angleterre. Non la robe flottante des brouillards, le petit point solkeillé sur le gazon. Les nuages plus haut se battent au ciel. Brusque écart, ct coup soudain de lumière... Cette intelligence du ciel avec l'homme, si frappante en ce pays, est glorifiée surtout dans la plus nationale de nos légendes, la légende de sainte Geneviève. On sait que dans les sécheresses, lorsque la terre se mourait de soif, la sainte levait au ciel ses yeux mouillés de larmes et le ciel pleuvait... que si l1 pluie durait trop et noyait la terre, la sainte pleurait encore ct le ciel souriait pour la consoler. »

Très ingénieusement et très justement, après avoir montré Paris privé de son rôle de capitale pendant la décadence mérovingienne et ls réaction austrasienne et germanique des Carolingiens, il signale dans le siège de Paris par les Normands en 885-886, le point de départ de l’avènement définitif de Paris à ce grand rôle. C’est Paris, avec son comte Eude, qui résiste à l’envahissement scandinave. Îl sert d'asile aux serfs cultivateurs, et les comtes de Paris, devenus ducs des Francs, succèdent aux Carolingiens. Avec Hugues Capet et les Capétiens, Paris devient la résidence habituelle des rois et le centre de leur action. C’est de Paris que Louis le Gros et Suger entreprendront la lutte contre la féodalité turbulente des environs. C’est autour de Paris et de son Parlement que les rois grouperont peu à peu toutes les provinces de France.

L'Église se trouve associée à la royauté contre la féodalité, et sa hiérarchie contribue, elle aussi, à préparer l'unité nationale.

Deux faits essentiels marquent Îe xu° siècle, l’affranchissement des communes et l’affranchissement de la pensée avec Abaïlard. Le succès d’Abailard paraît à Michelet intimement lié à l'esprit même du peuple parisien, esprit logique et positif. Toutes les classes s’éprirent d’un véritable enthousiasme pour la doctrine de la raison et du bon sens de ce Descartes prématuré, qui devait succomber sous l'autorité de saint Bernard. Michelet s'efforce d'analyser les éléments qui composaient la population du Paris du x1r siècle. On savait encore trop peu de chose sur les organisations des métiers pour qu'il ait pu dire sur ce sujet autre chose que de vagues généralités, dont certaines sont bien contestables, lorsqu'il prétend par exemple, que le mouvement des communes et la lutte philosophique entreprise par Abaiïlard sont une réaction contre la ferveur religieuse qui avait, au xr siècle, produit les croisades. Le x et le xm° siècles sont en réalité des siècles de foi ardente, et les luttes religieuses sont une preuve de cette ferveur. Après avoir consacré une leçon à Abailard, il en consacre trois à l’Église de Paris, à Notre-Dame, à l’Université et aux ordres religieux. « Je ne me suis pas écarté, dit-il, du plan que je m'étais proposé de suivre. Si j'ai raconté avec quelques détails la lutte philosophique engagée par Abailard au xn° siècle, la fondation des ordres religieux, l’histoire de l'Université, c’est que l'influence des ordres monastiques et de l’Université, des idées mises en circulation par Abailard, s'est fait sentir plus vivement à Paris que dans les autres

0 LIVRE Ill. — LA CRISE DE LA PENSÉE DE MICHELET

in me #1 parties de la France et qu’elles ont eu de là un immense retentissement dans l'Europe entière. »

De ces trois leçons, une seule est vraiment originale, celle sur Notre- Dame.

De Notre-Dame, Michelet avait minutieusement étudié l’histoire dans Dubois, Histoire ecclésiastique parisienne; Lebœuf, Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris; D. Félibien, Histoire de Paris. Il en avait analysé soit seul, soit avec les archéologues Digby et Didron, les moindres détails d’architecture, de sculpture et d’ornementation. Cela fait, Michelet ouvre ies ailes à son imagination, il cherche à deviner les sentiments qui ont animé le créateur de Notre-Dame, l'évêque Maurice de Sully, et ses successeurs, et la signification de cette majestueuse église. Il n'y voit pas simplement une œuvre religieuse, un Symbole de piété et de foi, il y voit le symbole du triomphe de l’Église et de la royauté à la fin du xir siècle et au commencement du xm°.

« Quand on va admirer un monument comme Notre-Dame, on ne voit d'abord que la foi de ce bon Moyen-Age, la naïveté d'un âge de foi qui dura quinze siècles. L’immobilité de ces saints de pierre fcrait croire que leur âge fut immobile. Puis un matin, sous ce costume uniforme, sous cetle soumission upparente, l'histoire reconnaît les agitations, les sourds murmures de la . liberté. Ce Moyen-Age fut un âge de combat... Oui, les Arints ont été troublés, ont souffert... lutte intérieure, lutte extérieure. Ces monuments qui s'élèvent, ce n’est pas toujours l'élan spontané de la foi qui les élève, mais l’ardeur du combat, le désir de courber plus bas les fronts rebelles... Mais autour, et dans ces basses maisons qui se pressaient autour de l’église, grondait la sourde révolte; dans la boutique [naiïssaient de] timides dérisions (corporation, conjuration). Ah! si vous interrogiez ces pierres, que ne diraientelles!

« Les alternatives que nous éprouvons dans notre vic individuelle, le monde les a éprouvées; avons-nous jamais un jour sans orage? »

Michelet considère Notre-Dame comme la réponse superbe de l'Église aux protestations élevées au xn siècle par Abaiïlard, les Vaudois, les Albigeois, Arnaud de Brescia, contre la foi catholique. Notre-Dame, c’est le génie de saint Bernard. Elle naît de l'accord momentané des deux puissances, la royauté et l’Église. Klle s'élève au moment où l’une et l’autre triomphent de leurs ennemis : Henry 11, puis Jean sans Peur, Raymond VI, Frédéric Barberousse. Othon IV'. C’est le pape Alexandre III, réfugié en France, qui, en 1163, pose la première pierre. Notre-Dame commence quand Saint-Germain finit. Le créateur de Notre-Dame, c’est l’évêque Maurice de Sully, un ancien moine arrivé par l'Église au sommet de la hiérarchie. Michelet voit en lui une âme altière et ambitieuse, qui veut établir la primauté de l’Église dans la cité, dominer Saint-Germain, égaler Sainte- Geneviève, contre laquelle il élève l’abbaye des chanoines de Saint- Victor. Il renverse deux églises pour établir Notre-Dame, allonge

1. Le combat semble avoir cessé. L'église est signée par la figure de Philippe- Auguste portant la couronne impériale de Bouvines (Michelet dit que Bidron met en doute la réalité historique des statues).

l'ile par derrière, abat les maisons par devant. Il élève d’un seul coup, entre 1168 et 1177, les voûtes du chœur à 104 pieds, (la hauteur de Sainte-Geneviève) et dédie l'autel en 1182, pour l’avènement de Philippe-Auguste et l’humiliation de Frédéric-Barberousse. Il meurt en 1196; le portaii et les tours ne sont achevés qu'en 1220, mais il a été le vrai fondateur. Il a mis son âme dans ces pierres. Il y jette les dépouilles des juifs. Au tympan de la porte sud du grand portail, il place l’évêque à droite et le roi à gauche. A la porte centrale. il met les docteurs avant les martyrs. Il se fait donner Saint- Éloi; il croit avoir annulé Sainte-Geneviève et garde pour Notre-Dame sur les autres paroisses de la Cité le droit exclusif de sonner les cloches et de baptiser.

Ainsi Notre-Dame s’avance jusqu’au Palais. Là se heurteront Îles deux seigneuries, celle du roi et celle de l’évèque : celui-ci trône dans la grandeur féodale avec ses tribunaux et son droit de justice. Le jour de son intronisation, il est norté par les barons et le roi et par les chanoines de Sainte-Geneviève.

Il n’y a rien d’excessif à regarder Notre-Dame comme un monument qui marque un moment de puissance à la fois de l'Église et de la ruvauté, et l’accord de ces deux puissances. Il n’est pas douteux non plus que la rovauté aït, dès le règne de saint Louis, à lutter contre la puissance envahissante de l’évêque de Paris, comme on le voit dans les démélés de saint Louis avec Guillaume d’Auvergne. Mais Michelet dépasse de beaucoup les bornes de la vérité historique quand il représente la construction de la Sainte-Chapelle et la translation de la couronneé d’épines comme dirigées contre Notre-Dame.

« La Sainte-Chapelle, dit-il, fut construite sans le consentement de l’évêque de Paris ni de l'archevêque de Sens. Et saint Louis montre lui-mème la couronne d'épines primant ainsi la vraie croix de Notre-Dame, piquée d’émulation, bâtit le portail de 1257, achève ses tours. Elle crève les murs et déborde en chapelles. Ses cloches sont souveraines, mais elle perd aussi. Sainte-Gencviève, vaincuc, lui échappe; d'innombrables écoles descendent de la montagne. Le Roi lui prend la moitié du droit sur Champeaux, c'est-à-dire que le Paris civil se forme aux dépens du Paris ecclésiastique*. »

1. J1 y a là une certaine exagération ou du moins une hypothèse un peu hardie. Saint Louis créa la Sainte-Chapelle sans autorisation, parce qu'il en avait le droit dans son Palais; mais on ne peut affirmer que cette absence d'autorisation ait été un acte d'hostlité, car l'archevêque de Sens était présent À la consécration le 22 avril 1248, et quand il transporta la couronne d'épines de Vincennes à la Sainte-Chapelle Saint-Nicolas en 1239 il commença par ln porter à Notre-Dame.

Quant à ce que dit Michelet de Sninte-Geneviève et des Écoles par rapport à l’évêque, il a raison, avec cette restriction qu'il ne faut pas avoir dans l'établissement des collèges de l'Université une victoire du Paris civil sur Île Paris ecclésiastique et que les Fcoles de l'Université ne descendirent pas la montagne Sainte-Geneviève, mais la remontèrent.

>. Ce qui est vrai, c'est que quand l'Université des maîtres et étudiants ‘de Paris fut constituée par la charte de Philippe-Auguste de 1200 et par les actes pontificaux qui reconnaissaient l'existence aulonome des associations de professeurs et d'étudiants et enfin par le statut du cardinal légat Robert Je Courçon de 1215 et le réglement d'Ilonorius III de 1222, l'autorité de l'évèque

Tel fut ce cours sur Paris, qui occupa vne place à part, centrale, dans la vie de Michelct. Paris est à la fois la préface, l'explication et le résumé de toute l'Histoire de France'. L'Histoire de France est l'œuvre de la vie Ge Michelet. Michelet a identifié sa vie avec Paris et, par Paris, avec la France elle-même.

de Paris et du chancelier de Notre-Dame, qui jusque-là avait seul le droit conférer aux professeurs libres la licence d'erscigner, fut considérablement di. minuée; d'autant plus que les Ecoles émigrèrent de la Cité et des abords du Petit Pont pour se répandre sur la Colline Sainte-Geneviève qui avait une autorité scolaire et le droit de donner des licences d'enscigner et fit concurrence au chancelier de Notre-Dame pour la collation des grades. À partir de c: moment l'Université de Paris fut absolument autonome cet l'autorité de l'évèque ne fut plus que nominale. Mais l’Université n'était pas un corps laïque opposé à l’Église. Au contraire le statut de Philippe-Auguste avait soustrait l'Université aux juges civils pour la soumettre exclusivement aux juges d'Église et l’Université était une association essentiellement religieuse dépendant directement du pape. Toutefois cette autonomie de l'Université, le rôle considérable qu'y jouaient les étudiants qui, eux, étaient en grande partie des laïques, constituait bien une attcinte portée à l'autorité ecclésiastique régulière, et on verra au xv° siècle l’Université s'élever comme un pouvoir indépendant ‘contre la Papauté elle-même. C'est bien dans une certaine mesure l'esprit laïque ou du moins l'esprit d'indépendance à l'égard des autorités ecclésiastiques qui triomphait. Mais l'Université à peine constituée, et surtout quand les ordres mendiants y obtinrent le droit d'enseigner, s'enferma dans la plus stricte orthodoxie théologique ct la scolastique philosophique la plus étroite. Elle ne laissa pas se développer chez elle cet esprit de libre recherche et de rationalisme, ni le culte des lettres anciennes, qui avaient fait la gloire des Ecoles de Paris au xt siècle, avant la constitution de l’Université.

1. Dans une note écrite en vue de la préface de 1869 et non utilisé, Michelet disait : « Ma vie, mon œuvre, mon labeur, c'était vraiment la même chose, dans une harmonisation rare. J'étais un moine de Paris. C’est Paris que j'ensignai. J'en fis l’objet de mon premier cours (1838-39. Il se trompe. c'est 1838). J'expliquai moins le Paris de la centralisation, des révolutions politiques, que le Paris social en ses puissances singulières de transformation, lc creuset de chimie profonde où tout vient se modifier, où toute province. toute race, perdant l'âpreté locale, exclusive, insociable, prend sa seconde vie, se fait France. »

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