CHAPITRE VII
L'opinion publique et le Collège de France en 1842
Au moment où Michelet monta dans la chaire du Collège de France. la partie la plus ardente de la jeunesse vit tout de suite en lui le maître qui devait répondre à ses besoins d'enthousiasme et de lutte. Il arrivait dans une atmosphère déjà surchauffée, sillonnée déjà des éclairs précurseurs d’orages. C’est sur lui seul que la jeunesse pou vait compter. Tissot avait bien le prestige de son passé révolutionnaire et de la perséculion, mais l’âge l’avait calmé et la littérature latine ne prêtait guère à un enseignement de propagande politique ou reli: givuse. Ampère, qui professait la littérature française, se confinait dans l'histoire des origines et ne s’adressait d’ailleurs qu’à un public d'élite auquel plaisait sa distinction à la fois érudite et mondaine. Philarète Chasles, qui, à partir de 1842, enseigna les littératures germaniques et qui était fils d’un conventionnel jacobin presque babou: visle, esprit ardent et paradoxal, aurait pu, s’il l'avait voulu, jouer au tribun. Il avait une certaine popularité. Mais à cette époque, il posait pour le dandv, professait en frac bleu, les mains gantées, et changeait de gilet à chaque leçon. Deux autres professeurs, par la nature rème de leurs cours, attiraient au Collège de France d’assez nombreux auditeurs et pouvaient traiter des sujets actuels, capables d’exçiter des approbations ou des protestations violentes. C'’étaient Rossi et Lerminier. Mais Rossi était l'objet de l’animadversion d'une partie de la jeunesse, ayant été appelé de Lausanne à Paris par Guizot, et comblé de faveurs. TT ävait reçu la grande naturalisation, et été nommé successivement, professeur d'économie politique au Collège de France, professeur de droit constitutionnel à l’École de Droit, membre de l’Académie des Sciences morales par décret royal quand cette Académie fut constituée, membre de la chambre des Pairs, membre du Conseil royal de l'Instruction publique. Les jeunes gens le laissaient professer tranquillement au Collège devant un auditoire assidu et studieux; mais ils l’obligèrent quelque temrs à suspendre ses cours de l’École de Droit en s’y livrant à d’effroyables tumultes *.
1. Cf. E. Fage. Souvenirs d’Enfance et de Jeunesse, Tulle, 1901.
Cette jeunesse turbulente des Ecoles était d'ailleurs assez originale dans la manière dont elle exerçait sa justice distributive à la Sorbonne. Elle applaudisait Saint-Marc Girardin dans ses cours de poésie française, bien qu'il fût connu pour son dévouement à la dynastie d'Orléans. Mais il était plein de “verve, d'esprit, de chaleur de cœur, et il s'était fait une popularité par son ardeur à défendre la cause de la Pologne. La jeunesse applaudissait aussi le clérical Ozanam qui en 1840 fut appelé à suppléer Fauriel comme