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CHAPITRE III

Voyages de Suisse, d'Italie et de Lyon (1838 et 1839)

A peine eut-il terminé son cours, le 3 juitiet, qu'il partit pour la Suisse et l'Italie. Il avait déjà, en 1830, vu le Piémont, la Toscane, Rome, la Romagne ef le Milanais. Mais il importait au moment où son fistoire de France allait l’amener aux guerres d'Italie, de connu‘tre cette Venise qui avait tenu tête à Louis XII, et cette Suisse qui avait été, au xv° et au xvr siècles, la grande mpourvoyeuse d'hommes pour les armées européennes, qui avait lutté contre Louis XI et Charles le Téméraire, dont les ligues grises jouèrent un rôle si considérable dans la politique européenne, et qui avait été aussi l'un des foyers de l’humanisme et de la Réforme. Il voulait enfin revenir par le Tyrol, refaire la route qu’avaient suivie les envahisseurs alicmaäands de l'Italie, les armées de Maximilien allant combattre Louis XII et celles de Charles-Quint allant combattre François I° ou piller Rome. Il s’accorda cette fois un peu plus de temps que pour ses précédents voyages, bien qu'il brûlât comme d'habitude les étapes et accnmulât en peu de jours uñe prodigieuse quantité d’observations et d’impressions. Parti le 8 juillet, il ne rentra que le 17 août. Il ne resta jamais plus d’un jour dans un endroit, sauf Berne et Lucerne, où il passa deux jours, et Venise, où il en passa quatre.

Comme pour son voyage d'Angleterre, Michelet prit un compagnon. C'était, cette fois, Frédéric Baudry, un jeune Rouennais d'infiniment d'esprit et d'instruction, qui lui avait sans doute été recommandé par Chéruel :. ;

Leur itinéraire les conduit en Suisse par Troyes, Dijon, Besançon, Morteau, à Neuchâtel et Mor2t, en cinq jours (du 8 au 12 juillet), de là à Berne, puis à Lucerne. Du 18 au 26, ils franchissent Île Gothard, et traversent Lugano, Côme, Bergame, Brescia, Vérone, Vienne et Padoue. Après un séjour de quatre jours à Venise (du 27 au 30), ils repassent le 31 par Bassano et la vallée de la Brenta,

1. Baudry, né le 25 juillet 1818, reçu à l'École Normale en 1839, avait donné aussitôt sa démission pour faire son droit et se livrer ensuite à l’étude du sanscrit et de la grammaire comparée. Il fut en 1849 bibliothécaire de l'Institut agronomique de Versailles, puis en 1859 à l'Arsenal. Son premicr travail sur le sanscrit est di 1859, snr les Védas de 1855. Grammaire comparée des langues classiques, 1866. Michelet l'avait sans doute examiné à l'entrée et s'était intéressé à lui.

Trente, Botzen, Brixen, le Brenner, Innspruck, le Vorarlberg, Feldkirch, Saint-Gall, Zurich, Bâle, Mulhouse, Langres.

Mme Michelet, dans le volume Sur les chemins de l'Europe, a reproduit les notes de son mari. Malheureusement, ici encore, elle a modifié, paraphrasé le manuscrit, ajouté des banalités et des déclamations, supprimé, soit sur les monuments. soit sur les personnes, soit sur les incidents de la route, une foule de détails qui ont leur valeur, si l'on considère un récit de voyage comme un document biographique .

Parcourant sans presque s’arrêter une route incroyablement longue, Michelet trouve le moyen de tout voir avec une précision extraordinaire et encore, à propos de ce qu'ii voit, de juger, de réfléchir, d'imaginer. de mêler les observations de l’historien et du politique à celles de l’aruste. Il visite tous ceux qui peuvent le renseigner sûr le pays, les hommes, la politique, les ‘ivres; il visite les bibliothèques et les archives, sans y travailler, bien entendu, mais en se faisant une idée des richesses qui y sont conservées, À côté des lettres, fort courtes, d'ailleurs, qu'il écrit à sa femme, il prend des notes abondantes, dont beaucoup sont très développées. Il écrit à M. Däunou, au sujei des archives et bibliothèques de Besançon, Berne, Lucerne et Venise ?, des notes très sommaires, mais qui ont cependant leur valeur, et il trouve mème à Venise, chez un antiquaire, vingt volumes des ordonnances de police des doges, du xvr au xvn° siècle, qu’il offre d’acheter pour deux cents francs pour les Archives. Il écrit surtout à Mme Angelet pour la princesse Clémentine, et ces lettres, perdues en 1848, étaient des livres plutôt que des lettres. Michelet était constamment, sinon malade, äu moins éreinté, indisposé. Il n’arrètail pas pour autant, et cela n'enl”vait rien à la vigueur de son esprit. ni à la fraîcheur de ses impressions.

C'est la période de sa vie où l'écrivain a peut-être atteint le plus haut point de perfection. À ce moment, il a pleinement dégagé sa personnalité litléraire; rien ne sent plus en lui, ni Rousseau, ni Chatsau-

1. De plus il arrive à Mme Michelet d'estrcpier des noms propres et de commettre quelques erreurs en interprétant le texte de son mari.

A Lucerne, là où Michelet écrit : « La merveille, c'est l’espèce de Chapelle que la ville a bâtie pour ses archives » celle imprime : « Le Saint des Saints, c'est la chapelle où sont déposées les archives ». À Vérone elle confond |: théâtre situé sur une colline de la rive gauche de l'Adige avec l’amphithéitre qui est au centre de la ville, et où Michelet voit Jouer une comédic. A Venise, elle appelle St-Pierre-et-St-Paut l’église de Jean ct Paul. Elte appelle Bâle le grand proterium du Rhin au lieu de portorium. Elle écrit Campugnano pour (Campuwano, Aldelberg pour Adlerherg. A Innspruck. là où Michelet décrit un projet de monument pour Andreas Hofer, où le héros en costume de paysan était couronné par un génie, elle écrit : « couronné de gloire par son héroïsme ».

2. T1 fait croire à Daunou le 28 juillet qu'il s’est décidé à Berne à aller à Venise parce que ses amis Jui ont promis de faire pour lui des extraits des mannserits de T<ehudi, et parce que les Archives de Venise l’attirent. Au fond it n'ya guère été qu'un moment, le samedi 237, et il n’y retourne pas, tandis qu'il va deux fois à San Rocco. On voit par ses lettres à Pauline que dès son départ, il avait fixé toutes ses étapes el que Venise était son but (lettre du 10 juillet, de Besançon).

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