Jules Michelet, p
doit être la trinité du père, de la mère et du fils, il accepte sans révolte l'idée de trouver, dans une liaison d'ordre inférieur, où il ne mettrait pas son âme, l’apaisement des tumultueux désirs de sa nature passionnée, et de réserver pour ses livres et pour le monde tout son esprit et tout son cœur. Sa vie individuelle sera une vie de prose. Il gardera pour sa vie générale toutes les parties élevées de la nature. « Que ferai-je? dit-il. Je continuerai, agrandi, enrichi de douleurs nouvelles, ma tâche de rude travailleur. »
IH évoque la Madeleine de Durer « qui marche pensive, emportant des parfums pour embaumer la mort du monde... Moi aussi, travail. leur, ouvrier laborieux, je vais portant l’urne, mais non les parfums. Pour les faire, il faudrait des fleurs, et il n’en fleurit guère en moi. Maintenant, il faut que j’explique mon métier, mes procédés. »
La vie qu'il mena de 1843 à 1848, jusqu’au moment où il connut Mile Mialaret, fut à peu près ce qu'il avait prévu le 21 juillet 1842. Malgré les conseils fraternels de Mme Quinet (qui déjà, en 1840, lui avait montré les dangers de ces demi-mariages avec des personnes inlférieures d'éducation et d’esprit), Michelet, par deux fois, en 1842, puis de 18%4 à 1848, s'y laisse engager. Les deux personnes qui se sont trouvées ainsi mêlées à sa vie, Marie! et Victoire, furent de bonnes et simples filles de la campagne qui ne cherchèrent pas à user de la situation qui leur était. faite pour peser sur sa vie et la troubler. Miche. let cependant était trov sensible et trop imaginatif pour ne pas leur faire une place dans le monde de sa pensée et de ses créations historiques. Marie, qu'il appelait rustica barbara, devint pour lui, au moment où il racontait à ses auditeurs du Collège de France les invasions des barbares, une représentante de ces habitants des campagnes, de ces rustici foulés par les hordes germaniques, et du cœur desquels sortirent les légendes des saints, la vie religieuse du Moyen-Age primitif. Quant à Victoire, rustica tout court, qu'il chercha à instruire et qu’il cut, semble-t-il, un instant l’idée d'épouser, elle fut, au moment où il préparait son Histoire de la Révolution, le symbole même de ce peuple de France dont il racontait les souffrances et le triomphe. Il s’imaginait avoir été par elle en communion plus intime avec la démocratie. Mais si, dans ces moments de rêve ou d’enthousiasme, il poétisait ces humbles compagnes qui n'avaient d’ailleurs dans sa vie qu'une part fugitive et subordonnée, il sentait douloureusement ce que cette situation avait de faux, d’humiliant, et il faut le dire, d’abaissant. 11 savait tout ce qu'il perdait par là en dignité et on force, tout ce qui lui manquait pour avoir le droit de s'ériger, comme il voulait le faire, en éducateur et en moralisateur. De Ià viennent. autant que de ses deuils et de ses douleurs passées, la tristesse qui
1. Les relations de familiarité, non encore d'intimité complète avec Marie. avaient commencé en avril 1843. Adèle en avait été malade huit jours. Elle le rappelle à son père quand celui-ci, le 2 juillet 1843, a l’idée singulière de lui expliquer sa situation nouvelle. Adèle répond sèchement qu'il l'a voulu ainsi (Tout le journal intime des six premiers mois de 1841 a été détruit. Sur la chemise on lit : fua serva...).
l'envahit si fréquemment, ses attaques constantes de découragement et de mécontentement. Si le grand courant de la vie intellectuelle et morale de Michelet s’est développé indépendamment de ces influences. i' fallait pourtant les noter, car elles font comprendre le sentiment de malaise et les tourments intérieurs qui l’agitent sans cesse pendant ces années.
La situation politique était sombre à ses yeux, autant que sa vie intérieure. La catastrophe du 13 juillet, la mort du duc d'Orléans, qu'il avait apprise en Allemagne, l'avait frappé comme un lugubre présage pour l'avenir du régime de Juillet. Tous les esprits libéraux faisaient reposer leurs espérances sur le duc d'Orléans. Il était populaire ; son ardent patriotisme, son goût des choses militaires, lui avaient attaché l’armée. Seul des princes, il exerçait un ascendant sur son père, qui en vieillissant devenait étroit et autoritaire. Lui disparu, la cour fut divisée en une série de petites coteries. Pris entre les attaques des catholiques et des légitimistes, le mécontentement grandissant des libéraux, kes sourdes agitations révolution: naires dont on méconnaissait l'importance, et la sénile obstination de Louis-Philippe à refuser toute réforme, le ministère Soult-Guizot ne songeait qu'à maintenir le statu quo et à satisfaire les préoccupations plus familiales que nationales du roi, sans rien voir des dangers qui menaçaient son trône. Alfred de Musset, dans sa poésie sur Île 13 juillet, a exprimé avec éloquence l'impression de découragement et d’effroi de la jeune génération qui avait mis son espoir dans le duc d'Orléans. Mme de Boiyne, dans ses Mémoires récemment publiés, à dit avec vigueur dans quelle lugubre inquiétude s’acheva l’année 1842’.
« L'année 1842 a droit à une sinistre illustration. Les accidents fatals, les inondations, les incendies de villes entières, les tremblements de terre, l’on! cruellement signalée. A travers toutes ces calamités, celle qui laissera le plus de traces et dont les conséquences demeurent imprévoyables est sans contredit mort de M. le duc d'Orléans. Aucune perte ne pouvait êfre plus considérable pour la patrie... La clef de voûte a été violemment arrachée, les échafaudages dont on s'efforce à la soutenir suffiront-ils ?... Je ne puis qualifier que de stupeur l'impression produite dans mon petit cercle. Elle a été général: dans toute la France. On ne pensait pas; on était accablé. »
Michelet sentait plus fortement que tout autre l'incertitude qui enveloppait l’avenir du pays, et se croyait appelé à l’aider à trouver sa voie. Mais il se sentait bien faible et écrasé après tant de secousses et dans son imminente solitude. A peine rentré, il se remet à son Louis XI, dont il a déjà écrit une centaine de pages; mais il a peine à travailler, il reste « comme immobile pendant plusieurs jours, en présence d’un chapitre commencé sur Dinant et Liège, faible, affadi, sans unité intérieure. » |
Comme toujours, c’est dans le sentiment de la Patrie qu'il retrouve sa vitalité. Nous voyons dans son journal de voyage combien il avait été saisi par la grâce de la France en franchissant la frontière au re-