‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 45 sur 105 · TOME !! à · texte numérisé non relu

TOME !! à

poids de ce monde fatal. Treize heures de travail par jour, davantage dans les veillées où l’on travaille jusqu'à onze heures du soir. »

Quand il voit « l'immense et fantastique alelier du triage » avec ses deux cents métiers et ses cent ouvriers :

« Cette variété infinie, dit-il, de couleurs et de mouvements sous une sclion commune est une des plus saisissantes choses que j’aie jamais vues. Cl ne peut ni s’imaginer, ni se rêver. Aux deux bouts de ce mouvement, deux choses semblent immobiles, d'un côté l'horloge qui mesure lentement les longues heures du travail; de l’autre, dans un œil de bœuf, la figure bronzée du chauffeur ou de son aide qui respirent hors de leur machine par cet atelier brûlant. »

Ces notes allaient lui servir pour son livre Le Peuple, dont nous l'avons vu déjà préoccupé dans son voyage à Lyon et à Saint-Étienne.

En même temps, il cause avec M. Dumesnil et Alfred, avenir et budget. On projette de louer ou de vendre la Sente Bihorel pour se contenter de la propriété rurale de Vasceuil.

Après cet intermède, où il s’était arraché au présent pour vivre dan le passé et l’avenir, il retombe à Paris dans sa tristesse et ses vains désirs *. Il n’a pas le courage d'envoyer Charles en pension, tant il se sent seul. Il le fait travailler à la maison. Il travaille lui-même avec peine, regardant par la fenêtre un cerisier qui s’est mis à fleurir, se trompant de saison, comme lui-mème par moments, quand il # croit rajeuni et se sent reverdir.

Ces trois mois (septembre, octobre, novembre), jusqu'au moment où il reprit son cours, furent languissants et pénibles. Des dissentiments naissaient entre lui et Alfred, qui aurait voulu faire venir à Paris son père. Mème avec Adèle, ïls ne se comprenaient pas toujours. Il va maintenant au Père-Lachaise revoir les tombes aïmées. tantôt seul, tantôt avec ses enfants... Partout où ïl se promène, les souvenirs du bonheur passé le poursuivent. C’est Versailles (le 2 octobre) « peuplé et pourtant solitaire pour moi, si plein l'année dernière. » A Saint-Mandé, par une admirable journée d'octobre (le 16] «il ne me manquait que d’être heureux ». A Charonne, le 20, avec ss enfants, il pense à Pauline en revoyant les noyers sous lesquels il s'était assis avec elle en 1818, et à Mme Dumesnil. Il se plaint constamment de sa faiblesse physique et morale.

« Faible... (29 nov.) en présence de mon accumulation devenue immense, en présence de ma faiblesse actuelle pour la simplifier — à l'entrée de « grand supplice qu'on appelle la vieillesse. »

Cependant, ce grand travailleur ne pouvait cesser de travailler ou d'agir. Il remaniait son Précis d'Histoire de France, qui paraissait à la fin de l’année 1842. Il réimprimait son Histoire Romaine et son

1. Michelet eut à cette époque l’idée d'écrire la biographie de Mme Dumes nil ct il en écrivit mème quelques pages, réunit des notes — mais il abandonna bientôt ce travail qui n'aurait pu, s’il avait été sincère, ni servir la mémoire de Mme D., ni causer à son mari et à son fils autre chose que du chagrin (Cf. Noël, p. 120).

Introduction à l'Histoire Universelle, à laquelle il ajoutait le morceau ‘ qu'il avait lu à l'Académie des Sciences morales sur l'Éducation des Fentmes au Moyen-Age. Il ne cessait d travailler à son Louis Al, pour lequel il entretenait une correspondance assez étendue avec les savants de province et de l'étranger. Il le faisait imprimer à Inesure, suivant son habitude. A la fin de décembre 1842, il était arrivé à la captivité de Louis XI à Péronne. L'ouvrage complet parut au commencement de décembre 1843, mais sans la. préface qu'il avait écrite au printemps de 1842, et où il exposait son : jugement sur le Moyen-Age et les raisons pour lesquelles après avoir sympathisé avec lui, il le-condamnait et saluait la venue des temps modernes. C’est aussitôt après son retour d'Allemagne (2 août) qu'avec grande raison il se décide à faire de ce travail, qu'il appelle « un livre ‘ : sur la méthode », la préface du tome VII, du premier volume de sa seconde série. L'apparition en devait être reculée jusqu’en 1855.

La solitude dont parle Michelet était surtout une solitude morale, car il recevait et faisait d'assez nombreuses visites, dinait parfois hors de chez lui et recevait souvent des amis à sa table. Le 3 août, nous le voyons avec ses enfants et Alfred chez Lamartine. Le poète lui parle avec haine de la Prusse, qu'il appelle « une épée russe dans le dos de l'Allemagne ». Michelet est très occupé par son portrait, que Cou- : ture est en train de peindre ’. Pendant tout cet hiver, il s'occupe pas- : . sionnément de peinture. Il s'intéresse. à Tassaert, que la misère avait 2 rendu à peu près fou. Il lui achète des tableaux et des dessins et en fait . acheter par ses amis’. Dans une seule semaine, du 6 au 14 septembre, nous le voyons avoir le 8 à dîner un M. Troyon pour discuter sur la : vente de 1 Sente Bihorel, le 9 le philosophe Bénard, le 11 les trois : Mourier et Bataillard, le 12 M. Loison et M. Dally de Bruxelles, le 13° Couture. Puis ce sont les deux d’Eichthal, Marmier, Yanoski, Ad. Gué- . roult, Poret, Pelletan, les Faucher, les Quinet*, Olleris, Dargaud, ‘ Ravaisson, son médecin Martinez, Burnouf, Duvergier, Lacroix. Il va diner chez les Faucher, chez le duc de Montpensier.

Enfin, il s'occupe de son cours, mais on est surpris de voir avec combien d'incertitude. Il avait en terminant son cours de 1842 l’idée de continuer le même sujet, c'est-à-dire la Philosophie de l'Histoire. :: Mais le 5 octobre, il écrit : « Cette idée m'’apparut, qu'il fallait el cette année mon cours sur les Monuments de la Renaissance. » I y, voyait un beau cadre et populaire pour un cours sur l’histoire du «+ xvr siècle. Il rattachait ainsi son nouveau cours à celui de 1841. 2.

Les premiers jours de novembre, il revient sur son idée favorite :

r. Au musée Carnavalet. Il fut refusé au salon de 1843.

Michelet va voir le 3 février l’atelier de Riaz, qu'il appelle le « peintre du rêve et des fleurs ».

2. Couture dînait souvent chez lui; le 16 août, il y dîne avec Mgr Bertrand, évêque de Tulle. Il a de fréquentes entrevues avec M. Cellier, notaire

à Rouen, ancien ami intime de Mme D. pour les affaires des Dumesnil.

3. Le 4 sept. Michelet dit : « Je veux prier Quinet pour sa femme, Pour a faire redevenir belle il suffit qu'il l'aime un peu ».

/‘dont il veut que son cours soit la démonstration : que toute spécialité est fausse; que l’histoire des religions, du droit, de la politique, de l’art et de la liltérature ont besoin, pour être comprises, de toute l’histoire; qu’on ne doit séparer ni les sciences, ni les classes d’hommes,

ni les peuples. Le 14 novembre, il,se préoccupe de marquer de

nouveau en vue de son cours ce qui diffère dans sa méthode et celle de Sismondi, de Guizot (qui n’ont pas pu associer les éléments divers de l’histoire), d’Aug. Thierry qui les a associés, mais en a considéré un trop petit nombre, de Montesquieu, de Granier de Cassagnac, -de Quinet. | Le 24 novembre, il pense à un cours où l’art tiendrait la première place, car il écrit une analyse de l’Idéalisme transcendental de Schelling, paru en 1800 :. Il résume ainsi la pensée de Schellling :

Ce qu'il y a de grand dans l'art, c’est qu’il ne montre pas l'infini réconcilié sculement dans le tout, comme fait la nature, mais présente l'infini dans chaque produit particulier. L'art est le seul et véritable organe de la philosophie transcendentale, Il en est aussi le document. Il est donc ce qu'il y a de plus haut pour le philosophe, lui montrant dans une réunion originelle et éter. nelle ce qui doit. se fuir éternellement dans la vie, dans l’action et dans l pensée.

Il considérera l’art comme l’expression même de l’activité humain: et il prendra comme exemple le dessin au xvr siècle, la musique au xIx° ?.

Il comprit sans doute la difficulté de traiter un pareil sujet, car le 5 décembre, il revient à l’idée d’exposer dans son cours sa méthode, c'est-à-dire comment il a pris conscience de l’histoire de France dan: sa propre conscience.

« Tout en roulant à Vincennes dans l'obscurité, je me redisais la finas de mon cours de 1838 : « Possis nihil urbe Roma videra majus. Je vou: lais que deux choses planassent : La providence, la Patrie. Où vais-je dans ce point élevé, mais déclinant’ de la vie? Averti que je descends. je me fais cette question : situation matériellement bonne, moralement incertaine. Fluctuation d’études diverses à ce crépuscule de l'année, où ma liberté est entière. » Son cours donnera « Ja conscience de son histoire, de sa nationalité, sa nationalité étendue, généralisée, en mème temps qu'approfondie. »

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