Mais dont la traduction venait de paraître
2. Voici le schema du cours : « La vie s'engendrant dans la vie, l1 science dans la science, et tout aboutissant à l'arl. La science mème en cit la servante. Il y a bien des arts : art de la morale, art du droit, art des formes, etc... L'un sculpte un marbre, une statue ou un poème, l’autre un peuple, un code, et l’autre son âme, un saint. Ce sont des ouvrages d'art.
« Je veux entrer avea vous dans l'intelligence de l'art, de l'activité humaine, voir comment ses manifestations diverses en se développant chacune, ont influé l'une sur l'autre, c’est-à-dire qu’en analysant une statue, je montrerai la part qu'y ont eue la religion, le droit social; qu'en analysant un code, je dirai ce que la religion donnait de facilités, d'obstacles, comment le sentiment du beau, du génie, d'art qu’on avait alors, en modifait alors non seulement la forme, mais le fond. »
C’est donc seulement le 6 décembre qu'il arrête le sujet du cours qu'il va commencer le 22. Il va prendre ses exemples, non dans la Renaissance des xv° et xvr siècles, mais dans la longue renaissance qui commence en l’an 500. Il donnera une idée des éléments qui ont contribué à former la nationalité française des origines au xim° siècle. Là viendront converger tous ses travaux depuis 1830 sur la religion. le droit, l’art. Il écrit le 10 décembre :
« Je me sais gré d'avoir enfin aperçu hier 1° que la méthode était tout, le sujet secondaire; donc je pouvais prendre quinze siècles aussi bien qu'un siècle; la Renaissance moderne depuis le christianisme et l'invasion aussi bien que la Renaissance du xvi° s.
2° qu’au milieu de mon œuvre (et plus qu’au milieu de ma vie), je devais embrasser le tout; critiquer ce que j'ai fait, le transformer pour préparer ce qui reste à faire; 3° et peut-être dans cette harmonisation de mon œuvre trouverai-je ma propre harmonie.
Le 7 décembre, il établit un plan. Il laissera entièrement de côté la suite connue des événements de l’histoire politique pour retrouver la. vie morale du peuple et le rôle joué par le peuple dans la formation de l: nation. Le cours du semestre d’hiver aurait pour titre : La vraie vie au Moyen-Age. 1 devait comprendre treize leçons, car Michelet, s'étant mis si tard à sa besogne de préparation et 5e sentant d’ailleurs si mal portant, avait demandé à M. Letronne et à l’assemblée des professeurs, dès le 13 novembre, de ne faire qu’une leçon par semaine :.
On se demandera comment les leçons sur les Jésuites ont pu devenir la seconde partie de ce cours sur l'Esprit du Moyen-Age. En 1869. Michelet a prétendu le dire et l'expliquer :
Cours de 1842-43. Cours sur le Moyen-Age; l'élévation des Rustici barbari, l'ascension des classes rurales, comme éducation sociale.
Idée forte ct naïve d'éducation, qui préparait de loin le Peuple, la Sorcière.
Cours maladroit qui donnait prise (quoique dès avril 1842 j’eusse tranché contre le M-A). Ce cours était naïf et profond, parce qu'il se pilaçait aux racines sociales où la légende progressive, l'association, etc. font l'éducation.
L'association, la fraternité me conduisirent à ce qui les commence; l'éducation donnée par la mère et la mère-Patrie : l'école, le collège, les Universités,
1. Letronne lui répond le 14 : « Monsieur et cher confrère et collègue, l’Assemblée de MM. les professeurs du Collège de France a décidé sur votre demande que l’autorisation de ne faire qu’une leçon par semaine vous serait accordée pour le premier semestre de l'année scolaire 1842-43; mais elle m'a chargé spécialement de vous ptier de présenter à l'avenir un suppléant qui fera la seconde leçon exigée par le règlement. »
Michelet ne devait jamais faire dorénavant plus d’une leçon par semaine et jamais il ne proposa le suppléant. Ce devait être une des causes de la suspension dont il fut frappé en janvier 1848. Michelet ne fit même pas les treize Icçons projetées pour le premier semestre. Il s'arrête à la douzième ct les leçons du second semestre sur les Jésuites ne furent qu'au nombre de six, de sorte que dans toute l'année il fit dix-huit leçons au lieu des quarante réglementaires.
le Collège de France et l'éducation des adultes dans le métier même, qui devient art, etc.
Au second semestre la recherche du procédé de la vie me conduisit aux procédé de la mort, machine à penser. Je citerai les Jésuites pour exemple. »
Cette explication n'a pas été inventée vingt-six ans après’. Michelet la donne déjà dans la préface à la première édition des Jésuites. le 26 juin 1843. Il y raconte « que par le progrès de mon travail et le plan mème de mon cours, je venais à ceux (les Jésuites). Occupé jusqu'ici d'expliquer et d’analyser la vie, ‘je devais naturellement mettre en face la fausse vie qui la contrefait; je devais placer en regard de l'organisation vivante le machinisme stérile. »
En réalité cette explication n’en a pas moins été trouvée après coup; rien, dans le cours de l’hiver 1843, ne pouvait faire imaginer qu: Michelet allait parler des Jésuites. Pas une seule des notes de l’hiver ne le fait pressentir. D'ailleurs Michelet l’avoue lui-même dans cette introduction des Jésuites. Il était, en 1842, tout occupé de son travail solitaire, de son rêve des vieux temps. Il en a été réveillé par ses ennemis « qui $e sont enhardis et ont cru qu’on pouvait impunément venir par derrière frapper le rêveur. » Il s’est retourné et a frappé à son tour.
Le cours de 1843 contient quelques-unes des choses les plus poétiques, les plus éloquentes que Michelet ait fait entendre à ses auditeurs. Il répétait chacune de ces leçons, après les avoir professées au Collège de France, à ses élèves des Tuileries qui furent, cet hiver-là, outre la princesse Clémentine, la duchesse d'Orléans, la duchesse de Nemours. la grande-duchesse de Mecklembourg, qui avait pour Michelet une admiration enthousiaste. Nous savons par ses lettres, par celles dr Mme Angelet, combien ces leçons étaient goûtées par les princesses.
Le cours du premier semestre commença par une protestation violente contre l'esprit mécanique et scolastique qui inspirait l'éducation, la religion et la science historique modernes. On analysi cette lecon dans quelques journaux, en particulier dans le Journal des Étudiants, et Michelet s’éleva avec énergie, au début de ss seconde leçon, contre ces sténographies qui prétendaient reproduire ses paroles et qui ne pouvaient en rendre ni l’accent personnel, ni l'esprit, seules choses qui comptassent pour lui. Publier un de ces discours, c’est en supprimer un des éléments essentiels, les auditeurs. qui ne font qu’un avec le maître.
« Je vous parle avec confiance, à vous, à vous seuls, et non aux gens du dehors. Je ne vous confie pas ma science, mais ma pensée intime, sur le sujet le plus vital...
Il semble qu'un seul parle ici : erreur, vous me parlez aussi. J'agis et vous réagissez. J'enseigne et vous m'enseignez. Vos objections, vos approbations me sont très sensibles. Comment, on me peut le dire, c'est le mystère des grandes assemblées, l'echange rapide, l’action, la réaction de l'esprit.
1. Sur Ja chemise du journal intime de 1S43, Michelet a aussi éeril : « Vie du Moyen-Age. Fausse vie, Jésuites ».
La parole, c'est la personne, ma parole surtout. Qu'y trouve-t-on ? des faits ? peu. Des formules, des théories stéréotypées? moins encore. Ce qui y est, cest justcment ce qu'il y a de plus fluide, de moins saisissable’: un esprit. Donc, il faut laisser voler ces paroles ailées, qu'elles se perdent, qu’elles s'effacent de votre mémoire. Si l'esprit en reste, c'est bien. C'est là ce qu'il y u dans l'enseignement de toucMant et de sacré, que ce soit un sacrifice, qu'il n'en resle rien de matériel, mais que tous en sortent forts, assez forts pour oublier ce faible point de départ.
Quant à moi, si je croyais que mes paroles risquassent de geler en l'air ct d'être reproduites ainsi, isolées de celui pour qui vous avez quelque bienveillance, je n'oserais plus parler.
Comment, par exemple, hasarderaïis-je, si je croyais que ceci doit transpirer au dehors, de vous dire, comme je vais faire, l’humble commencement de mes études, qui pourtant n'en fut pas moins tout le principe de ma méthode, la véritable raison pour laquelle je me suis séparé, non de cœur, mais de méthode scientifique, de mon vénérable maître, M. de Sismondi, et des autres historiens illustres de ce temps, qui sont mes amis ? »
Il montre alors ce qu’a été Sismondi, un Genevois protestant, sur. tout critique et négatif, avec une fibre plébéienne, qui a fait de l’histoire de France une critique des erreurs de l’Églis et de la monarchie. Il montre ensuite les autres historiens, Guizot, Thierry, sortis de l’opposition politique et devant en partie leur succès à ce qu'ils ont transporté dans le passé les préoccupations du présent, avec ure très noble sympathie pour les vaincus, les opprimés Je tous les temps.
« Mon point de départ a été tout autre; je lui dois peut-être la seule faculté que je revendique, d'avoir été plus dégagé de tout point de vue exclusif qu'au. cun de ce temps. »
Il se montre alors, comme il l’a fait dans son cours de 1836, recevant de Paris où il est né, du Musée des monuments français, l’intuition, le sentiment de la France, de la France comme personne vivante.
Dans sa troisième leçon, il fait entendre un véritable hymne d’adoration à la France, à l’ « aimable France aimée de Dieu », qui jamais ne désespère, qui ne croit pas à la mort, qui, aux plus sombres jours d'hiver, entend toujours chanter l'oiseau bleu, couleur du temps. Îl chante « Au gui l’an neuf ».
« La merveille de la France et par où elle ne ressemble à aucun pays, c'est qu'avec son système de provinces, avec son harmonie de Frances diverses et identiques, avec ses centres secondaires et son centre principal, elle est, non seulement une nation, mais une initiation, une éducation. »
Le cours qu'il va faire aura précisément pour objet de savoir ce qu'est la France, comment elle s’est faite. « Qui suis-je? Qui sommesnous? » dit-il à ses auditeurs.
Pour bien comprendre la France, il faut se placer au centre, à Paris; et pour bien voir Paris, se recueillir dans une de ces solitudes peuplées où l’on est à l’érart du tourbillon et d’où l’on voit le mouvement, comme l'a été le Musée des Augustins. Après ce musée, c'est Sainte-Geneviève qui a été pour Michelet le second lieu d'initiation. Il en parle le 12 janvier avec une émotion d'autant plus profonde qu’on venait de décider d'enlever la bibliothèque Sainte-Gene-
viève, où il avait passé tant de belles heures, de la partie la plus ancienne des bâtiments du collège Henri IV pour la transporter daus les bâtiments nouveaux où nous la voyons aujourd'hui.
C'est su v° siècle que se forme une âme nouvelle par l'union de l'Église et des peuples dont sainte Geneviève est le symbole. 4 côté de sainte Geneviève, il place saint Martin, le soldat impérial devenu évêque et missionnaire, et saint Éloi, un ouvrier devenu ministre et évé. que. Après avoir indiqué le rôle des grands propriétaires, celui des évêques, Michelet consacre une leçon à la vie monastique, par laquell l'Église se rapproche des peuples des campagnes et de la nature. et ennoblit, en le sanctifiant, le travail des mains, jusque-l réservé aux esclaves. On voit alors (VIII leçon) les légendes pieuses sortir du cœur du peuple, et la puissance religieuse et morale de l'Église, de cette Église qui plus tard l’opprimera, sortir du peupl: même.
Dans la dixième leçon, il insiste sur le rèle des simples et sur fr caractère chrétien de cette primitive Église.
« La légende a été grandissant dans la famille, comme un enfant auprès de l'enfant, et peu à peu l'enfant, l'animal même, toute la famille rustique est entrée dans l'Église. L'Eglise est apparue comme la famille et la maison de la famille, ce qui fait que la maison est devenue une Église. |
Dans tout ceci, je suis parti de ce principe qu'un âge vraiment chrétien, c'était le triomphe des simples, le règne des petits, des humbles, d'autant plus humbles et plus selon Dieu qu'ils ne savent pas leur influence sur le monde d'en haut qui croit régner. »
Mais ec peuple, ces petits, sont sans cesse menacés. Le besoin de protsction fait naître d’une part le monde féodal créé pour la défense, et qui, bieniôt, devient oppressif, et, d'autre part, les associations populaires par lesquelles le peuple saura se protéger, se créer une vie harmonique et hiérarchique.
La féodalité asservit la terre et la personne. L'Église, qui lutte contre les abus et les violences de la féodalité, s’y associe aussi.
« À ce moment, (fin de la XIe leçon), j'entends dans toute la chrétienté un grand bruit de fer, des pas d'hommes, les pas d'une foule; ce sont les con munes en marche. La liberté en péril a suscité une force confre la force féodale qui, née de la liberté, en est déjà l'ennemie. »
Alors, le peuple, qui a créé, du v° au vu* siècle la famille, l'Église et Le monarchisme, du vin au x1° la féodalité, crée maintenant, écrasi par cite féodalité et cette Église, des associations de travail'eurs.
« Ja beauté du Moyen-Age chrétien, c'est moins l'association, fait univeræl, que la variété d'associations .qui répondaicnt aux besoins les plus divers, et k progrès harmonique de l'initiation qui créait d'excellentes habitudes moral: et rendait à chaque degré digne d’un degré supérieur. »
Une treizième lecon devait ètre consacrée à célébrer la beauté de
l'élan de vie du xr siècle, le grand siècle du Moyen-Age, et à indiquer le rôle joué, après la formation des communes et des associations de
métiers, par les Écoles dans la Renaissance chrétienne qui a formé la société du Moyen-Age. Mais Michelet, pris d’une subite lassitude, arrète tout à coup son cours, le 16 mars, bien que les vacances régulières du Collège de France ne commencçassent que le 9 avril". Il devait reprendre le 27 avril. Le 140 (après avoir demandé le 8 avril à ne faire qu'une leçon dans le second semestre comme dans le premier), il cherche à trouver un lien entre les leçons des deux semestres. Ce lien sera l'Éducation. Après avoir en 1842, indiqué la marche générale de l’évolution humaine, après avoir montré dans l'hiver de 1832-43 l'éducation du Moyen-Age, et avant de montrer la vraie éducation moderne, celle de la Renaissance, du xvm° siècle et de la Révolution, il veut montrer la fausse éducation catholique que les Jésuites ont voulu imposer au monde.
En réalité, il voulait dire son mot dans la bataille qui se livrait autour de lui, et où il avait reçu les premiers coups.
S'il avait arrèté son cours du premier semestre, à la douzième lecon, à l'établissement des communes, et sans aborder la vie des Écoles, le développement du x siècle, c’est que probablement il comptait continuer dans le second semestre à parler de la vie du Moyen-Age.
Dans son Journal intime, il n’y a pas un mot sur les Jésuites, pas même sur les polémiques religieuses qui se livrent alors, avant le début du cours. Nous voyons seulement qu'il se trouvait en proie à une immense lassitude, accrue encore par la pensée de perdre prochainement sa fille, officiellement demandée en mariage par M. Dumesnil père, pour son fils, le 5 avril, et qui devait se marier à l’automne. Il écrit le 6 avril :
« Fatigné. Tout cela venu tard, après un long chemin — usé mes souliers de fer... Jeté ma vie à pleines mains dans mon livre, dans mon cours ma vie intime. »
Le 14 avril :
« Bizarre contraste. La foule à mon cours, pour mes livres vente honnûte et ferme. qui ne se dément pas, et chez moi, la solitude. C'est que, chez moi, je ne suis pas l’homme du cours. Je suis faible et vide, sauf quelques moments. Quand je compare les pensées du lit, du matin, autrefois ct aujourd’hui, je sens qu'une vertu s'est retirée. |
Je pensai à mon plan, à mon livre, aujourd'hui.
Donc, patienter un peu dans ce moment d’affaissement, puis se recueillir, ‘t peut être reviendra l’hemme d'autrefois — d'autrefois? Non, mais un autre d'avenir, Avant la méthode, l'application de la méthode, la mettre à l’état fécond — ct formulée, et vivante » (Le 8 mai, il ajoute à cette note celle-ci) : » À quoi j'ajoute le mot de Luther « Mais Dieu me fit enfin une grâce par ses chers anges : celle de combattre et d'écrire. »
S'il entreprit la bataille contre les Jésuites, ce ne fut donc pas en vertu d’un plan prémédité et naturel, mais par une inspiration sondaine, Une lettre d'Alfred Dnmesnil, revenu à Paris quelques jours après la demande en mariagr, confirme cette idée (8 mai)