Voy. le passage dans Michelet à l'Ecole Normale
2. « L'homme qui a inventé une puissante machine est toujours un homme de génie; mais les hommes qu'il soumet, qu'il ploie à son mé&anisme, passent à l’état de ressorts. La machine, une fois inventée, servit à mille usages :.à l’ensciynement, aux missions lointaines, et même aux martyrs. La machine eut enfin beaucoup d'action; mais l’action voilà tout ce qu'on peut exiger d’une machine; ne lui demandez pas de personnalité. là, nécessairement, la stérilité littéraire de la milice que vous savez, maloré une grande mise de talents, une grande dépense de ressources, et l'interven: tion de mérites que je suis loin de méconnaître. La mécanique des Jésuites a été active et puissante; mais elle n’a rien fait de vivant; il Jui a manquw ce qui est le plus haut signe de vie, le grand homme. Pas un grand homme en 300 ans.
« À qui cette milice a-t-elle été funeste? A qui pourrait-elle l’être si elle reparaissait encore? Ce n’est pas à nous, fils de la Révolution: elle pourrait tout au plus mêler notre nom à quelque nom indigne et s'efforcer de »produire quelque confusion. A qui donc serait-elle funeste? A l'Eglise, au clergé, parce qu’elle forcerait le clergé à devenir violent, à attaquer de fmnt le monde moderne qui, Dieu merci, lui tend la main; elle le forcerait à attaquer lorsque la violence lui répugne, à haïr, lorsqu'il est sans haine : faire semblant de haïr, est-il pour des hommes, pour un clergé, une nécessilé
Si les Jésuites se donnent en public pour des représentants de la liberté religieuse et de l'avenir, avec la haute société où ils cherchent leurs appuis, ils se donnent pour les défenseurs de la tradition, du passé, pour les vrais fils du Moyen-Age.
Michelet qui, lui, se considère comme le vrai interprète du Moyen- Age, proteste en son nom, comme il a protesté tout à l'heure au nom du clergé. Le Moyen-Age a été fécond, vivant, s’est renouvelé toujours. li a été l'opposé de l'esprit jésuitique, qui fait de l’immuabilité sa règle et sun devoir. Aussi les Jésuites n’appartiennent ni au présent, ni au passé, Leur doctrine est une doctrine de mort.
Michelet terminait sa leçon par un appel à la concorde
« Nous voulons suivre la voie du travail et de la paix. Nos adversaires, je ne dis pas nos ennemis, suivent la voie de la polémique et du combat. Si j'avais un conseil à leur donner, je leur dirais : laissez la guerre, ne vous tourmentez pas. el provisvirement ne haïssez pas; vous que votre fondateur appelait milites remeltez votre épée dans le fourreau; prenez la voie pacifique et au lieu de songer à ressusciter le passé, donneéz-nous en l'explication vraie et inteili- “entel, »
Ainsi Michelet ne se posait pas en ennemi de l'Église et du clergé? Îl prélendait, au contrañne, défendre les traditions ancicnnes de l'Ésli. contre ceux qui l’en avaient fait dévier *. Il prétendait aussi apporter des paroles de paix à ceux qui n'avaient jamais voulu que la gmerre, et il terminait sa dernière leçon par un appel aux catholique<
(et pui-sent ceuxæ+i entendre une voix libre au fond de leur servage) qu'ils nous aident de leur courageus parok ou de leur sympathie silencieuse, et que tous ensemble bénissent, de leurs cœurs et de leurs autels, la sainte croisade que nous commençons pour Dieu et la Liberté. »
Cette atlitude pourrait ètre taxée d’insincérité.
[Il est certain que, dès ce moment, Michelet et Quinet ont conscience que ec n’est pas seulement la Société de Jésus, mais le catholicisme lui-méme qu'ils vont avoir à combattre. Ce n'est plus aux Jésuites, c'est à i'Église catholique moderne que Quinet s’attaquera dans son cours sur l'Ultramontanisme et Michelet dans son livre du Prêtre. Et
plis désolante 2 » [Notez que ee passage est sensiblement différent de celni qui a été imprimé dans les éditions de 1843. Le second paragraphe Y manque totalement. |
1. Ce passage non plus n'est pas abslument conforme au texte des éditions. ] |
2. Nous voyons par le journal de Michelet qu'il avait lu et annoté l'ouvrage que venaient de publisr deux prêtres, les frères Allignol, sur Etat actuel du clergé en France, où ils se plaignaicnt amèrement de l'état d abaisment et d'abjection où le clergé inférieur se trouvait réduit par la tyrannie épiscopale et par 1 suppression détournée de l'inamovibilité paroissiale. Un journol Le Bien publie, avait été fondé pour soutenir les droits du clergé.
3. 9ot lecon. « Faire connaître les trans du clergé, qui sont les Jésuites, c'est rendre an clergé le plus grand service, préparer sa délivrance. Nous ne confondons nullement les tyrans et les victimes. Qu'ils n'espèrent pas se cacher derrière ce grand corps qu'ils compromettent en le poussant dans la violence, lorsqu'il ne voudrait que la paix. »
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Michelet dépassait bientôt son ami, qui restera toujours chrétien de cœur, en posant la Révolution en antagonisme à l’idée chré.
tienne elle-même. Mais en 1842 et 1843, bien que Michelet ait résolu-
ment rompu en lui-même avec la tradition catholique, depuis qu'il a vu l'Église prendre violemment parti contre les idées modernes et contre l'Université, il ne considère pas sans douleur ce combat; il espère encore trouver dans le clergé même des alliés pour sa lutte contre les Jésuites et contre l'esprit ultramontain qui prédomine dans l’Église. Les Jésuites avaient alors des adversaires décidés (ils en on! encore) au sein du clergé séculier et des autres ordres religieux; nous voyons par la correspondance de Michelet qu'il reçoit des prêtres des encouragements dans sa campagne religieuse. Il ne faut pas oublier que tous ceux qui avaient, comme Michelet, pris part au mouvement de réaction spiritualiste contre le sensualisme et l'irréligion du xvin° siècle, avaient considéré le, mouvement de renaissance religieuse au sein du catholicisme avec une profonde sympathie, que Michelet s’élait senti uni de cœur à Chateaubriand et aux rédacteurs de l'Avenir. I ne faut donc pas mettre en doute sa sincérité quand il dit n'avoir voulu s'attaquer qu'aux Jésuites et non à l'Église.
A tort ou à raison, Michelet avait vu de tout temps dans les principes et la conduite des Jésuites l'opposé de toutes les. idées qu’il regardait comme essentielles à l'éducation de la démocratie moderne. Il veut la sincérité et il assure que les Jésuites enseignent l'hypocrisie; il veut la liberté et il ne trouve dans les doctrines des Jésuites d’autres principes que l’obéissance; il veut déve. lopper l'individu que les Jésuites ne songent qu’à comprimer; il enseigne la religion du cœur et les Jésuites réduisent la religion à des formules, mécaniques; enfin, Michelet voit dans la vie, dans le travail libre de l’homme sur lui-même la seule source du progrès dans l'humanité, et les Jésuites veulent la figer dans une immobilité qui est la mort.
En tout cas, Quinet et Michelet ne pouvaient ignorer que leurs leçons seraient regardées comme une riposte à toute la campagne dirigée contre l’Université et le monopole universitaire, campagne où les évêques jouaient un rôle aussi considérable, plus considérable même que les Jésuites, et qu'ils allaient soulever des colères presqu’universelle: dans les rangs catholiques.
Les protestations se produisirent d’abord dans l'enceinte mème du Collège de France, pendant les leçons des professeurs. Il faut toutetoi se garder de prendre au pied de Ja lettre le récit enflammé qu'après Chassin Mme Quinet a fait de ces désordres !, récit qui a été encore amplifié par Thureau-Dangin”.
1. Je crois que Mme Quinet n’a fait que suivre le récit de Chassin dans son livre sur Edg. Quinet de 1859, p. 50. — Sainte-Beuve, qui admirait beaucoup les leçons de Quinet, disait de celles de Michelet qu'elles étaient emphatiques et un peu burlesques. Il fait de Michclet le fondateur de l'école illuminée : « Jamais le‘je et le moi ne s'est guindé à ce degré ». Il mérite non l'outrage, mais le sourire.
a. Gahriel Monod a fait la critique de ces récits et ramené les événements
Rien, ni dans les journaux du temps, ni dans le journal intime de Michelet, ni dans les récits des témoins contemporains, ne permet de croire que de pareils tumultes se soient produits !.
On les avait redoutés, car nous savons par le journal de Michelet que, le 6 mai, Letronne avait invité Quinet à la prudence en lui disant que, s’il y avait des troubles, le gouvernement pourrait bien fermer certains cours. Mais, deux jours après, il rassurait Michelet. D'ailleurs, si le cours sur les Jésuites soulevait quelques protestations, il excitait aussi de vives sympathies et même des approbations ardentes. On ne Voit pas sans surprise dans le journal de Michelet que, pendant le mois de mai, au plus fort de l’émotion causée par ses leçons, l’abbé Grivet, chanoïne de Saint-Denis, l’abbé Gratry, l’abbé Cœur, sont en relations sympathiques avec lui. L'abbé Grivet, aumônier de la Chambre des Pairs, s'associe avec lui pour obtenir la grâce de condamnés à mort’. L'abbé Grivet et l'abbé Cœur sont d'accord pour essayer d'empêcher l'archevêque de Paris d'intervenir en faveur des Jésuites. Le docteur en théologie Carl, dans son livre sur la Liberté d'Enseignement, attaque les évêques et l’enseignement des séminaires; cela indique assez qu il n’y avait pas un complet accord dans les rangs du clergé.
Dans le monde littéraire, le monde universitaire, le monde officiel même, Michelet et Quinet trouvaient de chauds partisans.
à leur juste proportion dans Les Troubles du Collège de France en 1843: ‘Séances el Travaux de l’Acad. des Sc. mor. et pol., 1909, t. II, p. A07-423)
1. Thureau-Dangin prétend (V. p. 606) que ce calme fut dû aux conseils du P. de Ravignan. C'est peu probable; mais l'Univers qui faisait une campagne des plus vives ct des plus brillantes contre Michelet et Quinet dans une série d'articles intitulés La Lique Universitaire et qui sont, je pense, de Veuillot, blämait ceux qui voulaient empêcher les professeurs de parler et réclamait dans certains articles une liberté d’enseignement égale pour tous, tout en s'étonnant dans d'autres que le gouvernement Jlaissât attaquer la religion nationale.