CHAPITRE II
La polémique sur les «Jésuites» et la liberté de l'enseignement.
La presse libérale tout entière, même la plus modérée, prit ardemment fait et cause pour les deux professeurs, le National !, le Constitutionnel, le Courrier français, avec une extrême virulence; le Siècle, qui publiait les leçons de Michelet et de Quinet (à mesure qu'elles étaient prononcées), avec un ton plus grave et plus modéré; le Journal des Débats avec plus de vivacité qu’on n'aurait pu s’y attendre. Sans doute, l’influence de Villemain qui, ministre de l’Instruction publique, était tenu à une grande réserve, mais qui, au fond du cœur, partageait l’hostilité des universitaires contre les Jésuites, fut pour beaucoup dans cette attitude du Journal des Débats *. Ceux qui menèrent la campagne furent surtout Saint-Marc Girardin et Sylvestre de Sacy. Saint-Marc entama, avec une malignité spirituelle, la discussion, et Sacy continua avec la hauteur de style et d'esprit d’un homme nourri des traditions du xvu* siècle et du jansémsme. Cuvillier-Fleury, un des familiers des Tuileries et de Neuilly, secrétaire des commandements du duc d’Aumale, y écrivait, à propos du P. de Ravignan : « Les Jésuites ont osé, quatorze ans après la révolution de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais osé, même sous la Restauration : ils se sont nommés, » Dès le 8 mai, il écrivait à Michelet une lettre de sympathie, «t, après l’apparition du volume (27 juillet), une lettre de félicitations et d'adhésion enthousiaste *.
1. Dans le Nalional, c'était Génin, professeur de litiérature française à la Faculté des lettres de Strasbourg, en congé depuis 1837 sous prétexte de maladie, qui menait une campagne des plus vigoureuses. Ses articles furent réunis en volume en 1844 sous le titre : Les Jésuites et l'Univers et ce volumc eut un grand retentissement, car il mettait en lumière tout ce qu'il y avait eu de plus outrageant et de plus mensonger dans les attaques lancées contre les universitaires. Génin était un philologue distingué et aussi un musicien. On joua de lui en 1843 un opéra comique sur des paroles de Planard : On ne s'avise jamais de tout. |
2. On sait que lorsqu'en 1844 il fut en proie à une agitation maladive d'esprit qui l’obligea à résigner ses fonctions, un des caractères de sa maladic fut la terreur d'être victime des machinalibns des Jésuites.
3. [Ces lettres de Cuvillier-Fleury ont été publiées par G. Monod, Revue historique, t. LXXXIIT, p. 78-79. La lettre du 25 (ou 27?) juillet commence, dans son texte complet, par ces mots, qui ont disparu dans l'imprimerie : « Mille remerciements, Monsieur. Vous savez ma sympathie pour vos nobles efforts et mon admiration pour votre talent ». Elle se termine ainsi : « Gloire
Le 7 août il transmettait à Michelet les remerciements et les félicitations du duc d’Aumale pour son livre et pour le mariage de sa fille.
Un seul journal en dehors de la presse catholique eut une attitude hostile aux deux professeurs. Ce fut le Globe ‘. Dans le ministère Soult, Guizot et Martin du Nord représentaient en effet la politique qui espérait, par un esprit de large libéralisme et par de multiples concessions, désarmer l'hostilité acrimonieuse d’une partie de l’épiscopat, des ordres religieux et de la presse catholique. M. Guizot se flattait même d'obtenir bénévolement de la Cour de Rome la dissolution de l'ordre des Jésuites en France, l'interdiction pour eux d'y avoir des écoles et des noviciats et d’y vivre autrement qu’en simples prêtres. M. Rossi fut envoyé à Rome en 1844, pour y poursuivre, en remplacement de M. de Latour-Maubourg, cette délicate négociation, auprès de Grégoire XVI. En 1845, il obtint en effet l'engagement du P. Roothaan, général des Jésuites, que les Jésuites de France seraient invités à se dissoudre et à fermer leurs maisons. Mais les promesses du P. Roothaan, contredites d’ailleurs par l’action secrète du P. Rozaven, son assistant pour la France, ne furent que très mal exécutées. L’attitude prise dans le débat par le Globe consistait à tenir la balance égale entre les adversaires, à se plaindre que l'administration de M. Villemain permît à Michelet et à Quinet de s'occuper de questions étrangères à leur enseignement, insistant sur la nécessité d’une reli gion, revendiquant pour l’Église le droit de déclarer immorales leurs doctrines comme eux-mêmes déclarent immorales les doctrines des Jésuites *?, trouvant l’Université compromise par les écrits de Michelet et de Quinet “ autant que l'était l’Église par les écrits des Desgarets et de leurs émules. Il raillait l’esprit d'’intolérance et l'amour du gain des Universitaires “, tout en faisant un grand éloge du t. VI de l'Histoire de France de Michelet‘. Le Globe, qui avait pris à tâche de soutenir toutes les thèses conservatrices, non seulement la cause de la monarchie, mais aussi celle des propriétaires d'esclaves et celle des droits illimités des patrons de l’industrie sur leurs ouvriers, alla plus loin. Il fit l'éloge des Jésuites par hostilité contre le protestantisme.
« La tâche des Jésuites, écrivait-il le 15 août 1843, n’a pas été seulement une tâche évangélique, ç'’a été une œuvre de civilisation, une œuvre puissante, dont la France a recueilli les fruits... L'éducation des Jésuites, excellente
à votre compagnon de lutte, et veuillez agréer et transmettre avec mes sincères félicitations, mes remerciements et mes hommages ». L'imprimé donnait : « vos compagnons »] .
1. L'ancien organe libéral, puis saint-simonien, devenu entre les mains de Granier de Cassagnac, (pourtant ancien ami et admirateur de Michelet), l'organe du conservatisme le plus étroit. Il dépassait de beaucoup dans catte voie les idées de M. Guizot, qui avait pourtant été l'auteur de cette transformation, et avait cru trouver en Cassagnac un agent de sa politique.