‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 6 sur 105 · VOYAGES DE SUISSE, D'ITALIE ET DE LYON · texte numérisé non relu

VOYAGES DE SUISSE, D'ITALIE ET DE LYON

briand; il n’y a pas encore chez lui de maniérisme, ou du moins, il y en a peu, la phrase .est pleine, solide et pourtant vibrante, émue, laissant percevoir dans sa construction même le mouvement de la pensée. L’intensité d’impression et le relief de l'expression sont tout à fait extraordinaires.

Le talent descriptif, qui preudra dans la seconde partie de sa vie un essor peut-être excessif, atteint à ce moment sa lénitude. Certes, déjà dans l'Histoire romaine, dans la description de l'Italie et des montagnés de. la Sabine, dans le Tableau de la France, surtout, il y avait d’incomparables paysages. Dans son voyage de Suisse et d'Italie de 1838, la vigueur du pinceau s’est encore accrue, bien que nous ne puissions en juger que par des nctes rapides et inachevées. Ici, pas plus qu'ailleurs, la description n'est jamais tout à fait objective. Les apparences extérieures des choses sont toujours pour lui l'expression d'idées ou de sentiments cachés: pour les peindre, il emploie une incroyable variété de comparaisous, empruntées, tantôt au monde matériel, tantôt au monde spirituel. Son penchant au symbolisme trouve largement à s'exercer; mais il tient encore en bride sa sensibilité personnelle, à laquelle il laissera libre cours dans le voyage d’Allemagne de 1842.

Voici quelques notes, très courtes, mais d’une singulière allure, sur Venise. D'abord, la soirée du lundi 29 :

« Froidge et magnifique soirée. Barques innombrables. Nuit douce. On plaisante notre gondolier : « bon gondolier, Signori, ct qui sait chanter le Tasse. » Joie de guinguette. Quelques belles dames passent rapidement, pâles, maigres, un pen osseuses, et dans les yeux comme une lueur de poignard. Ciel merveilleusement nuagé, à 1 Véronèse. Le soleil s conche dans les vapeurs richement coloriées de l'Adriatique. Nous rentrons en frissonnant un peu au vent du soir, à la Piazzetta et sous les arcades de la place St-Marc, où les musiciens allemands vont jouer. Clair de lune d’un éifet extraordinaire. Elle planait sur la Giudecca, d'où partaient des gerbes évaillées de nuages blancs. Le Rédempteur et St Georges étaient pâles, le Lido, le jardin public d'une formidable obscurité. A mes pieds de petites scènes à la Bassan dans ks bateaux. Je me rhabillai pour contempler ce speclacle. D: tempu à autre une barque illuminée volait comme une luciole, d’autres non éclairées dessinaient leur silhouette sur les eaux argentées par la lune*. »

Puis le mardi 30 :

« Le soir parçouru tout le Grand Canal. Merveilleux aspects de ces riches palais moresques et byzantins. Ft tout cela ruiné. Marbres incrustés, portes en planches. Les autres ruines (Rome par ex.) sont au milieu de terrains incultes qui s’harmonisent avec elles; mais ici la mer cst la mème, la nature est toujours vivante, l’homme seul est mort.

« Venise au matin (4 heures) était merveilleusement belle. Le couchant, c'est-à-dire la coupole de Santa Maria della Salute, était éclairé, lorsque le levant était encore dans l’ombre. Venise semble sortir immédiatement de la mer, ©ela est littéralement vrai. Les monuments plongent dans la mer. Point de rivages, point de terre qui porte les palais, les églises; les degrés de marbre s&æ continuent sous les eaux.

1. [Ces deux passages ont été considérablement arrangés dans Sur les chemins de l'Europe, p. 467-69.]

« Ces ruines sont tristes, mais plus tristes encore les ruines morales qu'elles contenaient naguère. Ce second byzantinisme a fini, faute de vie politique, par une sorte de carnaval, d'’orgie; la seule sensation qui leur restât était le jeu. Alors, ren à peu tout cessa, les femmes mêmes n'attiraient plus; les lampes des Carampane s'éteignirent. |

“ Ces ruittes ne sont pas dignes, comme celies de Rome. ne se rattachant pas à de grands résultats existants, et n'ayant pas reçu... de la religion une seconde dignité. »

Voici enfin, une page sur le Tyrol, mi-allemand, mi-itaïien, où ‘1 précision de la vision est frappante :

« Vallée de l’Eisack, moins impétueux que la Reuss et le Tessin, bien plus variée, des torrents coulent à nos picds, des canaux passent sur nos têles conduits par des aqueducs de bois. Nature bizarre, pleine de caprice et de verlige. À chaque instant le blé, la vigne, le maïs quittent la vallée, et montent à des hauteurs effroyables, puis descendent, puis remontent. Tantôt les onmes, les charmes accusent la nature du nord; tantôt les pins d'Italie. tantôt les sapins de la Suisse. I] y a ici. dit Lewald, tous les végétaux qui peuvent croître de l'Espagne jusqu'au Spitzberg. Le souffle puissant de l'Italie conrt des sommets du Tyrol, pénètre ses rudes vallées, porte le sirocca jusqu‘: Innspruck. D'autre part on croirait volontiers que ces rochers rouges, res montagnes de porphyre, ont conservé quelque chose de la chaleur des volcans. Les dolomites hérissent une grande partie de la contrée... C'est un poème étrange que ce Tyrol. et d'un lyrisme bizarre. Ces onsis de blé à mille pieds de haut éloignent l’idée du travail de l’homme. C'est apparemment la culiur des aigles et des chamois. Mais il y a des montagnes régulièrement étagées de cultures diverses et riches du sommet à la base. Une surtout me frapm parmi ce cercle grandiose des montagnes qui entourent Brixen. C'était nn immense théâtre mêlé de tous les végétaux de la terre, une corbeille colos sale dans laquelle se trouvaient mèlés tous les fruits de la nature. Fntre ce: deux beaux mamelons se posait ne noble petite église pour regarder paiaiblement à secs pieds les deux tours de Brixen avec leurs petits dômes noirs: par deseus la ville et un triple cercle de belles collines qui ailleurs tombent des montagnes, un pic neigeux passait sauvagement la tête pour indiquer aux g.ns la route de Vienne. »

Les descriptions de monuments et de tableaux ne sont pas moins précises, ni moins émues. Michelet est très sensible à la splendeur de la peinture vénitienne; il a été l’un des premiers à reconnaître dans ie Tintoret, tel qu’il apparaît à San Rocco, au Musée et au Palais ducal, sinon le pus parfait des peintres vénitiens, au moins celui dont la fougue créatrice est la plus puissante. A travers toutes ces descriptions, on retrouve toujours l'historien. Lorsqu'il voit à Innspruck Ja statue de bronze de l’empereur Maximilien, agenouillé dans l'église, il écrit :

« Le grand chasseur du Tyrol, l’empereur Max, qui chassait à mort. (comme la petite fille de Lewald qui chante et danse à mort est là, couch* sur son pric-Dieu. Ce grand chasseur de royaumes, qui courut tout, manqua

1. [Mme Michelet, p. 4956-97, efface des traits précis, comme Ja première phrase. Elle plaque ici un « sourire méridional », ailleurs un « D'où vient ce miracle? ». Les onsis « à mille pieds de haut » deviennent des oasis « susrendues sur des précipices », et les montagnes deviennent « sages ». D'ell

encore « les mains invisibles » qui portent la « corbeille ».]

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