‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 60 sur 105 · Banquet, p. 158, 160 et · texte numérisé non relu

Banquet, p. 158, 160 et

distingués, MM. Cherbuliez, professeur de droit; Adert, professeur de philosophie; Roget, le futur historien de Genève; Diodati, Adolphe Pictet, Merle d’Aubigné, le pasteur Martin. Il semble que Michelet ait songé à lancer avec les protestants de Genève un journal populaire qui ferait la guerre aux Jésuites et s’opposerait aux trente mille exemplaires du Journal de la Propagation de ia Foi. Le rédacteur du Fédéral, dont il ne dit pas le nom ‘, s'oppose au projet, déclarant qu’un tel journal ferait l'union des catholiques et des radicaux contre la vieille bourgeoisie genevoise encore très menacée par Fazy depuis l’adoption de la constitution du 7 juin 1842. Les conservateurs étaient encore en majorité dans les deux conseils du canton; les radicaux tenaient le conseil municipal. Peu de temps avant la venue de Michelet, le 13 février 1843, ils avaient tenté une insurrection qui échoua, mais devait réussir en 1846.

Quoique Michelet se plaigne de n'avoir appris que peu de choses de ses interlocuteurs il semble avoir vu admirablement le côté tragique de la situation de Genève : les conservateurs condamnés à perdre le pouvoir par le développement même de la démocratie, mais leur ruine risquant de détruire tout ce qui avait fait l’originalité et la fécondité de Genève.

« Ils ne sentent mème pas le besoin (les conservateurs) de s'entendre avec nos protestants de France. Ils périront.… Quoil ce grand nom de Genève périrait.… ? »

Le 15, Michelet va de Genève à Lausanne en quatre heures; hôtel Gibbon. Le soir, il reçoit M. Monnard, « triste, éteint; sa femme silencieuse comme le tombeau », Olivier vient aussi. Le lendemain, il va à Beaulieu, avec M. Villemin, voir la propriété où Vinet habite et où Mme Necker mourut. Cependant il ne voit pas Vinet et se contente de son beau-frère, M. Gilliard, de Monnard, du pasteur Cérésoles et de Jacquet, conseiller d’État.

Fribourg, où il passa le 17 août, l’intéressait plus que Lausanne. C'était la forteresse du jésuitisme. On sent que Michelet y arrive tout frémissant, prêt à voir des choses terribles. L'arrivée est pourtant aimable. Il a pour compagnon un jeune patricien fribourgeois dont la famille est liée avec les catholiques violents, les O’Mahony, les Saint-Victor, mais d’une excellente éducation, qui se dit tout Français et qui loue la sociabilité des mœurs fribourgeoises et la gaielé de la population.

Michelet rencontre aussi, en arrivant, le fameux père Girard, cordelier, l’apôtre de l’enseignement mutuel.

Mais la ville, « cette rude ville de combat », produit sur lui une impression saisissante, avec le profond ravin de la Sarine qui l’entoure des deux côtés et sur lequel elle surplombe comme un cap de cinquante mètres de haut.

1. Le directeur du Fédéral était M. Jean Iluber Saladin. >. Vov. la suite dans G. Monod, Michelet à Genève en 1843 (Semaine litléraire de Genève, 4 mars 1911, p. 100).

« La ville improbable, absurde, la ville du vertige. Le miracle habituel dans les ex-votos des chapelles, c’est de tomber sans se tuer, soutenu par la Vierge La Vierge aussi tient Fribourg en l'air, sur le penchant des abîmes. Mais voici la science moderne qui entre en concurrence avec la Vierge et fait aussi ses miracles. Elle jette un pont du diable, deux ponts, tant qu'on en voudra, à 100 pieds, à 200 pieds. Quoique très fatigué en arrivant, je passai, per un grand soleil, les ponts, les rampes, regardant sans trop de vertige ces affreux abîmes, le serpent de la Sarine rudembnt tordu, la ville descendant à rangs serrés de maisons, sur son roc, entre deux plis du torrent. Une ville plus vieille que les vieilles et plus jeune que les jeunes (par les ponts du moins), le tout sous le double et triple fort des Jésuites, qui de plus ont leurs Liguoristes au bas, leurs Maristes, leur théâtre où l'on met en contraste l’élégant élève des Jésuites avec le lourdaud du collège laïque. »

Michelet, naturellement, se rencontre à Fribourg avec les quelques libéraux qui s’y trouvent encore. Il ne trouve plus M. Schaller, qui est mort, ni le conseiller d’État, M. Charles, seul conseiller libéral, mais qui est obligé de mettre son fils aux Jésuites, pour lui conserver l'héritage d’une tante. Il voit, par contre, l'historien de Fribourg, M. Berchtold, médecin de l’hôpital, et il est piloté par M. Dageret, qui va quitter Fribourg, où il n’a rien à espérer, pour aller à Porrentruy, diriger une école normale primaire. Il a été élevé chez les Jésuites et les défend ‘contre le reproche d'encourager la délation chez leurs élèves, bien qu'ils les encouragent à parler les uns sur les autres ouvertement. Dageret fait remarquer que les jeunes filles que les deux promeneurs rencontrent les regardent d'un air sombre et farouche, parce que Dageret est un adversaire des Jésuites. À Berne, où il passe le 19, Michelet ne fait que visiter quelques personnes, M. de Rodt, Zerleeder, Fetscherin Tillier, de Rougemont. le colonel May. Il suit toujours son idée de lutte religieuse, prèche nécessité de s'entendre pour combattre par la presse; prend le titre des EÉrinnerungen, d'Ernst Münch, sur les Jésuites de Louvain, rl ‘ apprend de M. de Rougemont qu'il a vu à Rome une lettre de Vuarin, le curé de Genève, qui se vantait d’avoir joué Fazy et les radicaux. Il dit que les riches Bernois sont hantés par le fantôme du communisme. Le colonel May est effrayé parce que le gouvernement veut centraliser les biens communaux des pauvres.

Lucerne, naturellement, intéresse Michelet plus que Berne, comme Fribourg l'a plus intéressé que Lausanne, parce qu'il y retrouve la seconde des forteresses du Jésuitisme.

Pendant la nuit, il songe à reprendre dans son cours toute la po lémique de la Réforme — les idées de Luther sur la confession. On le voit esquisser tout un chapitre du Prêtre, d’une déplorable fautaisie.

« Au Moyen-Age, la confession était moins absurde. On hésitait moins 3 envoyer sa femme à un homme d'une vie si exceptionnelle, si abstinente. Le jeûne explique une foule de choses au Moyen-Age. Aujourd’hui, au contraint,

l’homme épuisé c'est le mari, par le travail, par les soucis de la concurrence. Le prûtre agit avec une force tout intime. Si le prètre veut quon

lui confie ce qu'on lui confiait alors, qu'il se mette par le jeûne dans la même situation. Ajoutez qu’au Moyen-Age l’âme n'ayant pas encore la faculté analytique pour se révéler et s’analyser elle-même ne présentait pas au prêtre les milk fils par lesquels il la prend aujourd’hui, la prend, la garde, da tire à volonté. Prenez le prêtre le plus sage et la femme la plus sage, il sera bientôt le vrai mari spirituel. Avec qui ressuscilera-t-elle ? Avec celui qui déjà sur la terre la menait à Dieu. Quel est l'ignoble époux qui voudra d’un tel partage? A lui, le corps, au prêtre le cœur! Cela prouve que le mariage n'est pas constitué encore; il impliquerait l'union des cœurs, la communication d'esprit habituclle. »

Il visite le collège des Jésuites, l’Arsenal où il voit le casque de Zwingle; — le lion de Thorwaldsen lui paraît moins tragique en réalité qu’en reproduction. Le nonce, Italien de trente ans, très gai, paraïl ètre le roi, plus que le roi, Dieu le père; il conclut que la Suisse catholique n’est pas une République *.

Il entre le soir, en attendant la poste d’Aarau, à l’église des Jésuites, très parée, très coquette, pleine de marbres.

Fresques déplorables représentant la vie de saint François Xavier, jusqu'à son apothéose, où le Pape et toute l’Église le voient de terre monter au cel, ou plutôt triompher dans le ciel sur un char attelé d’un éléphant et d'une girafe. Rien de plus burlesque.

11 y avait une foule le matin aux églises. Aux Jésuites il entrait trois femme:, une dame ct deux paysannes qui attendaient pour se confesser. Un gros sacristain à figure avachie, mine basse, lèvre pendante, leur dit rudement d'entrer. Elles disparurent (les confessionnaux qui sont dans l’église ne servent à rien apparemment). Nous nous acheminâmes pour sortir et il cliqua ha grille sur nous avec autant d'humeur que s’il avait su qui j'étais.

Sur la route d’Aarau, le 22 août il rencontre de longues files de femmes condamnées conduites au travail par un homme avec fusil chargé. Les condamnées vivent ainsi en plein air, travaillent et se portent bien.

Ses préoccupations religieuses le poursuivent. Au premier village il remarque des bénitiers sur les tombes « pour empêcher, dit-il, les malins esprits d’emporter, de promener les corps, d’en faire des vampires ». Il relève à Munster une épitaphe qui l'émeut profondément : « Je suis un enfant de deux ans. Quelle chose horrible qu'il faille si tit, comparaître devant Dieu. »

I ajoute « croyance vraiment horrible qu'un innocent ait à craindre Dieu. On sent aussi que ce sont les meilleures âmes, les plus douces et les plus tendres qui sont le plus tourmentées, le plus asservies!.. parce qu'elles donnent, par le cœur, une prise plus forte que les autres (de à le charme des catholiques et des peuples catholiques, mais en mème temps toutes les misères de la tutelke, sous un tuteur rusé, dépravé). »

À Aarau, où il descend à l'Homme Sauvage, 11 va voir le vieux Zschokke, « vieilli, alourdi, mais énergique, cordial ». Il cause avec

1. Michelet assiste :e 21 à une séance de la Diète, où l'on ne parle guère qu'allemand.

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