Question des couvents — Argovie en
dre leur mémoire, à laquelle restent attachées tant de belles et grandes choses dont jouissent leurs ennemis mêmes. Temps sombre, pluie, ciel plomb, à pcine un point bleu. Le pont et le Rhin presqu'entièrement dans l’ombre. »
Il visite le Musée, l’Arsenal., Le professeur de théologie Stehelin est le seul savant qu'il rencontre dans sa jolie maison du Petit-Bâle. Stehelin lui dit qu’à Bâle il n'y a pas de banquiers, mais que beaucoup de Bälois pratiquent le prêt d’argent. Le 25, Michelet va seul à la salle du Concile pour y rêver de passé et d'avenir.
De Bâle, Michelet va à Thann voir son cousin Lefebvre et visiter la vallée de Saint-Amarin. Puis il se rend à Strasbourg. Ici toute sa hantise anti-catholique le reprend, et il voit l'Alsace livrée au plus dur cléricalisme, et par là ennemie de la France. Il va voir à Urbès la Vierge qui y a été peinte en commémoration d’une apparition.
« Elle est représentée, dit-il, écrasant le serpent, sur le globe du monde. Un peu au-dessus de la tête du serpent est écrit Frankreich. Voilà comment ils associent l'idée de la France à celle du mal par excellence... et cela sur la frontière. Rapprochez cela du plaisir qu'ont les Alsacicns à voler les Welches, selon Mme Barbet!. »
A Strasbourg, à la cathédrale, tout lui parle de fanatisme religieux.
Michelet rentre de Strasbourg à Paris par Saverne, Sarrebourg, Lunéville, Nancy, l’Argonne, Châlons et Meaux. Il se sent tout ravivé quand il quitte l’Alsace pour la Lorraine.
« Lundi 28, à 4 heures, partis par un froid brouillard, qui sent son soptembre, et monté, monté du Rhin à Saverne, de Saverne à la digne colonne qui nous dit toujours Alsace, pour dire que Louis XIV a fait de grandes choses, durables et que nous n’en faisons guère. Ce que le valet de chambre disait tous les matins à Saint-Simon : Monsieur le Duc, levez-vous, vous êtes né pour les grandes choses » il faut le dire tous les matins à tous Pre que tous sont anoblis, tous sont ducs et pairs... sacrés par la Révolution.
Nous rencontrâmes la Lorraine au sommet, pauvre et sèche en on lens de la grasse Alsace, imais tout autrement vive et énergique, avec la dure ‘pelite tête qui porte de si lourds fardeaux.
Suit un ravissant tableau de campagne.
A Nancy, où il est conduit par son élève Goguet, professeur de rhétorique au collège et par son collègue Bontoux de philosophie, il visite le champ de bataille où périt Charles le Téméraire et fixe au confluent de deux ruisseaux la place où il périt. Ses amis le ramenèrent à la question religieuse qui ranime tout, au recteur Magin qui met sa fille au Sacré-Cœur et combat Lacordaire. L’aumônier du lycée, ami de Lacordaire, parlant de Damiron un jour d’exécution capitale, dit que les guillotinés sont moins coupables que lui.
Michelet note à Nancy la forte persistance de l'esprit local associé au patriotisme ardent.
« Aujourd’hui encore, dans Nancy, fort esprit de localité, gloriole d’ex-
1. Dans,le Tableau de la France il n'a pas compris l’Alsace qui pour lui est . Allemagne.
capitale, que combat l'esprit de guerre, l'esprit français, l'instinct démocratique de la grande patrie. » |
A Meaux, il retrouve le souvenir de Bossuet qui a toujours exercé sur son esprit un incroyable prestige. Déjà en 1839 il s'était promené et avait médité dans ce jardin épiscopal « ce noble jardin sans ombre, comme l'âme du grand orateur ». Il y avait encore en 1842 admiré le palais de Bossuet « la sombre allée d’ifs séculaires, enlaçant leurs vieux bras, comme de funèbres songes s’enchaînent dans une longue nuit ». Toutes les fois qu'il rencontre Bossuet son image lui arrache de fortes paroles. Voici ce qu’il écrit le 1° septembre 1843 :
« Revu la cathédrale et le jardin de Bossuet (le palais fermé faisait illusion. On eût dit que Bossuet était mort la veille) les charmilles solitaires qui me firent penser à Vascæil, à Madame dont le portrait est au cabinet de Bossu:t; cofin monté sur la terrasse, entré sans être conduit par personne à ce cabinet de travail triste et sec, boisé sans goût, où l'on croirait retrouver la sèche tristesse du prêtre, et les moments de recueillement (et d'incertitude ?) si ce pompeux génie en connut jamais. Oui, ces ifs qui mèélent leurs pointes, n'ont jamais ombragé de doute. D'ici pourtant la vue n'est plus harmonie, dominée par l’imposante cathédrale. D'ici, on ne voit ni Meaux, ni Versailles. Et qui empêche qu'une libre pensée ne s'y fasse jour... Si l’orgueil le permettait, si les temps écoulés ne pesaient, les triomphes de la chaire. — Tout cela aboutissant aux défaites de Louis XIV. La France s’en va sous les Jésuites, et dans l’Europe, le petit juif Spinoza qui les engloutira tous... Donc, que Bossuet mème fasse la révérence aù Pape et finisse son grand combat. »
A sept heures du soir Michelet rentre à Paris et retrouve
« Alfred, Adèle, que je n'espérais pas revoir — mon père et sa joie parleuse, Gazclle et Marie. M. Michel, la maison, la mème amie, doute et tristr, — sauf cet aimable jeune bonheur. »
* Il résume ses impressions.
« Ce voyage plein de choses fortes qui m'arrivaient par éclairs, n'a pas eu d'ensemble. J'avais deux pensées : 1° mon Charles le Téméraire, sur lequel j'étais assez froid; 2° ma polémique, sur laquelle j'étais non pas refroidi, mais fatigué.
Je vis les Alpes et m'élevai peu. Seulement j'ai vu Ferney et seul, la salle du concile de Bâle tout illuminée par la lumière du matin. »
Michelet revenait en effet de son voyage tout rempli des pensées d'où allaient sortir son cours sur Rome et la France et son livre du Prêtre, dont cependant l’idée ne lui vint avec netteté qu'en 1844.
Mais il lui faut avant tout achever son Louis XI et c'est à cela qu'il travaille au retour, non sans peine et toujours tiraillé par ses idées de polémique religieuse, au point qu’'étant allé passer à Rouen les 1% et 2 octobre pour régler avec le notaire des Dumesnil des affaires d'argent, il en revient avec des idées d’une abstraction toute métaphysique sur ce que doit être la philosophie de son cours.
« Le temps moderne, {sans penser à Dieu comme Dieu personne) a fait les auvres de Dieu, comme fils, amour égal pour tous, et comme père ou créa-
teur. Mais la seule pensée a été pour Dieu substance (Spinoza). Maintenant il faut que l'esprit moderne retourne au Dieu cause qui donne l'unité. »
Il se met avec ardeur au Louis XI. Le 3 novembre il termine Charles le Téméraire. Le 6 il commence le dernier chapitre. Le 4 décembre il finit l’ouvrage et le 6 est achevée l'impression. L'ouvrage sera mis en vente le 4 janvier.
Ce n’est que le 13 décembre qu'il commence à préparer son cours. Le 20, il en fixe les six premières lecons. L’idée centrale sera : au xvu* siècle Rome et l'Espagne tarissent, la France croît — mais elle se rapproche de Rome et dès lors décroît.
Michelet allait commencer seul son cours avec Mickiewicz dans des dispositions assez mélancoliques. Quinet avait reçu des observations de Villemain parce qu'il prétendait donner pour titre à sa chaire . Littérature et institutions de l'Europe méridionale. I] demande un congé pour aller en Espagne et part le 8 novembre pour revenir le 22 février 1844. Le 12 novembre les professeurs du Coilège de France décident en l’absence de Michelet que les professeurs qui ne font qu’une heure devront se faire remplacer pour l’autre (contre Michelet). Le 15 octobre Lerminier publie dans la Revue des Deux Mondes un article contre Michelet et Quinet. Les brochures contre les professeurs se multiplient, On lacère les affiches du Louis XI. Capefigue dit à Michelet le 4 octobre : « Avant trois ans on vous destituera ».