CHAPITRE IV
Le Cours de 1844 et le ‘‘ Prêtre
J'ai dit dans quel état de désarroi moral et intellectuel se trouvait Michelet en l’année 1844. Il aurait pu avoir dans son intérieur une vie heureuse et calme entre son père et le jeune ménage Dumesni'; mais il avait laissé sa vie sentimentale aller à la dérive; tout en se le reprochant, il ne pouvait s’arracher aux liaisons inférieures auxquelles il s'était laissé prendre; il les transformait en un sentiment de communion mystique avec le peuple, il essayait même une éducation qui aurait peut-être abouti, s’il avait eu affaire à une natur: mieux douée, à un mariage qui eût été la pire des catastrophes. I] s’en doutait, car en septembre, étant à Rouen avec ses enfants et rencontrant une dame à l’œil dur qui était une ancienne servante, il parle avec énergie du danger de pareilles unions. En outre commençait pour lui un souci qui allait le harceler pendant vingt ans. Son fils Charles, qui arrivait à ses quinze ans, lui causait des inquiétudes et des chagrins grandissants. C’était pourtant un aimable enfant, point sot et doué admirablement pour le dessin, mais incapable de travail assidu. Il passait d’école en école, mécontentant partout ses maîtres par sa paresse et son inconduite. Et quoique Michelet s’en montre constamment et douloureusement préoccupé, lui qui se croyail appelé à refaire l’éducation de la France et du monlle était au fonû incapable de diriger celle de son fils.
Intellectuellement son désarroi n’est pas moins grand. Sur quel plan va-t-il continuer son Histoire de France? Il continue à travailler à son volume de la Renaissance, écrit même tout le règne de Charles VIII et le porte à l’imprimerie le 31 juillet. En même temps il se senf invinciblement attiré vers la question religieuse et la pré paration de la Révolution. En mars il fait annoncer dans les journaux qu'il publiera le 45 avril son cours du Collège de France sous le titre Rome et la France. En avril il projette un livre un peu différent qui sera intitulé : l’Église et la famille. Au commencement d’août il pense à publier l'Évangile éternel. Enfin le 9 août il commence ‘e Prêtre dont le titre complet sera Le Prêtre, la Femme et la Famille. livre tout préparé par les lectures faites pour son cours Rome et la France. Il y travaille désormais sans désemparer, l’achève le 10 jauvier 1845 et le met en vente le 20 janvier.
En réalité depuis son cours sur les Jésuites sa pensée n'avait pas quitté la disposition polémique où l'avait jeté la bataille du pris-
temps de 1843. Son cours de 1844 qui avait pour sujet : Rome et la France en est une preuve nouvelle. |
Si Michelet avait traité ce sujet avec le sérieux et l’objectivité de Fhistorien, il y avait à matière à une étude’ample et belle. La France de Henri IV et de Richelieu donnait l'exemple d’un pays où le pouvoir royal sortait fortifié d’une période d’anarchie, et où malgré un réveil religieux au sein de l’Église, malgré les soubresauts de la turbulence à la fois féodale et républicaine des huguenots, le pays jouissait d’une liberté religieuse unique en Europe, pendant que l’Allemagne et l'Angleterre étaient en proie aux plus sanglantes convulsions et que l'Italie et l'Espagne subissaient une décadence progressive sous le joug de la tyrannie religieuse la plus oppressive. Cette situation privilégiée, la France la perd à la fin du siècle, en partie, je le veux bien, par l'excès des ambitions de Louis XIV, mais plus encore par sa politique religieuse qui marque l'abandon de‘la tradition de Henri IV et de Richelieu. Il y avait là une magnifique introduction à l’histoire intellectuelle et religieuse du xvn* siècle. Michelet l’a entrevu. Mais il n’a su exécuter son plan d’une manière digne ni de lui ni du sujet lui-même. Il a improvisé son cours et s'est laissé entrainer à une polémique constante et souvent à une rhétorique bien vide. -
On peut lui trouver, si l’on veut, une excuse dans l’état général des esprits, dans l’atmosphère de bataille où l’on vivait alors.
La lutte religieuse commencée continuait avec un redoublement d’ardeur et la politique incertaine et contradictoire du gouvernement accroissait l’audace des partis. D'un côté le roi, à la réception du 4 janvier, se plaignait à l’archevèque de Paris de l'attitude séditieuse d’une partie de l’épiscopat; le gouvernement faisait condamner à quinze jours de prison et 4.000 francs d'amende l'abbé Combalot pour avoir accusé les professeurs de l’Université d’impiété dans son Mémoire aux évêques de France et aux Pères de Famalle sur la guerre faite à l'Église et à la société par le Monopole Universitaire, et Louis Veuillot. ainsi que le gérant de l'Univers, à un mois de prison et 3.000 franes d'amende pour avoir pris la défense dudit Combalot, En même temp: le ministre de l’Instruction publique, Villemain, prenait en toute occasion la défense des professeurs attaqués par les évêques. Par contre le ministre de la Justice Martin (du Nord) et le ministre de l'Intérieur Duchatel ne manquaient pas une occasion d’entraver par des arguties légales la liberté de culte des protestants. On faisait condamner à un an de prison et à 6.000 francs d’amende un curé démissionnaire de Senes, M. Maurette, qui s'était permis d'exposer dans une brochure Le Pape et l'Évangile *, les motifs de sa démission *. On condamnaut de même sous prétexte d'attaques contre un culte reconnu une brochure de M. Toussaint Michel *. Si on laissait les journaux ministériels atta-