‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 68 sur 105 · En janvier · texte numérisé non relu

En janvier

3. Mme de Chantal, Saint François. — Mme Cornuau, Bossuet. — Mme de {a Maisonfort, Fénelon.

ration *. Néanmoins, la valeur historique en est grande Michelet à retracé là avec une réelle pénétration une partie importante de l’his toire religieuse du xvrr* siècle; il a écrit des pages délicieuses sur saint François de Sales et Mme de Chantal, sur Fénelon et Mme Guyon, sur Bossuet et la sœur Cornuau. Le reste de l'ouvrage est surtout polémique. La deuxième partie est consacrée à la direction de conscience en général, surtout au xix° siècle. On y trouve des observa tions vraiment profondes sur la psychologie de la direction, mais le tableau qu'il fait des couvents et de la direction au xix* siècle certainement très poussé au noir *. La dernière partie traite de la famille. Michelet la montre désagrégée par la confession, qui met ia femme et la fille dans la dépendance du prêtre et les sépare du + mari et du père. Il trace un tableau de la famille idéale, telle qu'il la ‘rêve, celle où la mère est le vrai centre, la protectrice de l’originalité des enfants contre l'éducation publique et contre le père mème. Le chapitre II du livre III est à quelques égards une ébauche du livre de l’Amowr que Michelet écrira plus tard. | Même si l'on trouve que Michelet a jugé avec prévention le rôle du clergé et de la confession, il faut rendre justice aux sentiments qui l'ont inspiré. Son œuvre a été dictée par une idée des plus élevées, celle même qui lui dictera plus tard un de ses cours du Collège de , France et aussi son livre de la Femme, le rôle éducateur de la mère \ qui doit faire d’elle la directrice de l’homme et de l'enfant. —" Le Prêtre valut à Michelet une correspondance volumineuse. Elle

1. En particulier Michelet a été très injuste pour Bossuet dont le rôle

comme directeur de la sœur Cornuau est tout le contraire de ce qu'il pré- . tend, et a été une merveille de prudence, de bon sens, de discrétion et d'élévation morale. Ses Lettres sur la direction sont un chef d'œuvre de raison en même temps que de piété. Michelet, ici comme pour les Jésuites, n’aurait-il pas été bien plus fort s’il avait commencé par montrer les raisons très élevées et légitimes qui ont donné naissance et à la confession et à la direction, les services moraux que l’une et l’autre de ces institutions religieuses peuvent rendre entre des mains sages et délicates — et seulement alors les dangers auxquels elles peuvent conduire, mème chez des hommes supérieurs comme saint François de Sales et Fénelon, surtout chez Fénelon qui mérite en partie les sévérités pourtant excessives de Michelet. Si la direction dans le sens du jésuitisme et du quiétisme conduit à l'anéantissement de la volonté et de la personnalité et à tous les dangers de l'abandon de l’âme entre les mains du prètre, cela n'est pas une conséquence fatale de la direction, et Bossuet l'a prouvé.

2. Il ne se borne pas à la critique de la confession et de la direction. Il rattache à la doctrine théologique de la grâce cet anéantissement de la personnalité humaine que la direction, selon lui, produit fatalement, et on voit s'ébaucher dans son esprit cette opposition entre la grâce et la justice, entre la morale théologique et la morale laïque qui fera la base de son Introduction à la Révolution française. Il oublie que la grâce ne joue pas du tout dans M théologie catholique le rôle qu'il lui prète, que le catholicisme fait très large la part du libre arbitre et des œuvres, tandis que la grâce augustinienne à été la théorie du jansénisme et du protestantisme qui n'ont jamais été accusés d’amollir les caractères, de détruire la personnalité et de diminuer la responsabilité morale. De sorte que la psychologie de Michelet se trouve bien contestable.

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serait curieuse à feuilleter : lettres de prêtres demandant à Michelet d'entreprendre une campagne contre le célibat ecclésiastique, ou contre la tyrannie épiscopale; lettres de femmes qui applaudissaient à ses attaques contre la confession et le régime des couvents; une entr’autres racontant l’histoire navrante d’un ménage de commerçants dont la fille avait été en secret attirée à la vie conventuelle et dont on {orce les parents désolés et indignés à payer une dot conventuelle sous peine de voir ruiner leur commerce par une souscription publique; lettres de professeurs et d'élèves de l’École Normale qui assurent Michelet .de leur sympathie et protestent contre l'article que Naisset vient de publier contre lui dans la Revue des Deux Mondes du 15 février sous le titre La Renaissance du Voltairianisme; lettres d’inconnus de tout ordre, de toute classe et de toute éducation, dont les unes exposent à Michelet des théories religieuses et sociales souvent “\travagantes, dont d’autres racontent les aventures de leur vie, dont beaucoup cherchent à intéresser pécuniairement Michelet à leur sort. Les lettres enthousiastes ne manquent pas. C’est Eugène Noël écrivant : « Ce livre, cette préface qui vient comme un rinforzando, vous mettent à la tête de l’Europe. Vous étiez digne de ce grand rôle ». C'est la nièce de Lamartine, la comtesse de Pierreclos, qui écrit le 24 février 1845 : « Ce précieux volume qui m’a rendue si fière et si heureuse va devenir un des trésors les plus chers et les plus appréciés, un des plus souvent relus de ma petite bibliothèque. Je fais des vœux pour que votre parole, ce sénevé de Dieu, lève et fructifie. qu'elle devienne un grand arbre sous lequel la pauvre humanité si lasse, puisse s'asseoir et se reposer. » C’est le poète Jules Barbier qui lui écrit le premier mars : « J’ai été des premiers à saluer d'acclamations l’œuvre admirable de l'écrivain et mieux que cela, l'acte courageux du citoyen et du père de famille. » C’est le philosophe Ch. Bénard qui lui écrit le 16 janvier : « Ce livre est un événement moral et social... Vous avez la sympathie de toute la génération sur laquelle repose l’avenir du pays. » D'autres professeurs, Deléasso de Strasbourg, Charma de Caen écrivent dans des termes aussi en- (housiastes. M. Jules Bonnet et d’autres encore suggèrent à Michelet l'idée de se mettre à la tête d’une congrégation laïque pour lutter contre les congrégations cléricales. Plusieurs correspondants lui disent que le seul moyen de lutter est de s'appuyer sur le protestantime. Il recevait même une lettre le mettant en garde contre des complots formés en vue d’un attentat contre lui, à Lyon, sous l’inspiration de M. de Bonald. .

Michelet recevait aussi des lettres nombreuses de désapprobation, de longues réfutations de Ponton d’Amécourt, des injures anonymes et d’autres signées !, des lettres émouvantes de femmes qui lui reprochaïient de leur enlever leur consolation et leur appui spirituel sans rien leur donner à la place, et lui affirmaient qu'elles trouvaient

1. Des moqueries comme celles de ces étudiants qui lui envoient un mouchoir pour étancher ses larmes.

dans la direction de leur confesseur des règles de vie pour leurs devoirs de femmes et de mères.

Michelet avec son exquise urbanité et sa courtoisie répondait à tout et tâchait de démontrer qu'il avait voulu faire une œuvre d'1 mour et non de haine. La plus curieuse de ces correspondances fut celle que Michelet entretint avec une religieuse habitant le couvent des Carmélites, rue de Vaugirard, 72. Nous avons treize lettres d'ell: à Michelet. Cette religieuse, sœur Marie, écrivit le 45 janvier à Michelet pour lui demander de lui passer les volumes de Mme Guyon de la Bibliothèque Royale, qu'il avait entre les mains. Michelet répoudit qu’il avait rendu les livres et lui envoya le Prêtre. Elle lut, «1 fut si épouvantée qu’elle s'évanouit de douleur. Elle n’en continua pas moins à écrire à Michelet, le suppliant de revenir à l’Église, et lui envoya un manuscrit et des vers d’une religieuse qui avait ét: séquestrée au couvent de Bon-Secours et pour laquelle M. Tilliari avait fait publier un mémoire. Michelet va la voir; la négociation se complique. Michelet d'une part hésite à profiter des indiscrétions d’une religieuse, puis trouve que sœur Marie manque de franchise; :: se méfie et finit, le 9 mai, par rompre avec elle. Elle lui récrit encor: deux lettres de confidences et d'appels éperdus, le 12 juin et le 19 juillet. I1 n'y répond pas. Cette aventure ne fit que confirmer Mich-let dans ses idées sur le fréquent détraquement moral, la fausse tt sensuelle sensibilité souvent produite par la vie conventuelle et dont la sœur Marie était un admirable exemple, et aussi sur les cas trop nombreux .de séquestration dans les couvents dont plusieurs à cell” époque eurent des suites judiciaires. Cette histoire de la sœur Mari: des Anges forme un curieux épilogue au livre du Prêtre.

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