‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 71 sur 105 · C'est sainte Elisabeth · texte numérisé non relu

C'est sainte Elisabeth

3. En 1837, Michelet avait dit de celle-ci : « En bas, le repos, la Madeleine à genoux, un doux sein de jeune femme pour le recevoir, la femme terrestre, mais si blonde et pure qu'elle ne rappelle en rien les péchés de la Madeleine. Théophile Gautier a tort de dire : « son divin amant ». La Madelcine de Rubens est la plus puissante, mais la plus pure beauté ». — « C'esl dans ce tableau que Rubens a atteint la plus haute idéalité. »

lution et de la liberté, qu'il vienne au Paluis d'Avignon. » — La gardienne leur détaille :

« Cette belle et regrettable justice, La salle inférieure où priaient les juges, afin d’endurcir leurs cœurs et de résisier aux séduclions dangereuses de Ja pitié. La salle supérieure où le misérable devait, enchaîné, entendre la messe; enchainé sur un banc de pierre dans l’embrasure de la profonde croisée, il voyait l’autel au coin opposé, et au plafond la peinture énergique et dérisoire, où son pauvre prédécesseur dans cette route d'enfer, mené par les sbires, vêtu de la chemise fatale, fait une dernière, une tremblante apologie. Le bel homme gras qui le mène, regarde froidement Île ciel, et paraît n’entendre pas plus qu’il ne voit.

Une galerie, aujourd'hui détruite, menait de cette petite tour à la tour plus grande où se trouvait le bûcher, immense cheminée pyramidale, comme l'autre tour construite exprès pour la torture. Jamais il n'y eut ailleurs un tel luxe de constructions pour de tels objets. Ces horreurs, qui sont les parties honteuses de la justice, sont ici dans une triomphale grandeur. Le contraste détestable d'une paternité doucereuse, qui torturait par derrière, se sent à l’art infernal qui disposa les voûtes de manière à contenir, étouffer, absorber les cris. Cette entente précoce de l'acoustique est l’horrible originalité de ce Palais. Douce et humaine Venise, que sont auprès de ceci vos puits et vos plombs.

La superbe salle pyramidale du bûcher, malgré sa hauteur énorme, est frappée, par places, de suie, dans laquelle la chair brülée doit être pour quelque chose !. »

« A l'endroit même où le bourreau pontifical jetait les corps demi brûlés dans la chaux de la Glacière, Îé meutrier révolutionnaire a lancé 80 cadavres; un torrent de sang a rougi pour jamais une arête de la voûte. De ces 80, deux furent lancés dans les oubliettes de l’Inquisition. On y retrouva, outre ces deux, 15 squelettes de gens qu'elle y avait abandonnés pour mourir de faim (la vicille fit cet aveu précieux) *. Il était essentiel que les cris ne pussent être entendus; ils auraient tristement accompagné la musique du bal et le <hant des cours d'amour. L'empereur Charles de Luxembourg les eût entendus peut-être au bal où il baisa Laure. Notre Charles VI en eût été contristé dans les faciles amours dont le régala le Pape.

Cette visite, sous la conduite de cette sybille, ne me sortira pas de Ja mémoire. »

« J'ai vu au plafond Luther enchaîné, dans une peinture menteusement prophétique. J'ai vu le banc de pierre où le condamné était ferré et scellé pendant la messe, déferré seulement à l'élévation, pour qu'il se mft à genoux. Sur ce banc, deux ou trois places. J'y vois Quinet, moi, Alfred. Eh bien dressons trois tentes, Seigneur... Mon imagination parcourut mille lieues, mille ans, mille aventures de héros et de martyrs’. En parcourant l’un des cachots et lisant les inscriptions patiemment gravées par les pauvres prisonniers, je fus étonné de la douceur apparente dont elles témoignent. Quoi donc? le corps étant dompté, brisé, le cœur l’est-il en même temps? On voudrait croire le contraire. Cependant l'Autriche a de nos jours pratiqué cet art, dans les prisons du Spielberg. S'il ÿ a un enfer et dans l'enfer un dernier degré, qu'il soit pour ceux qui attentent au Dien intérieur de l'âme, qui font vivre l’homme en détruisant l’homme, afin de pouvoir le montrer humilié, changé, converti comme ils disent. Et que dire, si ce changement est sincère, si l’homme à la longue perd sa personnalité, sa rancune, et

1. Ce sont les cuisines pontificales! Mérimée avait dit les mêmes sottises dans ses Notes d'un voyage dans le Midi de la France, 1835.

2. ]] n'y a pas à la tour de la Glacière d’autres oubliettes que les latrines du personnel du Palais. Les Papes et les Cardinaux avaient les leurs.

3. Impossible de savoir à quoi cela se rapporte, sinon peut-être aux ferrures de la chambre du Trésor.

tombe à l’état du chien qui aime et lèche son tyran. Exsurge, Domine! et que Je solcil de la liberté lvise pour tant d'infortunés, hommes ou peuples, qui languissent, attendent, ou qui même n'attendent plus! Exécrablk!…. El à tout cela c’est pour la foi du prêtre sans foi, pour le Dieu des politiques sans Dieu... à deux pas des banquets, des danses, en sorte qu'il ait fallu cons truire exprès, pour que le râle des mourants ne se mêlàt pas aux canzonette…. alors la parole manque, le langage cst impuissant, il reste l’horreur muette!. (Prédication des Jésuites).

Cette vieille Babylone aujourd’hui Carliste et cafarde me fit vivement sentir la pureté, l'élévation de Pétrarque. Vaucluse est un paysage spiritualiste. Là, rien pour les sens. Le site est austère. Je fus très touché, et je crus un moment que je dirais en vers l'amour de Pétrarque pour la France, l'hymne futur de la France et de l'Italie.

O pur et noble cœur, tendre amant de la France!

Tu crus aimer en vain. Ne pleure point, ami.

La rime me manque pour dire que cet amour serait tôt ou tard couronné par le mariage des deux contrées.

En <e rendant à Toulon par Aix, Michelet fait des observations intéressantes sur le paysage et des types humains :

« Les lieux parlent, les villes, qui semblaient de fer ou de cuivre, les montagnes brûlées du Vivarais, les torrents, les terres déchirées de la Drôme et de la Durance, tout porte un caractère de contraste, dur et fantasque qui fatigue. Jusqu'au pays entre Aix et Toulon, je n'ai rien vu dans la population que de rude, rien qui rappelle la grâce qu'on attribue à ce pays. La Provence grecque commence visiblement près de Toulon avant Ollioules?.

La physionomie est partout très expressive. J’en fus frappé à Isle, près Vaucluse, dans la belle église de Mignard. Les femmes étaient laides, brèlées, plusieurs hideuses, mais toutes les figures parlaient. Une femme écoutait l'orgue avec une expression singulière de langueur passionnée, la tête retombant sur l'épaule. »

A Toulon Michelet note des impressions que nous retrouverons vingt-cinq ans plus tard dans son Louis XIV :

« À l'Hôtel de Ville les deux Atlas du Puget. Souffrance savamment étudiée. Sentiment profond de la vie misérable des marins. Virgile : Miseris velamina nautis. »

Puis la poignante impression du souvenir des protestants martyrié

ti y

« Toulon me laissait assez froid, jusqu'à ce qu'il me revint en mémoire que ce bagne avait été le domicile des saints et martyrs du protestantisme au XVII &.

1. On connaît aujourd’hui très bien l'histoire du Palais où travaillèrent à construire et développer Jean XXII, surtout Benoit XII et Clément VI, puis Innocent VI, et Urbain V. Cf. Ehrle Historia bibliothecae Romanorum pontificum 1890 ou De historia palatii Rom. Pont. Acenionensium.

Voyez F. Digonnet. Le Palais des Pupes d'Avignon. Avignon et Raris 1907il n’y a jamais eu au Palais d'Avignon ni tribunal ni prison d'inquisition. Les prisons du Pape étaient hors du Palais, à la vice-gérance. Quand les prisonniers d’Etat furent gardés au Palais, ils furent très bien logés. Le seul tribunal du Palais était l’Audience, le tribunal de Rote, où se jugesient les queitions litigieuses de droit international, civil et ecclésiastique, soumises au Pape.

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