Et Arles? Et Marseille
A l'arsenal, au bagne, tout semble neuf; on n'a rien conservé de l'armeœment des galères, si brillant, si superbe et si cruel, rien qui rappelle les chiourmes, ces représailles féroces de la férocité barbaresque, rien qui fasse penser aux pauvres ministres des Cévennes, qui ont ramé sous les coups, entre les voleurs et les assassins, à ces héros enfin de la charité qui furent envoyés aux galères pour le seul crime d’avoir fait échapper des protestants. »
L’archiviste s’éveille en Michelet. I1 recherche au Bureau du Comrissaire des Bagnes ce qui peut rester des anciens registres. Il apprend qu'on en avait vendu une partie, livré d’autres à l'artillerie pour faire des cartouches, que d’autres sont dans un grenier. C’est là qu’en 1853, l'amiral Baudin les retrouva et en fit publier des extraits. Miche. let, avec son émotion toujours en éveil, les a décrits très exactement sans les avoir vus: :
« Je me doute bien qu’on doit trouver peu de chose dans ces brèves et sèches indications, les seules pourtant qui puissent rester de ces destinées méprisées. On n’a enregistré ni les gémissements, ni les protestations, les appels au ciel, les prières, les psaumes chantés silencieusement parmi les blasphèmes... Mais l’on aura noté les causes d'entrée, par ex. pour cause de religion, les signalements qui donnent l'aspect des victimes, les morts plus ou moins promptes qui indiquent les degrés dans la résignation ou le désespoir. Dix lignes pour un saint, trois lignes pour un martyri mais les vertus des hommes sont écrites encore ailleurs. « Les péchés de i’homme sont marqués sur la pierre et sur le marbre » comme disait Christophe Colomb. »
Dans sa visite au port, l’imigination divinatrice de Michelet se réveille; il montre ces vaisseaux « attendant majestueusement un événement inconnu, peut-être une guerre, peut-être la sentence définitive des arts nouveaux qui les rendront inutiles. »
A Marseille Michelet ne s’est occupé que des mœurs des habitants : les femmes plus délaissées que nulle part ailleurs, ou dévotes ou frivoles, les hommes occupés avec acharnement à gagner de l'argent et ayant tous des maîtresses par luxe. Les enfants au collège, peu visités par le père ou même par la mère, au dire d’un professeur, de Lafage. Michelet avait passé à Toulon les 30 et 31 mai et s’était rendu le 1° juin à Marseille où il resta jusqu'au 4. Il ne s’arrète pas à Arles qu’il définit un peu au hasard « la forte Provence assise au repos, rare et originale exception à la mobilité provençale, entre les deux déserts de la Crau et de la Camargue. »
Il ne s’arrête qu'à Nîmes. où il entend trois sermons, un catholique et deux protestants; il voit des pasteurs, des professeurs, et le maire M. Girard qui lui dit que dans cette ville on ne fait d’émeutes que pour des idées. Michelet n’a pas eu le temps d’écrire ses impressions sur Nîmes. Il y a une grande page blanche juste au moment où il commence à parler des monuments romains. Il n’en dit que ces seuls mots, d’ailleurs admirables : « Les monuments romains, sans rapport avec le pays, y apparaissent toujours comme des conquérants étrangers, sous un aspect souverain et grandiose. »
1. Iln'a rien écrit sur Montpellier et Cette, où il est allé par Arles avant
Son imagination lui fait trouver dans l’aspect du pays la raison du succès du protestantisme dans ces contrées. « Une race énergique, une nature mesquine, des paysages de cailloux, ure Judée enfin, tout cel prédisposait le pays à prendre aisément l'esprit judaïque, biblique, le protestantisme. » Explication bien fantaisiste, car le pays de Mont. pellier, bien plus aride encore que celui de Nîmes, est resté catholique *. |
Parti le samedi 15 à quatre heures du matin, Michelet voyage sans désemparer jusqu’au dimanche à quatre heures, d’Alais au Puy par la Grand’Combe, Aubenas, Mayres, où il dort quelques heures de nuit. Il traverse ainsi presque tout le département du Gard et celui de l’Ardèche. Il est très frappé de la prospérité que ce rude pays de montagnes a dù à la culture du ver à soie et à l’industrieuse agriculture des habitants. Toute celte description est délicieuse. Je n’en citerai que deux passages:
Cette Ardèche que la nature « faite affreuse, l'homme l’a empreinte d'un charme moral qui me gagnait peu à peu. Un si grand pays cultivé, trans formé par une si industrieuse patience, c’est un vrai miracle.
Petites maisons monumentales. L'escalier, de grandes marches (souvent étroit en bas, large en haut), perrons spacieux, le rez-de-chaussée en grandes arcades, portant la maison elle-même en arcades, et à côté de la maison, une sorte de place couverte où on dévidait la soie, à ce beau moment de l'année. Rien de plus original, dans cette campagne de pierres, dans cette noire maison de pierre sèche; près du petit jardin indigent, maigret, une famille aisée, joyeuse, le plus souvent une jeune fille souriante qui piétinait la pédale du dévidoir et filait de l'or.
Voici maintenant les bords de l'Ardèche, après Aubenas. Nous remontions l'eau le long des "ochers, souvent très beaux, très bizarres; ici parés de chàtaigniers, là soud.s sur des prismes basaltiques et portant eux-mêmes de petites plaines fort bien cultivées, tout ccla doré, harmonisé du soleil du soir. Tout semble si beau, à cette heure; chaque site est alors le plus beau site. Cette maison, cette famille réunie devant laquelle vous roulez si rapidement (vous, étranger, passant) c’est la maison, la famille heureuse entre toutes.
Haut, bien haut, plane un donjon noir, pour témoigner seulement des mauvais temps qui ne sont plus, pour faire bénir l'heureuse époque où la terre plus âpre appartient à celui qui la cultive. Ici, ce droit semble sacré; cette terre n'existait pas. Le seigneur n'a pu l’inféoder, c'est le paysan qui l'a faite?, »
La ville si originale du Puy devait enchanter Michelet :
« Situation très belle mais singulière. Ces pics étonnent de leur étrange sublime. L'homme est en rapport avec la nature. Population violente, mœurs passionnées, tragiques. Les hommes, qui boivent, plantent leur couteau sur ln table pour s'en servir au b‘soin. En sortant nous voyons un café brûlé par la maîtresse, qui tue son mari, fuit avec son amant. On dit que ces faits ne sont pas rares. »
d'aller à Nîmes. Il était à Nîmes le dimanche g juin et resta là et aux environs jusqu’au samedi 15.
1. Et d'ailleurs à Nimes même le bas peuple est resté catholique aussi.