‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 73 sur 105 · Voyez la note de la page 56 du Peuple · texte numérisé non relu

Voyez la note de la page 56 du Peuple

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Le lundi 17, Michelet va à Clermont par Brioude et Issoire. L’arrivée à Clermont est admirablement décrite en deux lignes :

« Nous quittons l'Allier ct nous découvrons, assise dans la plaine, parmi la cour majestueuse des montagnes qui se tiennent autour, la dominante Clermont. Son vrai nom, c'est le nom du petit fief des Pascal. »

Il y est admirablement reçu par le bibliothécaire, M. Gounod, histo rien de l’Auvergne, éditeur des Grands jours de Fléchier. Michelet retrouve les préoccupations qui lui font écrire le Prêtre. M. Gounod est libéral, sa femme dévote « l’homme à gauche, dit Michelet, la femme à droite. Ici comme partout. »

Le proviseur du collège lui raconte qu’à Montaigut, « la femme d’un capitaine de gendarmerie ne reçoit pas l’absolution parce qu’elle a mis son fils au collège; elle persiste; le curé refuse de faire communier l'enfant, mais, sachant qu'il communicrait à Clermont, grâce à l’évèque, le curé cède à la fin. Rare fermeté dans une femme; mais que serait-il arrivé si l’évêque aussi avait refusé la communion? »

Le 22, Michelet était rentré à Paris, après avoir demandé à tous les archivistes et bibliothécaires des villes où il avait passé des documents pour son histoire du xvi* siècle et amassé en lui des impressions qu'il devait retrouver toutes fraîches encore vingt et trente ans après.

Il retombait à Paris en pleine bataille. En réponse aux attaques des évêques, les auditeurs et les amis de Michelet et de Quinet avaient ouvert une souscription pour élever une statue à Voltaire et à Rousseau, Le projet finit par échouer .

C'est évidemment le bruit fait alors autour du nom de Voltaire qui inspira à Saisset le titre de l’article qu’il consacra au Prêtre dans la Kevue des Deux Mondes du 15 février 1845 : La Renaissance du Volfairianisme, titre au premier abord incompréhensible, car rien n’est plus éloigné de Voltaire par le ton comme par l'esprit, que Michelet. il n’y a chez lui ni les ménagements affectés pour l’Église établie, si habituels chez Voltaire, ni la moquerie à l'égard des choses religieuses, ni le froid déisme rationaliste de celui-ci. Rien de moins voltairien que l’exaltation mystique de Michelet et ses effusions sentimentales. Saisset n’a vu qu’une chose, c’est que l’ouvrage de Michelet était une déclaration de guerre au catholicisme et au christianisme lui-même, c'est une fois encore, sous une forme nouvelle, le cri de guerre de Voltaire: Écrasez l'infâme.

Émile Saisset avait été, à l'École Normale, l'élève de Michelet, mais il était aussi, avec Jules Simon, le plus brillant des disciples de Cousin, celui qui avait adopté avec le plus d’ardeur l’attitude que Cousin prétendait imposer à la philosophie dans le conflit engagé entre l'Église et l’Université. A ce point de vue, son article est vraimeni

1. Voy. l’art. de G. Monod La statue de Volfaire et de Rousseau, documents inédits, dans Le Censeur du 9 mars 1907. Monod y reproduit de nombreuses lettres reçues à cette occasion par Michelet.

curieux, et aussi des plus critiquables. Après avoir exprimé son adm: ration et même son affection pour Michelet, après avoir reproché au gouvernement de n'avoir pas su arrêter les violences de l'épiscopat qui ont justement indigné l’historien, il expose avec vigueur les idées de celui-ci sur la confession et le célibat des prêtres. Il le met en costradiction avec lui-même, en rappelant l’admirable passage du tome IN de l'Histoire de France, où il avait fait l'éloge du célibat ecclésiasti. que, « de ce virginal hymen du prêtre et de l’Église », qui ne devait pas être troublé par un hymen moins pur. « C’en était fait du christis. nisme si l’Église amollie et prosaïsée dans le mariage se matérialisait dans l’hérédité féodale. Le sel de la terre s’évanouissait et tout était dit. Dès lors, plus de force intérieure ni d’élan au ciel. »

Saisset serait tout prêt à donner raison à Michelet sur le chapitre du célibat et de la confession. Seulement Michelet veut davantag:

Son livre est un manifeste violent contre le sacerdoce et Ia religion catholique, contre tout sacerdoce et toute religion positive... La ten. dance du livre, c’est de porter toute l'activité intellectuelle, toute la force philosophique de notre temps, vers la ruine des institutions te ligieuses. »

Saisset reproche alors à Michelet d’avoir perdu son ancienne impartialité vis-à-vis de l'Église, d’avoir faussé la doctrine de celle-ci sur la grâce, et d’avoir dénaturé le caractère et le rôle de Bossuet: « Le livre de Michelet est un livre de colère et de haine, et non un livre de science et de sérieuse critique. » |

En opposition à la négation violente et haïneuse de Michelet, qi prétend substituer au christianisme une sorte de religion de la Famille. où la Trinité du Père, de la Mère et de l'Enfant remplacera la trini- 16 théologique, il expose la thèse que M. Cousin prétendait faire accepter par l’Église et par l’État.

Ceux qui veulent renverser la religion chrétienne ne peuvent espérer la remplacer que par une religion nouvelle, ou par la religion naturelle ou par l'Église. La religion naturelle n'existe pas. C'est une fantaisie de l'imagination. Sans doute les idées fondamentales de la religion et de la morale se rencontrent en germe chez tous les bommes, mais elles ont pris des formes positives diverses dans li civilisation ;: l’homme de la nature est un fantôme, et le Vicare savoyard un simple prètre philosophe.

Créer une religion nouvelle est une chimère non moins déraisonnable. Toutes les tentatives de cet ordre ont sombré dans }# ridicule. Quant à la philosophie, elle ne peut avoir la prétention de parler au nom de Dieu et de la vie future. Elle ne serait pas comprise. Elle n’a ni concile, ni pape, et si elle prétendait régner seule on verra’ naître par millier les sectes les plus folles.

Il faut donc admettre que la philosophie et la religion subsistent côte à côte, s’acceptant l’une l’autre parce qu’elles sont deux formes et deux faces de la vérité : « La vérité se montre ici sous la form” d’une religion: là, sous la forme d’une philosophie. À travers la va riété de ces formes, la raison garde son identité. »

Saisset n'ose pas le dire en propres termes, mais visiblement pour lui la religion est la philosophie du peuple, et la philosophie la religion de l'élite, Il laisse entendre que la philosophie est destinée à étendre de plus en plus son empire, mais il ne faut pas prétendra hâter le moment où tous pourront s’y soumettre. Ce serait créer l’anarchie morale dans les esprits, comme si l’on voulait faire participer subitement la masse des citoyens au gouvernement. On a vu pendant la Révolution où conduisait la prétention de substituer une philosophie à la religion. Le seul moyen de réprimer les empiètements du clergé c'est d'être envers lui déférent et modéré, de respecter ce qu'on a vaincu sans le détruire.

Je n’ai pas besoin d’'insister sur ce que ce point de vue, qui est ce lui même de Cousin, a de factice et de ruineux. Il suppose d'abord qu'il n’y a qu’une philosophie, la philosophie cousinienne définie comme la vérité et la raison mêmes. Il suppose aussi que l’Église peut accepter que la religion soit traitée comme une forme populaire, et grossière, de la vérité philosophique. Maïs comment faire respecter ce qu'on déclare soi-même inférieur et superstitieux? Au fond, il y a plus de déférence pour la religion dans les attaques de ceux qui la combaitent que dans le respect de ceux qui la traitent comme une inoffensive mythologie.

Michelet aurait pu répondre aisément à l'argumentation de Saisset, qui offrait suffisamment prise à la critique pour qu'on pôt lui riposter avec courtoisie et solidité.

Mais Michelet supportait mal la critique; il y voyait le dessein de le désigner aux rigueurs du pouvoir et surtout il était irrité de voir l'Université, dont il avait pris la défense, repousser son dangereux appui. Ii envoya aux journaux une lettre où il accusait Saisset d’avoir dénaturé sa pensée, et où il repoussait son attaque sans la réfuter :.

Le Siècle, la Réforme, publièrent sa lettre. D’autres, comme les Débats, qui l’avaient jusque-là défendu, refusèrent de l’insérer. Et la Revue des Deux Mondes, y répondit sans l’insérer, par une déclaration de guerre hautaine et menaçante.

Michelet laissa tomber cette polémique religieuse, il ne devait [a reprendre que sous une forme très générale dans sa Révolution. Il avait senti que même les journaux amis, le Siècle, le National, le Constitutionnel, ne le suivraient pas, que d’autres étaient prêts à le combattre Il préféra se rejeter vers les questions politiques et sociales et, tout en continuant à traiter dans son cours des causes ct des antécédents de Ja Révolution, il entreprit d'écrire un livre de philosophie et de psychologie sociale : Le Peuple.

1. C'est Quinet qui fit à Saisret la vraie, la digne réponse dans sa leçon du 12 février intitulée : De la tactique parlementaire en matière de rehuIon et de philosophie, le Christianisme et la Révolution Française.

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