La Hollande est perdue si Java manque deux fois
ment de la bienfaisance par les corporations, associations, Églises diverses. Il note : Multiplicité de ses Universités.
Arrivé à Cologne, Michelet se retrouve l'historien de la Révolution qui a conquis la rive gauche du Rhin et se met à disserter sur le rôle de la France, et sur sa propre mission, comme historien de la France et de la Révolution.
Cologne, mercredi 14 juillet. Demain je rentre... Puisse ce voyage m'avoir profité, m'avoir agrandi, affermi. Je n'étais pas content de moi,... aigre, nerveux... Ïl faudrait être doux et fort, se conquérir et se posséder, si l'on veut conquérir les autres à l'esprit de la Révolution, à l'égalité, à l'équité moderne — remplacer la polilique des intérêts par celle des idées.
Aujourd’hui, en face du Rhin, que l'esprit héroïque des conquérants du Rhin entre donc en moi.
Cologne entre deux Tartufes, le Pape et la Prusse. La Prusse fausse comme Allemagne, fausse comme protestantisme.
Nul progrès possible.
Elle n'entrevoit l'esprit français qu'à travers une lunette qui fausse tout et déforme tout : le vieux catholicisme, le catholicisme comme liberté.
Hier d'Arnhem à Cologne le bateau, puis le chemin de fer. Passé en bateau devant Wescl et tant d'autres positions militaires. Par deux fois je crus que le bagage du Français était enlevé le dernier, après ceux des Anglais, Allemands etc... Cela m'attriste et m'aigrit.
La parfaite ignorance où se trouve de son sort, de son idée, de sa destinée, la partie la plus séricuse des Pays-Bas, la Hollande, doit avertir assez la France qu'il lui faudra reprendre le tout, Hollande, Belgique et Rhin.
J'ai sous les yeux, dans cette ville sublime à la voir en masse, l’image choquante et ridicule de ces mélanges bâtards.
Toutes les cloches en branle, on se croirait dans un pays tout catholique. Mais non, tout le reste, commerce, etc., a l'aspect anglo-hollandais. Le soir il s’y ajoutait le philistin allemand, da vie éminemment bourgeoise et sensuelle. Ce mardi, jour nullement férié, tous au jardin de Bellevue, mangeant, buvant en famille, fumant, rêvant au son d'une musique qui semblait flotter sur le Rhin de l’une à l'autre rive... Oubliez, nations qui n'avez d'autre sort!
La France ralliera-t-elle toutes ces populations flottantes, Pays-Bas, Savoie ? Ji faut d'abord qu'elle en soit digne, que les hommes vraiment français offrent en eux au monde, non seulement Ja proclamation héroïque du grand symbole moderne, mais la réalisation morale de ce eymbole.
Soyons bons et grands — intelligents aussi pour amener tous les esprits Spéciaux à préférer l'unité à leur spécialité diverse. Il faut une éducation préalable, par la littérature française, etc.
La France s'infiltre bien ou mal en Belgique, mais ailleurs ne mord pas...
1° Le succès de Louis-Philippe (vanté par les Anglais) fait illusion. « Vous avez un grand roi, un habile homme ». Louis-Philippe et un million de Louis-Philippe. Plusieurs croient que c’est là la France.
2° La France intellectuelle flotte, laisse sa pensée obscure. Que conclure du Rhin, de V. Hugo, de la Révolution, de Lamartine? et des artistes mobiles, les Dumas, etc? Comment ferait-lle prévaloir ce qu'elle veut. Elle ne le sait pas bien elle-même. :
Nous mêmes, Quinet et moi, retardés par des courbes, par des distractions d'artistes, ce que j’appellcrai les sensualités de l’art; moi, par ex. ma théorie du gothique, mon Luther, mes Origines du Droit.
Nous avons paru flotter surtout en ce que :
1° On à dù croire que nous pensions le christianisme conciliable avec la Révolution.
2° J'ai eru la royauté possible, peut-être indispensable comme transition chez des peuples si mal préparés, si mal élevés au self government.
Mais elle-même se rend impossible en S'associant à ceux qui puisent indé-
finiment, de manière occulte, dans la bourse du peuple, le suçant comme budget d’une part, comme bourse, spéculation, de l’autre. Le peuple, à ce jeu, a pour parti son protecteur naturel : le fils escroqué par le père. Cela modifie beaucoup nos idées sur de gouvernement paternel. Nous n'aurons force que comme simplicité d'idées, rectitude. Exclure tout caprice d'art : mala gaudia menti. Si les parties basses de la France semblent souillées et repoussent Qu'au-dessus de son haut fanal brille pur ct invite les nations. Pourquoi oœeux-ci attachés au vieux système barbare ? Parce qu'il leur semble garantir leur moralité Parce qu'il satisfait à leurs besoins d'imagination. Eh bien! qu'une moralité plus haute florisse, con me dit Joachim de Flore, de ce tombeau des écritures; Que l'imagination, flétrie par les deux systèmes (la banque, le bigotisme), Refleurisse sur la meilleure base, le cœur Non plus seulement le paradis individuel, le salut Mais le paradis commun, trouvé dans la fraternité. Il ne faut pas, ces enfants, les gronder de leurs vieux jouets, mais leur mettre en mains les bonnes, belles ct fortes choses, qui les leur feront oublier. »
Ces effusions patriotiques, philosophiques et républicaines, arrivant comme la conclusion de ce voyage en Hollande et à Cologne, ce programme de la reprise par la France d’une conquête révolutionnaire, caractérisent bien l’esprit dans lequel Michelet a fait son cours de 1847 et écrit sa Révolution. Il est dès lors tout acquis à sa foi républicaine.
Suivant son habitude, Michelet attendit pour commencer son cours d’avoir publié le volume qu'il avait achevé pendant l'hiver. Le 7 février, le premier volume était terminé; le 10, il était mis en vente; le 11, Michelet faisait sa première lecon sur les hommes de la Révolution (six jours après la mort, à Charolles, de la mère d'Edgar Quinet) !,
Michelet, en annonçant qu'il parlerait des hommes de la Révolution. donnait une idée inexacte de son cours. L’idée générale en est que pour accomplir la Révolution il faut s'affranchir des légendes, trouver des formules nouvelles, parce que le passé contient très peu d'avenir; la faiblesse des hommes du xvm* siècle qui furent les maîtres de la Révolution, fut qu'ils étaient trop des hommes de lettres et qu'ils connurent trop peu le peuple: tandis que c’est du peuple même et de sa vie qu'on doit tirer les éléments d’une révolution féconde ?.
Les meilleures de ces leçons ont probablement été celles sur Mira-
1. Il note cette mort dans son journal comme si elle avait eu lieu le r1. Le beau discours funéraire de Quinet est du 7 (Quinet avant l'Exil, p. 387).
2. Pour comprendre ce qui a guidé Michelet dans ce cours, il faut rappeler qe ce moment même paraissaient les Girondins de Lamartine et l'Histoire
la Révolution de Louis Blanc ; que Michelet était constamment en discussion avec Lamartine, Béranger, Flocon sur la Révolution, et qu’il combattait la tendance qu'il trouvait chez eux tous à personnifier la Révolution, dans les hommes : Rousseau, Mirabeau, Robespierre. Michelet, très pénétré de cette idée au fond très juste que Rousseau n'a rien prévu de la Révolution et que les héros de la Révolution n'ont pas en d'idées claires sur ce qu'elle voulait être, s'attache avant tout à démontrer qu'on ne doit se faire aucune idole et qu'il faut se garder de toute construction légenduire.
beau. Elles ont visiblement, par ieur originalité et leur lnpartialité, déconcerté son auditoire, Les uns s'attendaient à un éloge enthou- Siaste de Mirabeau, à une admiration analogue à celle qu'avaient ma. nifestée Mignet et Thiers, d’autres à une sévérité extrème pour les vices de Mirabeau et surtout pour son ralliement à la cause de la Cour. Michelet montre en Mirabeau un homme d’une rare intelligence et d'un puissant talent oratoire, mais sans fortes idées personnelles, resté dans le fond aristocrate et monarchiste, artiste avant tout, mais dont on ne doit pas juger les vices avec trop de sévérité, car ils furent en grande partie ceux de son temps, des circonstances et de son tempérament, Mirabeau, pour Michelet, a été incapable de donner une direction forte à la Révolution. (C’est notre avis).
Le journal l'Union monarchique résuma en ces termes la première leçon de Michelet : M. Michelet a dénigré Mirabeau pendant une heure el demie, avec un acharnement qui surprenait ses auditeurs les plus enthousiastes. Par contre un journal d'étudiants, La Lanterne du Quartier, qui poussait le jacobinisme jusqu’à l'admiration pour Marat un tribun à qui sa rare sagacité politique a mérité le nom de prophète », s'étonne dé voir Michelct ramener à si peu de chose le nom de Mirabeau, et employer des expressions adoucies pour juger ses vices et ses fautes.
Michelet avait senti l’étonnement causé par ses leçons : il reçul de ses auditeurs des lettres où ceux-ci le lui exprimaient avec une grande vivacilé. Il en profita pour revenir sur un sujet qui lui tenait à cœur et sur lequel il ne se lassait pas de revenir : lui-même, sor rôle d’historien et de juge de l’histoire. Je ne serais pas très éloigné de croire que c’est l'effet produit par ces deux premières leçons qui le fit dévier de son plan primitif et consacrer les quatre autres leçons du premicr semestre à des dissertations toutes théoriques sur la méthode et l'esprit de l’histoire révolutionnaire ?.
1. Voyez le cours de Michelet et en particulier la 3° leçon décrite et analysée dans le Correspondant du 1% mai 1847.
Notons aussi un passage touchant de la troisième Jeçon, où Michel:t chercha à donner Ja parole à Quinet désormais absent du Collège de France. Quinet pour lui a su trouver le trait d'union de l'individu à la société, ignoré du xvrrit siècle.
«J'ai lavé le xvrri siècle du reproche d'égoïste. Les 2 forts {Rousseau et Voltaire) eurent dévouement. Néanmoins, il faut l’avouer, le xvrr1° s., la Révolution, sont encore faits pur des nroines — oui des moines, tiraillés entre deux traditions : solitaires et cherchent société. Ainsi présentent même difficulté que le Moyen-Age qui ne sut organiser que deux solitudes, le monarchisme et lu féodalité. Nos moines nvodernes rèvent solitude, comme bonheur personnel, ct veulent organiser société, ignorent Îles milieux nécessaires, famille, famille volontaire. etc... et alors n'organisont comme le Moyen-Age qu’une société insociable..… Il ne suffit pas de prendre l'individ: et de marquer un idéal de société, il faut dire par où. — Le dévouement ne manque pas, mais le milieu, le moyen manqua. Ils n'eurent ni la sCicnce spéciale de l’objet ni l’art de mener à l’objet. Rousseau, ne connaissant pas la famille, ne connaît ni l'individu ni d'État. J ne fera qu’un solitaire, le plus artificiel, c'est-à-dire le moins naturel et le moins selon l'art qui est
Ce cours se place entre la publication du t. I de l’Histcire de la Révolution et celle du t. II * dont il nous faut parler maintenant.
Si l’on voulait juger à fond cette histoire écrite par un homme qui mèlait sa vie à toutes ses œuvres, il faudrait la distinguer en trois par: ties : les deux premiers volumes écrits pendant les deux dernières années du règne de Louis-Philippe, au moment où Michelet venait de Lerdre son père et où l'avènement de la Révolution en 1789 se confondait pour lui avec l'espérance d’une révolution nouvelle où la France reprendrait son œuvre de Messie des temps modernes: les volumes trois à cinq parus de 1848 à 1851 * qui furent écrits en majeure partie sous la lugubre impression de la réaction de 1849 à 1851 et dans une suite d'isolement, Michelet enfermé dans sa maison des Ternes, partageant son temps entre sa jeune femme et les Archives. Enfin les deux derniers volumes, tout remplis de la Terreur et des souvenirs des guerres de Vendée, furent écrits à Nantes en 1852-1853, dans une solitude plus grande encore, à une époque où tout semblait perdu pour Michelet et pour la France républicaine, mais où il protestait par son œuvre contre la destruction de tant d’espérances.
Les deux premiers volumes sont un acte de foi et d'espérance, une sorte d’apologie de l’esprit de la Révolution conçu comme le vœu et l'idéal de liberté, de justice et de bonheur de tout un peuple, en opposition avec le privilège, l'oppression ecclésiastique et monastique, et avec les violences commises au nom du salut public, par la Terreur. Deux épisodes lumineux en forment le centre et ont inspiré à Michelet quelques-unes des plus belles pages qu'il ait écrites : la prise de la Bastille et la fête de la Fédération de 1790.
la nature plus vraie. Son État serait une collection de sauvages, volonté collective et non communauté d’esprits. Tous ont solitude pour idéal, même Fénelon (salon, couvent) même Montesquieu (infl. étrangère, gouvernement balancé sous lequel vivent solitaires). Tout ce qui réussit est idéal et solitude, désolant dans Manon Lescaut, rafraîchissant dans Paul et Virginie. La Révolution dans son orage n’organise ni individu, ni éducation, ni société (ils n'ont voulu et connu d'autres associations que la Société de haine et de guerre des Jacobins). IT faut en finir avec la solitude. Chateaubriand n'épuise pas le point de vue individuel (René, Atala), ni Byron (Manfred). Mais Quinet l’épuise. Il construit fortement une vie qui va de l'individu à la société. 11 montre la solitude à travers l'humanité et les temps (Ahasrérus) la solitude à travars l’héroïsme {Yapoléon) la solitude à travers l’art, la création (Prométhée), mais une solitude vivante, non molle, abattue d'ennui, rèveries et soupirs. il commence la société civile cherchée dans le Génie des Religions, l'uliramontanisme, Christianisme et Révolution. C'est un principe mème dont nous avons donné les deux faces, lui dans son Christianisme, moi dans ma Révolution. Adieu, solitude. On ne la trouve nulle part.
« Cherchons la société. Le moyen c'est l'éducation. Mais spécifique. Si nous cherchons une éducation pour le monde, nous resterons dans la généralité stérile. Une France plus informée sera plus France. »
1. Michelet avec sa puissance d'illusion écrit dans son introduction de 1S68 que ces deux premiers volumes parurent en fév. 1848 et furent accueillis aux banquets de cette époque.
2. Michelet dans sa préface de 1868 dit que les trois volumes parurent en 1850.
S'il fallait en croire l'introduction de 1868, Michelet se serait appuyé presqu'exclusivement sur les documents d’archives et aurait corrigé par eux aussi bien le Moniteur souvent défiguré par les partis, que l'Histoire parlementaire de Buchez et Roux. Il ne parle de celle-i dans son introduction du t. Il que pour critiquer avec une extrème el juste sévérité le singulier amalgame d’ultramontanisme, de jacobinisme et de socialisme qui constitue la doctrine de Buchez.
Il y a dans ces pages une grande part de vérité; il y a aussi une part incontestable de vanterie; il y a en ce qui concerne Buchez une espèce d'ingratitude,
Oui, Michelet a eu le mérite d'avoir le premier, pour écrire l’histoire de la Révolution, fait usage des Archives centrales, des Archi. ves de la Préfecture de police où se trouvaient les procès-verbaux des sections, et des archives de l'Hôtel de Ville où se trouvaient les registres de la commune, enfin des Archives de Nantes pour la Vendée *. [L'emploi qu'il a fait des registres pour ses volumes III, IV et V, et des procès-verbaux des sections aujourd'hui détruits par les incendies de mai 1871, rendent à cet égard l’histoire de Michelet infiniment précieuse, car il avait fait de ces documents des extraits importants et un dépouillement méthodique. Il a dépouillé consciencieusement les adresses envoyées à l’Assemblée nationale par les Fédérations départementales qui ont préparé et précédé la grande fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Il est certain enfin que Michelet a fait usage des procès-verbaux de l’Assemblée et contrôlé dans une certaine mesure les comptes-rendus du Moniteur. Mais pour les deux premiers volumes on se tromperait beaucoup si l’on croyait que Michelet a fait, en dehors du point spécial des fédérations, une étude, je ne dis pas complète, ce serait impossible, mais seulement méthodique et un emploi constant des sources manuscrites. Pour ces premiers volumes il ne s’en est servi qu'accidentellement et quand il se trouvait en présence d’une difficulté à résoudre. La base de son étude de la Révolution a été un dépouillement complet, page après page, de l'ouvrage dont il a parlé avec tant de dédain, d2 Buchez et Roux *. A côté de cela il a bien connu et étudié ceux des mémoires du temps qui étaient publiés à cette époque, La Favette, Bouillé, Besenval, Necker, Grégoire etc.; il a avec son discernement critique très aiguisé, reconnu l'importance et la valeur des sept volumes de l'Histoire de la Révolution de 1789 par deux amis de la Liberté. Il a en outre fait un grand usage des journaux du temps, à commencer par le Moniteur et par les journaux les plus connus comme ceux de Camille Desmoulins, Loustalot ou Marat, et en descendant jusqu'aux plus ignorés comme la Bouche de fer de l'abbé Fauchet.
1. Il a en particulier, grâce aux procèsverbaux des sections, jcté une vive lumière sur la Révolution du 3r mai 1793 et la proscription des Girondins.
2. On peut dire que l'analyse, l’examen et la critique de l'Histoire Parlementaire a été le fonds même de toute son étude des premières années de la Révolution.
C’est par les journaux qu'il a surtout connu les sociétés populaires, les clubs dont il n'avait pas eu le temps de compulser les procès-verbaux.
Telle fut la documentation de Michelet, si j'en crois les liasses de notes manuscrites qui sont entre mes mains et l’examen de son ouvrage. Michelet n’a point dans ses notes mis le lecteur dans la confidence de sa documentation. Les raisons qu'il fournit de cette ab:tention ne sont ni convaincantes ni satisfaisantes. Si vraiment, comme il le prétend, Michelet avait compulsé méthodiquement, registre par registre, carton par carton, les documents des archives, il lui était aisé de faire des renvois sommaires qui eussent rendu faciles les vérifications. Elles sont, aujourd'hui, presque impossibles.
D'après quelle méthode et dans quel esprit Michelet s'est-il servi de ses sources et en a-t-il tiré son histoire’ Ce qui frappe quand on lit l’œuvre dans son ensemble, c’est sa prodigieuse intensité de vie. Ce n’est point comme certaines œuvres une construction architecturale, aux lignes nettes et bien proportionnées; ce n’est pas comme d’autres une peinture d’un dessin précis, de couleurs combinées en vue d'effets harmonieux ou saisissants; non, c’est un être vivant dont la forme et le relief viennent du dedans, de la proportion de ses membres, de la vérité de ses mouvements, de la vigueur de ses muscles, de la vitalité de sa chair, de la chaleur du sang qui y circule. Certaines histoires vous persuadent de leur vérité par la solidité de leur documentation, par la rigueur de la critique, par la force du raisonnement; celle-ci vous persuade de sa vérité, uniquement par sa vie, par une force de logique interne et concrète semblable à celle des hommes et des choses qui nous entourent; ce n’est plus l’his. toire de ce qui a été, c'est la vision de ce qui est, d’une réalité présente, qui se fait devant nous et s'impose à nous. LS
Michelet avait toujours considéré comme la condition même du travail de l'historien de recréer pour ainsi dire en lui-même le passé et d’en faire un présent ‘. Il me disait lui-même qu’il ne commençait à écrire sur un sujet que lorsqu'il avait le sentiment qu'il se l'était assimilé comme une chose personnelle vue directement et non à travers ceux qui en avaient déjà parlé. Principe fécond assurém'nt, mais qui peut conduire dans certains cas, à contredire une vérité déjà constatée et fixée pour inventer à tout prix une image nouvelle des choses. .
Une fois accomplie cette opération de reconstitution personnelle et intime de la réalité historique, Michelet prenait comme critérium ‘de sa justesse le degré de réalité vivante qu'avait pris sous sa main le ré-
cit du passé. Si tout y était cohérent, intelligible, coordonné comme -
les mouvements mêmes des êtres et des choses vivantes, il voyait là la démonstration qu’il avait saisi la vérité dans son essence même. 11 était en présence de ses créations dans la situation où serait un na-