‹ La vie et la pensée de Jules MicheletChapitre 87 sur 105 · Il écrit. le 28 octobre · texte numérisé non relu

Il écrit. le 28 octobre

« La lumière ne s'est faite pour moi qu'au 31 octobre, mercredi, après que le lundi, mardi, j'eusse versé mon cœur dans les pages qui commencent le dernier volume du t. IV (oct. 1792. le monde se donne à la France), Tont se dénoua tout à coup. Moments pénibles où je flottai dans les limbes.. »

Luralistée qui upiès avoir reconstruit avec des matériaux incomplets ua animal d'une espèce perdue, le verfait tout à coup s’auimer et mar: cher devant lui.

Ceite manière de voir se liait chez lui à toute sa philosophie, a ces idées qui ont pris de nos jours une grande vogue sous le nom de Pragmatisme. Dès le début de sa carrière intellectuelle, il a été pénétré de cette conviction que la vérité n’est pas une chose abstraite, le ftuit de l'analyse et du raisonnement, mais une réalité concrète, fruit de l'action, Il affirmait avec Vico qu'on ne sait que ce qu'on fait, et il insistait constamment, en particulier dans le Peuple, sur la nécessité de faire une place dans la recherche de la vérité, à l’in-tinct, à l'intuition. I] arrivait, nous l'avons vu déjà, par cette voie à penser que l'instinct des simples, du peuple, avait des intuitions profondes qui souvent échappent aux savants et aux philosophes et que le rôle de ceux-ci était alors de démêler dans cette intuition et de renüre sensible et intellixible à la conscience de tous ce qu’elles contenaienl de vérité durable. Naturellement cette méthode lui paraissait pa:ticulièrement à sa place dans l’histoire d’une grande commotion populaire comme la Révolution française, |

Aussi peut-on dire que les deux points essentiels de sa méthode ont été ceux-ci :

D'abord se conformer dans son jugement sur les actes et les hommes de la Révolution, au sentiment, à la conscience populaires.

Faire intervenir ensuite la science pour retrouver les motifs des jugements populaires, les causes, le détail des actes du peuple.

Michelet avec ce naïf et sublime orgueil avec lequel il a toujours jugé son œuvre et lui-même, considérait qu'il avait mieux que personne pris conscience, refait en lui toute la vie de l'antiquité et du Moyen-Age, qu'ayant ainsi revécu lui-même tout le passé de Ja France, il pouvait mieux que personne faire revivre l’âme du jeuple qui a fait la Révolution. \

La foi de créateur visionnaire que Michelet avait en lui-même, cette méthode audacieuse que l’on n'’oserait recommander à personne, a produit une œuvre unique en son genre et dans laquelle certainement on trouve mieux que nulle part ailleurs la psychologie de la Révolution, les mouvements d'âme et de passion qui l'ont faite, accompagnée el dirigée. Je ne crois pas qu’on puisse trouver un récit de la prise de la Bastille comparable à celui de Michelet; les sentiments collectifs qui ont provoqué et accompagné cette explosion de passions populaires y sont ressuscités, rendus sensibles d’une manière aussi puissante que toutes les péripéties extérieures du drame. Le récit des journées d’octobre n’est pas aussi émouvant, mais les mouvements ‘populaires sont cependant reproduits avec une vie admirable, Les chapitres consacrés aux Fédérations et à la fête du 14 juillet 1790 sont peut-être les plus beaux de ces deux premiers volumes. Ce sont certainement les plas neufs.

A côté de ces analyses profondes et de ces peintures vivantes des grands élans populaires, il ÿ a encore dans ces deux volumes bien

d’autres choses dignes d'être signalées. On n'avait pas avant lui donné une place aussi importante à l'étude des clubs et de leur activn. C’est qu'il a poursuivi partout l’idée que la Révolution a été avant tout le résultat de forces collectives et que les hommes dont les noms émergent comme les symboles mêmes du drame révolutionnaire, Mirabeau, les Girondins, Danton, Hébert, Marat, Robespierre, Saint-Just ont été conduits plus qu'ils n'ont conduit ‘, Personne n'avait vu avant lui que les épisodes décisifs de la Révolution, le 10 août, les massacres de septembre, le 30 mai ont été l'œuvre d’obscurs acteurs mis en mouvement par d'obseurs instincts et qu'au 9 thermidor mème, Robespierre n'a succombé que parce qu’il a été abandonné par les sections.

Michelet a mis encore en lumière un fait souvent méconnu; l'espèce de trève et d’apaisement qui a marqué l’année 1790. Après les désordres qui ont suivi le 14 juillet 1789 et les jacqueries qui ont ravagé les campagnes, après le travail de réorganisation constitutionnelle et législative de la Constituante, il y à eu plusieurs mois pendant lesquels on à cru que la Révolution allait donner à la France la liberté, l'ordre et la paix. Il y eut un sentiment très général de confiance et de bonne volonté dont les fédérations ont été la plus éclatante manites. tation. Mais en même temps, Michelet, dans une série de chapitres de son second volume, (les Ch. II à VI : Les Résistances, puis les Ch. VII à IX Lutte religieuse), dégage les éléments de trouble et de discorde qui de novembre 1789 à juin 4790 devaient rendre vaine cette bonne volonté et ces espérances. Et dans le livre IV du second volume il fait pressentir l'ère de violence qui va s'ouvrir par la lutte entre l’assemblée et les clubs, puis dans les six mois qui précèdent la fuite de Varenne du 20-21 juin 1791, les préludes de la Terreur.

De celte intelligence des instincts et des mouvements populaires, de celte sympathie préconçue pour les foules, Michelet a certainement tiré sa capacité unique de faire revivre non seulement les grandes journées de la Révolution, mais la marche progressive de plus en plus accélérée des événements. En même temps sans doute il s’est laissé aller dans l’histoire des débuts de la Révolution à justifier presque tous les actes de la foule, à accepter ses préjugés, ses passions souvent meurtrières comme s'ils étaient le jugement même de l’histoire ?. C'est ainsi qu’il juge Berthier et Foulon d’après les légendes calomnieuses et funestes qui ont armé la main et hanté l'imagination de

1. Michelet dit t. II, p. 2 : « Les deux phares qui éclairent les deux côtés de mon livre sont : 1° Les Fédérations; 2° Jes Clubs, Jacobins ct Cordeliers. Ces deux sujets dominent tout, se représentent partout ».

2. De même il semble sympathiser avec le peuple qui à l'annonce du 14 juillet se met à brûler les châteaux. Après avoir signalé ces violences des paysans, ces incendies d'archives scigneuriales et de demeures nobles, il s'écrie : « Que vous avez tardé, grand jour! Combien de temps nous ont attendus et rêvés! Moi-même, leur compagnon, labourant à côté d'eux dans le sillon de l’histoire, buvant à leur coupe amère, qui m'a permis de revivre leur douloureux moyen-âge et pourtant de n’en pas mourir, n'est-ce pas vous, à beau jour, premier jour de la délivrance? J'ai vécu pour vous raconter. »

leurs bourreaux ‘. Quand les familles des deux victimes ont apporté à Michelet leurs justes réclamations, il leur a fait place dans son second volume, mais avec mille réticences et avec "une visible mauvaise grâce. Néanmoins, cette sympathie, cette foi dans la noblesse foncière des premiers élans révolutionnaires, lui a fait sentir et exprimer, non sans une certaine exagération, mais avec une éloquence entrafnante, le caractère pacifique et généreux de la France de 1789 à 1792 *,

Ce serait cependant une erreur de croire que Michelet, une fois lancé dans la Révolution, ait suivi la foule dans tous ses élans et tous ses emportements. IL serait tombé alors dans ce fatalisme dont il s’est toujours défendu et qu'il a critiqué sévèrement chez Thiers, Mignet, Lamartine, présentant tous les actes de la Révolution, toutes les catastrophes, toutes les violences comme le résultat d'impulsions et de nécessités inéluctables. Il ne faut pas croire non plus que dans sa passion de revivre et de faire revivre la vie de la Révolution il ait négligé les devoirs d’analyse et de critique de l’historien.

Non seulement il a cherché dans les archives un contrôle aux documents imprimés et aux mémoires des contemporains, mais il est resté aussi fidèle que possible à une des règles de critique qui l'ont accompagné dans toute sa carrière d’historien : observer, rechercher scrupuleusement la chronologie : « Nous avons daté soigneusement, minutieusement, les hommes, et les questions et les moments de chaque homme. » « L'histoire, c’est le temps. »

Nous avons déjà vu avec quelle perspicacité Michelet, devançant Taine, avait posé en principe que dans toute construclion politique ou sociale, on ne doit pas avoir la prétention de légiférer ,de chercher une vérité applicable à tous les hommes et à tous les temps — qu'il faut spécifier, chercher la vérité applicable à une nation et à un temps déterminés. Il applique la mème règle à l'étude de l’histoire. « L'histoire, c’est le temps. » Il faut, pour juger les événements, se placer à une date, dans un pays déterminé, et éviter avec grand soin de transporter dans le passé nos préoccupations, nos idées actuelles.

Il s'élève contre Buchez qui transporte au xvir* siècle toutes ses préocupations socialistes du xix° siècle ct fait de la Révolution une révolution ouvrière et socialiste.

Il ne faut pas croire non plus que dans sa préoccupation de ressusciter l’âme des foules et de sympathiser avec elles, Michelet ait négligé les individus. Non, il est beaucoup trop convaincu qu'il faut en histoire Spécifier, spécifier les hommes autant que les lieux *.

1. De même il cherche à rejeter sur les prisonniers de l'Abbaye qui auraient accueilli par des risées la nouvelle de l'invasion, la première responsabilité des massacres de septembre. tes

2. Voyez aussi le passage capital de la conclusion de l'Éluüdiant, p. 289.

3. Michelet a mème tellement donné d'importance au rôle des individus et des passions dans la Révolution qu'il a négligé d’insister autant qu'il aurait dû sur l'œuvre législative de la Constituante. Il insiste surtout sur ses impressions comme aussi sur l'incapacité des hommes qui prétendent diriger la Révolution et qui ne sont que d'ambitieuses marionnettes qu'il faut

Comme peintre de ces hommes il a eu le mérite de les montrer toujours en action. Il a évité de peindre des portraits tels que. Taine les a faits *, Un portrait suppose que l’homme est toujours 1e même, qu'il y a une psychologie immuable. Or cela est faux, surtout en temps de Révolution, où l’on a vu des agneaux devenir tigres, pour redeveair ensuite agneaux. Michelet a tenu à noter toutes c?s variations, à juger non seulement l’homme, mais le moment et l’acte.

On voit alors très bien, dans ces fluctuations, comment les hommes sont conduits par les événements, entraînés par les masses et varient avec elles.

À un dernier point de vue enfin, Michelet a su sauvegarder son jugement critique et se dégager de l’optimisme inquiétant avec lequel au début il semblait prèt à justifier tous les actes du peuple comme dictés par une sorte de raison et de justice innées, ..

Déjà dans ses cours du Collège de France, nous l’avons vu considérer la Révolution comme un sublime élan vers un idéal admirable, mais avorté, brisé, aboutissant aux atrocités de la Terreur. à l’anarchie du Directoire, à la tyrannie de l'Empire, parce que le Peuple, qui avait entrevu cet idéal, n’a pu ni le formuler ni le réaliser, ignorant son passé et par suite n'étant pas maître de son avenir. Si admirateur qu'il fôt de la Révolution, Michelet ne veut pas admettre avec Thiers et Mignet que la Terreur soit sortie par une fatalité inéluctable des événements mêmes. Au contraire il tient à maintenir la responsabilité humaine et à affirmer que l’homme fait sa destinée; il condamne :a Terreur, il critique avec une implacable rigucur les apologistes du jacobinisme terroriste et robespierriste, Buchez, Louis Blanc, Esquiros (Hist. des Montagnards, 2 vol. 1847) et Lamartine lui-même; mais sauve habilement ce peuple qu'il croit toujours dans sa masse juste ct bon, en montrant que la Terreur fut l’œuvre d’une minorité, chose. vraie d’ailleurs et qu'Adolphe Schmidt ? et Taine devaient mettre en lumière par des chiffres. Ce fut une minorité de meneurs, d’électeurs et de clubistes qui gouvernèrent la France depuis le 31 mai jusqu’au 9 thermidor. Mais il est juste cependant de dire à la décharge des auteurs qni ont défendu les Terroristes que si la France laissa faire, ce

ramener à leurs proportions. Au moment des plus graves discussions sur la constitution et les droits féodaux, Michelet dit : « L'Assemblée ne souffrait pas assez des souffrances du peuple; autrement elle cût moins traîné dans l'éternel débat de sa scholastique politique... Retardée par les résistances royalistes, aristocratiques qu'elle portait dans son sin, elle l'était encore par les habitudes de barreau ou d'Académie que conscrvaient ses plus illustres membres. Cette Assemblée était mûre pour la dissolution. Née avant la grande révolution qui venait de s'opérer, elle était profondément hétérogène, inorganique comme le chaos de l’ancien régime d'où elle sortit. Malgré le nom d'Assemblée nationale dont la baptise Sievès, elle était restée féodale. »

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