VOYAGES DE SURSE, D'ITALIE ET DE LYON
A Lyon, au contraire, bien qu'il ait visité le Musée et les Archives, il «st pris tout entier par la vie moderne, par le spectacle nouveau pour lui de cette industrie si originale de la soie. Il trouve ici son ami Quinet avec la charmante femme qu'il avait ramenée d’Heidelberg et à qui Michelet confie Adèle pendant qu'il va visiter les quartiers ouvriers’. Son guide est M. Arlès-Dufour, un industriel, ancien Saint-Simonien, qui avait joué un rôle considérable. Avec le docteur Lortet, un admirable philanthrope, à qui Michelet se lia d’une amitié aussi durable que leur vie, Arlès avait essayé d'exercer une action sur la classe ouvrière en s’associant à la rédaction de l’Écho de la Fabrique, le premier journal ouvrier sérieux qu'il y ait eu en France. Il ne réussit qu’à se ruiner, à se rendre suspect aux ouvriers et odieux aux fabrieants; mais il était si estimé qu'il trouva aussitôt des commanditaires qui lui permirent de relever ses affaires. Michelct eut en lui le plus dévoué, le plus compétent des ciceroni.
Il est frappé du contraste des deux montagnes, Fourvière et la Croix-Rousse entre lesquelles, en 1853, il établira un dialugue où le Lyon ouvrier affirmera le progrès moderne et l’avenir de l'harmonie sociale, en face du Lyon mystique resté attaché au passé. Mais en 1839 il trouve que la spiritualité de Fourvière est une spiritualité matérielle, comme il convient à cette ville matérielle, tandis qu’à la Croix-Rousse, le Jardin des Plantes et le Musée spiritualisent la matérialité par l'art et la fantaisie.
Michelet trouve à Lyon le vieux système de la fabrication familiale dans son plus grand développement, mais il s’imagine que le système d'atelier va y succéder, qu'avec la production collective viendra tôt ou tard la consommation collective, et que les ouvriers nourris à bon marché dans la manufacture rêveront d’un système communiste phalanstérien. L'évolution qu’il prévoyait ne s’est produite qu'à la fin du siècle et n’est pas encore tout à fait achevée. Arlès-Dufour lui-même croyait que la persistance de ces petites fabriques venait du manque d'association des capitaux. Il conduit Michelet dans ur de ces ateliers de la Croix-Rousse :
« Nous montâmes à l'entrée de la Croix-Rousse dans un coin de vilaine muison, sale sur les murs. sale d'escalier, et cependant pas plus sale que la plupart des maisons bourgcoises de Lyon. Nous enträmes d'abord chez un pauvre diable de tisscur républicain que M. Arlès a sauvé d'ètre envoyé à la Cour des Pairs en 1834. Déjà il avait passé sept mois dans la prison de Perrache, 8 enfants sans pain, femme enceinte, mort en perspective. Il sortit stupide de prison. Sa fenime errant sans pain avec ses enfants était comme une lionne, dit M. Arlès. Elle lui fut envoyée et reçut des secours, et la liberté de son mari.
« L'atelier était remarquablement sale et pauvre. Il contenait quatre métiers. Deux filles de 16 ou 18 ans travaillaient un peu mollement, comme filles de la maison; un garçon de 12 ans idem. Enfin un pauvre pctit de cinq ans à un tout petit métier; il travaillait debout, parce que, me dit sa mère, 1i n’y avait pas de siège assez bas pour lui.
1. Michelet voit aussi Foisset, Paricaud, Noirod, Montfaloon, Boulay; il sc plaint d’avoir trop de visites.
30 LIVRE ill. — LA CRISE DE LA PENSÉE DE MICHELET
« Six énormes pains étaient entassés dans un coin. La famille mange 66 livres de pain par semaine.
« La mère, personne vive, éncrgique, jeune encore, malgré ses neuf enfants, est l'âme de la maison. Le mari grand, maigre, éteint, nature visiblement douce et faible, semblait me devoir jamais se relever du coup qui l’avait
frappé.
De petites soupentes contenaient les lits du père et des huit enfants. Le neuvième est en nourrice.
« La seule chos: qui consolait un peu l'âme dans ce tableau de misère, c'est que la famille travaille scule et n’admet pas de compagnon. »
Michelet va voir ensuite des chefs d'atelier aisés, intelligents, dans des intérieurs propres et modestes, hommes inventifs et habiles qui font la prospérité de l’industrie lyonnaise par les perfectionnements qu'ils apportent sans cesse aux procédés de fabricaiisn. L'un d’eux. qui fabrique avec sa femme des ornements d'église, est membre du tribunal des prud'hommes.
« Ceci est visiblement l’ouvrier aimé du clergé et de l'autorité, unissant les deux principes lyonnais, industrie et religion. »
Mais à cette époque l’industrie lyonnaise n’avait pas encore le magnifique essor qu’elle a pris aujourd'hui, et la population ouvrière n'avait pas alteint l’aisance dont elle jouit actuellement, grâce aux efforts combinés des ouvriers eux-mêmes et des grands industriels qui ont fait servir leurs énormes fortunes au bien-être de la classe ouvrière et aux progrès de leur cité. En 1839 l’industrie de la soie était entr: les mains d’une multitude de petits fabricants qui, dit Michelet, « nourrissent leur ouvrier, rapinent sur lui, le vexent de toute manière ».
Michelet insiste sur les haïines sociales qui couvent dans cette popu lation ouvrière de la Croix-Rousse :
« La rude montée de la grande côte, dont les noires maisons, dont le past âpre et glissant font sentir la rude vice de ceux qui l'habitent, moins rude encore que monotone, sombre et sans soleil...
« Là doivent couver de grandes haïincs, de grandes tristesses. Le chef d'atrlier, travaillant moins lui-même, étant moins ouvrier qu'autrefois, surveillant le travail et gagnant sans travail, vivant en partie au café, doit être envi, détesté du compagnon dont il exige un travail assidu. Celui-ci cest très impatient de s'établir, si jamais il le peut, afin de travailler peu, de vivre au cafe en faisant travailler les autres. L'apprenti à son tour doit être tyrannisé par le compagnon, qui en l'absence du fabricant-maître, est son maître.
« Qu'on se figure donc la population des campagnes, forte, gaie, fraîche et rose, entrant dans les lugubres rues, venant y subir cette tyrannie du petit atelier, souffrir, pâlir, envier. »
Je ne puis vous conduire encore à la maison des fous, l’Antiquaille, que Michelet décrit d'une plume si pittoresque et si émue, ni même résumer le récit de son voyage à Saint-Étienne (3-4 avril) .
Cette ville, qui compte aujourd’hui 120.000 habitants, n’en avait guère plus de 30.000. Michelet ne dit rien de la rubannerie, qui occupe aujourd'hui plus de 250 fabriques et 60.000 ouvriers. Cette industrie:
1. Michelet étourdiment écrit 4 et 5, d’autant plus étrange qu'il a bien daté du dimanche 31.