LE COURS DE 1848. — SUSPENSION. — RÉVOLUTION
Le gouvernement, effrayé du grondement du mouvement révolutionnaire grandissant, se rappelait le rôle joué en 1830 par les Écoles, s’imaginait leur inspirer une salutaire terreur en fermant le troisième des aüditoires du Collège de France qui passait pour être un des foyers d'esprit révolutionnaire. On voulait aussi venger Lenormant qui avait dù quitter sa chaire en 1846, Damas-Hinard, le suppléant de Quinet, qui avait dû aussi, tout libéral qu’il était, abandonner sa chaire devant le tapage d’une cabale qu'on disait avoir été en sous-main suscitée par Quinet et par Michelet lui-même :.
Le Semeur protestait, en termes très élevés, au nom de la liberté du haut enseignement, contre une politique de compression qui arrètait tout esprit d'initiative et d'invention chez les maîtres et éteindrait chez les jeunes gens l'enthousiasme pour la science. Il faisait enfin observer qu'il y avait en France « des chaïres où l’on attaque à plaisir les lois, les idées, les institutions modernes, la société tout entière dans ses plus nobles aspirations. Ces chaires-là, le gouvernement ne les fermera point; il ne le peut, il ne l’ose. Ainsi, à côté de la liberté sans limites. on tend à établir la gêne et la servitude. »
Les manifestations de sympathie affluèrent de toutes parts des collègues de Michelet et de ses confrères de l’Institut, même des plus modérés, comme Wolowski, des hommes de lettres *!.
Michelet fit au pouvoir la plus digne des réponses, en publiant régulièrement chaque semaine la leçon qu'il aurait dû prononcer. Il publia ainsi du 6 janvier au 47 février sept leçons très pleines, très riches d'expérience et de bons conseils sur les devoirs de créer l’égalité, sur les dangers de la dispersion d'esprit, sur la foi religieuse qu’on peut fonder sur l'éducation, le droit et la loi, sur la nécessité de donner une base légitime et morale à la souveraineté nationale, enfin sur ce que doit être l’éducation nationale, traçant le programme de ce qui fut le rève de toute sa vie, une littérature, des fêtes et un théâtre populaires destinés à faire œuvre éducatrice.
Cette leçon était vraiment la conclusion de ce premier semestre de cours. La Révolution du 24 février vint lui donner une conclusion plus éclatante encore.
M. Letronne avertissait aussitôt Michelet que la chute du gouvernement de Louis-Philippe anéantissait la mesure de suspension prise contre lui et qu'il était libre de reprendre ses cours au Collège de France . |
Le 6 mars, Michelet et Quinet donnaient dans le grand armphithéâtre de la Sorbonne une séance solennelle de réouverture, à laquelle malheureusement Mickiewicz ne put prendre part. Un fauteuil vide le représentait. Quinet prononça un long et très beau discours sur les
1. Voir les lettres de Génin et le journal de Michelet. Michelet soupçonne Quinet et Génin Michelet.
2. Voir dans l'Étudiant, les pièces relatives à ce qui suivit; la protestation de Michelet: la manifestation des étudiants — sa réponse. Lettre des étudiants. Banquet des Écoles. |
3. 11 refuse toute participation à la vie politique, toute candidature.
événements. Michelet se contenta de quelques paroles, mais très caractéristiques. Le moment était venu pour lui où il espérait que la jeunesse allait réaliser la mission de dévouement et de sacrifice qu'il lui avait assignée et où la France allait créer l'unité du monde civilisé !.
Michelet fut naturellement de ceux qui virent dans la Révolution de Février l'aube d'une ère nouvelle de liberté et de progrès social non seulement pour la France, mais pour tous iles peuples. Il note avec joie dans son journal pendant le mois de mai l'annonce des Révolutions qui éclatent comme une traînée de poudre, en Italie, en Autriche, en Prusse, en Pologne, jusqu’en Angleterre, où s’agitent les chartistes. La grande cérémonie funèbre du 4 mars où l’on célèbre à la Madeleine un service solennel pour les morts de février et où figuraient avec leurs drapeaux nationaux des députations des républicains de toutes les nations, lui parut la promesse de cette alliance des peuples que Béranger comme Lamartine avait annoncée. Michelet, il est vrai, dans sa méfiance désormais invariable contre l'Église, voyait dans cette cérémonie catholique un mauvais présage mêlé à ces espérances grandioses.
Les désillusions en effet lui vinrent vite. La manifestation des bonnets à poil du 46 mars, l’envahissement de l’assemblée du 45 mai, lui faisaient sentir à quel point la France était divisée et inharmunique.
Il n’a plus dès lors qu'une idée : l'Éducation, l'Éducation! IL faut instruire ce peuple qui s’ignore lui-même. Michelet ne cesse de revenir à l’idée d'écrire des livres populaires et il s’y essaie. Nous voyons dans son journal le 8 avril :
« Je pris une résolution : 1° Mon 91 m'isolce trop du mouvement. Je ne puis le suivre uniquement. Il faut y joindre; 2° le cours fin avril. Sur Flucation publique? pas encore, mais sur le texte de l'éducation publique, sur
la Révolution religieuse. La révolution industrielle elle-même suppose la révolution religieuse; 3° Histoire de France à l’usage des écoles de la Répu-
blique.
Le 11, il parle d’une « Bible du Peuple. » Mais cette bible du peuple doit être précédée d’une revue de l'histoire religieuse telle qu'il la réalisera plus tard dans la Bible de l'humanité. Cette idée s'empare tellement de lui que le 17 juin après avoir terminé le second semestre de son cours, il jette sur le papier le plan d’un livre intitulé : « L'’ancienne et la nouvelle Église. » Il lui a été inspiré par l’indignation que lui a causée l’émotion populaire, les mouvements bonapartistes provoqués du 13 au 16 juin par la discussion sur les réélections de Louis-Napoléon. Il comprend alors que la question importante n'est pas l'opposition de la justice et de la grâce. comme il l’a cru dans son avant-propos de la Révolution, mais l'idolâtrie de l'homme sauveur, Le messianisme, qui permet toutes les injustices.
Une première partie de ce livre aurait été une revue des religions de
1. Manifeste plus explicite encore dans la lettre envoyée le 28 janvier aux rédacteurs de l’Avant-qarde.