CHAPITRE XI
Michelet de 1849 à 1852
[Nous avons laissé à ces dernières pages leur forme inachevée. La piété nous interdisait d'y toucher].
Je ne puis que résumer à grands traits l’histoire de Michelet pendant les trois années 1849-1851, années d’une prodigieuse richesse.
D'abord, toute une vie intime, Les douceurs et les orages d’un amour entre deux êtres qui étaient tous deux d’une très forte individualité et extrêmement différents, non seulement d'âge, mais de caractère, unis cependant par une affection et une admiration mutuelles d’une prodigieuse intensité et qui finirent par se fondre et s’harmoniser, non pas complètement, car il subsista toujours quelques éléments de désaccord, mais pourtant d’une façon très étroite. Cette harmonie se fit, non seulement par des épreuves tout intimes et d’une nature psychologique, maïs à travers des preuves terribles : en 1850, la naissance et la mort d’un enfant attendu avec anxiété, accueilli avec transport et perdu avec désespoir au bout de quelques semaines; puis les épreuves politiques, la réaction de 1854, le 2 décembre, la perte en 1852 de toutes les positions officielles, la ruine, la misère, l’obligation en mai 1852 d'aller chercher à Nantes une vie de travail et de pauvreté. Ces épreuves d’ailleurs furent la forge où l’amour fut passé au feu et où leurs âmes furent à jamais unies après avoir sl scellées et martelées sur la même enclume.
A l’histoire de cet amour se trouvent étroitement rattachés les cours de 1849, 1850 et 1851, car Michelet puisa en grande partie dans les sentiments intimes qui remplissaient alors sa vie les pensées directrices de ces cours sur l'Éducation et sur la Femme. Voici ce que nous lisons sur la chemise du journal du 20 janvier au 12 mars 1849 à propos du cours sur l'éducation par l’amour.
« Idée du plus haut art d'aimer, l’art de faire que les hommes, même après le 24 juin, puissent aimer encore. La force de faire ce cours me fut donnée par l'émotion de mon cœur personnel. En janvier 1849 je compris l’amour comme éducation, l'union avec lente fusion des différences, l'assimilation par de doux ménagements, un respect exquis de la liberté.
Sa vie intime est qualifiée de « Prélude du cours » et il aurait voulu que ces pages du journal intime fussent publiées avec le cours.
« Ces pages détachées seront imprimées en petits caractères, à leur date,
c'est-à-dire entre les leçons de cours, avec mon journal de celte époque ct nos lettres s'y ratlachant. »
Il termine son troisième volutne le 19 février et dès le 20 il écrit : « Elle et mon cours. » Le 21 il rédige le thème de son cours de 1849.
Le 25 janvier, il fit sa première leçon. La septième du semestre eut lieu le 5 mars; le mariage, le 12.
Il reprend son cours le 25 avril et fait huit leçons jusqu’au 21 juin. L'idée du cours née au lendemain des journées de juin, prit corps seulement en 1849, au moment où l’amour et le mariage en firent une partie de la vie personnelle de Michelet. Ce n’est plus qu'à un très faible degré un cours d'histoire; c’est un cours de philosophie morale, où la prédication, sous une forme trop souvent déclamatoire et vague, tient la première place. Cependant, les idées directrices en ont une réelle valeur. Michelct lui-mème les a résumées en ces termes :
Tout le cours de 1849, premier semestre fut : Le principe désintéressé de l'Amour qui crée une personne, une liberté libre d'agir contre l'amour même Mème principe que celui de l'amour, Éducation qui crée l'enfant libre de réagir contre son éducateur Même principe que celui de la grande amitié, la Cité qui crée le citoyen libre de modifier la cité et de la faire progresser.
Il dit encore :
L'Idée générale L'Éducation, cette forme profonde de l'amour crée une liberté qui souvent {ue l'éducateur Ainsi Jes religions les sociétés exercent le parricide sur ce qui les enfanta, le tuent, puis en partie le regrettent, l’honorent. Dans ce cadre j’enscignais le lendemain de la guerre civile, à aimer encore, finissant les discordes de religions. de races. Je finis par crier : l’initiateur se sacrifie, aime dans l'initié une liberté qui peut ‘être se tournera contre lui. Au second semestre :
L'Éducation actuelle est O pour les lettrés flottants pour les illettiés idolatriques : Napoléon, Jésus Une seule éducation solide est celle ( foi dans le vrai : science qui pose eur un principe ( foi dans le juste : droit Le but actnel de l'éducation doit être :
Sortir de la spécialité chrétienne, indoue, etc. Reconstituer l’unité de l'âme, tous doivent être à la fois artistes, prètres, soldats.
Le moven : l'unité dans l'amour.
Voici maintenant, à peu près lecon par leçon, ce que fut ce cours dont, vons le voyez, l’idée générale ne manque ni d'originalité 5 de beauté.
La première fut un appel éloquent, et que Michelet qualifie luimème de trop déclamatoire, adressé à ses auditeurs, de désapprendre la haine, « J'entreprends une chose difficile, insensée, le lendermaia d'un pareil déchirement, de vouloir que les hommes aiment encore. »