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ORIGINE DES PASSIONS

Les deux fonctions essentielles de l'être vivant sont la nutrition et la reproduction.

La nutrition et la reproduction dans lenrs rapporte

avec la pensée.

La conservation de Tindividu humain comprend son évolution depuis l'état de granule spermatique jusqu'à la mort. Pour lui, la première condition de la vie est d'entretenir la température constante du corps qui est de 37 degrés. Dans le sein maternel l'embryon croît, le fœtus s'organise dans un milieu liquide à 37 degrés. S'il arrive que le vermisseau, au lieu de passer immédiatement de Torgane mâle dans l'utérus, reste au dehors exposé à une température plus basse ou plus haute, il ne tarde pas à mourir, et rien ne peut le ramener à la vie.

Après la naissance, le corps humain se maintient à 37 degrés jusqu'à la mort. Quand le froid le pénètre et atteint les parties internes, ce refroidissement général ne peut dépasser quelques degrés sans causer l'arrêt des fonctions nutritives et amener la mort. En sens inverse, Vélévation de la température générale du corps est toujours accompagnée d'une maladie; elle peut atteindre 42 et même 43 degrés; mais il n'y a pas d'exemple où elle ait dépassé 44 degrés sans que l'homme ait succombé.

C'est pourquoi le froid et le chaud sont également contraires aux fonctions normales de la vie. Comme tous les organes sont soumis à cette loi, le froid et le chaud sont ressentis dans le corps tout entier et dans chacune de ses parties. Quand ils viennent du dehors, la sensation est localisée surtout à la surface, là où aboutissent les nerfs de la sensibilité; c'est alors une des formes du toucher. Ce sens, qui est entièrement cérébral, devient, par le plaisir ou la douleur qu'il procure, une sorte de moniteur qui nous avertit du danger et nous invite à y pourvoir. Aux besoins qu'il nous révèle ont répondu, dès les temps les plus anciens, la construction de demeures fermées, la confection des vêtements et l'invention du fou.

Quand le refroidissement est interne, général et causé par rinanition, il est accompagné de la sensation, obscure d'abord, et qui peut ensuite aller jusqu'au délire et à la fureur, d'un affaiblissement vital dans tous les organes. C'est la faim et la soif, appétits dont la partie supérieure du canal digestif est le siège apparent et qui, non satisfaits, ne tardent pas à affecter profondément le cerveau et à compromettre la vie.

Quant à l'excès de chaleur ou de froid engendré par la maladie, il produit des effets variés suivant la nature du mal et, s'il persiste, il se termine presque toujours par l'abattement, l'immobilité et la mort. C'est pour le combattre et rétablir la température normale du corps que les hommes ont essayé des milliers de remèdes et créé l'art de la médecine avec les sciences qui s'y rapportent.

La reproduction est en fait la conservation de l'espèce; mais dans l'acte reproducteur ni le mâle ni la femelle ne se préoccupent de l'espèce; sa perpétuation s'opère sans préméditation. La preuve, nous la trouvons en nousmêmes; nous la trouvons aussi dans ce fait que l'acte reproducteur est accompli également par les animaux des

plus bas degrés et par les plantes, chez lesquelles il n'y a ni calcul ni intelligence d'aucune sorte.

La fonction de nutrition comprend plusieurs actes successifs, dont les premiers seulement sont soumis à la volonté. Rechercher les aliments, les préparer, les porter à sa bouche, les mâcher, les avaler sont des actes volontaires. Ils sont suscités par la faim et la soif, besoins qui peuvent devenir impérieux, auxquels cependant des animaux et des hommes résistent quelquefois.

Dès que Taliraent a franchi le détroit supérieur de Tœsophage, il ne dépend plus de la volonté; tout le reste de la nutrition s'opère par l'influence directe du grand sympathique. L'action volontaire ne reparait qu'à l'extrémité inférieure du canal intestinal, dans l'expulsion des résidus de la digestion.

L'absorption des éléments nutritifs et la circulation du sang sont dans toute leur étendue indépendantes de la volonté. Les savants n'en ont reconnu l'existence et le mode que depuis peu de temps. Quant à la respiration, elle comprend deux séries de faits : les faits intimes, c'està-dire la transformation du sang veineux en sang artériel au travers des parois des cellules pulmonaires; cette série est purement organique et ignorée de l'individu ; les faits externes, comprenant l'introduction de l'air dans les poumons et son expulsion; ces deux actes s'opèrent au moyen de muscles mus par la volonté. Toutefois, le besoin de respirer est si impérieux que les mouvements respiratoires s'exécutent parfaitement durant le sommeil et que la volonté même ne peut résister que quelques instants.

Quant aux sécrétions, toutes échappent à l'action directe de la volonté. Celle-ci ne peut, par sa propre décision, produire, ralentir ni accélérer la sécrétion de la salive, de la sueur, de l'urine, de la bile, de la synovie, d'aucun mucus, d'aucune matière sécrétée par un organe quelconque.

Enfin, ce n'est pas elle non plus qui fabrique le sang, ses globules, son liquide plastique, qui le rend plus on moins bien fourni d'éléments nutritifs, qui fait l'équilibre entre les matières absorbées par l'organisme et celles qui en sont expulsées.

En résumé, la nutrition presque tout entière est soustraite à l'action de la volonté et de l'intelligence et s'opère par les seules forces aveugles de l'oi^anisme.

Il en est de même de la reproduction. Elle n'est qu a deux moments sous l'empire de la conscience, au commencement et à la fin de l'acte reproducteur. C'est avec la conscience de ce qu'ils font et poussés par le désir que le mâle et la femelle se recherchent, se rencontrent et s'unissent, chaque espèce à sa manière. A la fin de la gestation, la femelle unit ses efibrts volontaires à l'action organique pour l'expulsion de l'œuf ou du fœtus. Tout le reste est une suite de phénomènes internes, soumis au nerf grand sympathique ou à l'influence de l'embryon. Dans le mâle, le travail intérieur du testicule, la production du liquide fécondant, sa marche vers la vésicule séminale, son expulsion au dehors et, pendant ce temps, la formation des vermisseaux; dans la femelle, la croissance de la vésicule de Graaf, celle de l'ovule, sa marche jusqu'à l'utérus, tout le travail embryonnaire jusqu'au moment où le terme est arrivé; ces longues séries d'opérations internes s'accomplissent sans aucune intervention de llntelligence.

Siège apparent des besoins et des désirs.

Mais toutes les séries d'actions internes et aveugles, composant la nutrition et la reproduction, sont subordonnées à leur acte initial ; sans lui elles ne se produiraient pas. Or, cet acte dérive de la volonté, mot sous lequel nous comprenons aussi l'instifict. Car un animal peut se faire

mourir de faim ou de soif en se privant d'aliments et refuser de se reproduire. C'est donc autounde l'acte initial des deux fonctions essentielles que se groupent généralement les actes appartenant aux fonctions de relation. D'une certaine manière, l'acte initial appartient même à ces dernières fonctions, car c'est par les organes des sens que l'animal connaît les aliments dont il s'empare et la femelle qu'il poursuit. L'acte final joue un rôle analogue, ordinairement moins important.

En outre, le travail interne et inconscient de la nutrition produit une usure des éléments vitaux, une dissociation des groupes atomiques, qui fait naître un malaise général ou local et un besoin de réparation. De là une foule de motifs d'action, de désirs, de haines, de passions de toute nature qu'il faut satisfaire. Leur satisfaction cause un plaisir d'une nature spéciale, selon l'organe qu'il faut alimenter ou réparer, selon la fonction au jeu régulier et complet de laquelle il faut pourvoir.

La fonction de reproduction agit de la même manière. Chez l'homme le désir d'engendrer ne naît qu'à l'âge où les organes sont aptes à la génération, lorsque le fluide fécondant se forme et que ses globules renferment des animalcules humains. Est-ce ces derniers qui, ayant accompli leur première évolution, demandent à s'incarner dans l'organe femelle approprié et font naître dans le mâle le besoin qui le tourmente? Cela se peut; toutefois l'union des sexes est p-xreillement désirée par la femelle, quoique passive et dépourvue d'animaux spermatiques.

Je range donc volontiers dans la fonction de relation le commencement et la fin de l'acte nutritif et de l'acte reproducteur. J'en ai d'autant plus de raisons que les muscles mis en jeu à ces deux extrémités des actes en question sont mus par des nerfs du système cérébral et non par des filets inconscients du sympathique. Les mouvements, non

seulement des mains et des pieds, mais aussi des luà* choires, de la langue et du pharynx dans l'œuvre nutritive, les mouvements de tout le corps dans l'acte initial de la reproduction, et de même les efforts qui ont lieu dans l'expulsion des résidus de la nutrition, dans celle de l'œuf ou du fœtus, tous ces mouvements proviennent de la moelle épinière et du cerveau, organes propres de la vie de relation. Il en est de même des impressions agréables ou pénibles reçues aux extrémités des organes de la digestion et de la reproduction. Ces impressions, appelées vulgairement sensuelles ou voluptueuses, sont transmises au centre pensant par des nerfs d'origine cérébrale et y suscitent des actions motrices qui ne sont nullement réflexes.

Il existe souvent une liaison, mystérieuse mais incontestable, entre les désirs voluptueux ou les autres appétits et des organes sensitifs qui leur semblent étrangers. Ainsi la vue d'une femme peu couverte ou seulement son image ou son souvenir excitent dans la pensée et dans les oi^anes reproducteurs de l'homme, certains désirs, certains mouvements. L'odeur de la femelle, répandue dans l'atmosphère et propagée par le vent, fait courir le chien vers la volupté. L'odeur d'une bête morte attire de loin le vautour et le corbeau, mangeurs de cadavres. Cependant tout le plaisir est au commencement de l'acte reproducteur ou nutritif; immédiatement après, l'aliment et le fluide fécondant appartiennent à la vie organique, où il n'y a plus qu'insensibilité et ténèbres.

C'est pourquoi une des clés de la vie de relation est aux points où finissent les nerfs d'origine cérébrale et où commencent les filets du sympathique. Car là est le lieu d'où naissent une foule innombrable de désirs, d'aversions ot de passions de toute sorte, au service desquels le cerveau et la pensée se mettent presque toujours. Les cinq sens se font les pourvoyeurs de besoins réels ou factices, nés

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des fonctions naturelles et légitimes par lesquelles Tindividu croît, s'entretient ou se multiplie. La voix, la parole, récriture, tous les moyens de relation créés par l'homme ont été asservis à ces besoins. On s'est empressé; on a multiplié les inventions, les excitants, les délicatesses, autour de besoins qui ne demandaient pas tant de choses pour être satisfaits. Beaucoup plus de la moitié de ce qu'on appelle civilisation roule sur ce pivot et a pris naissance dans le besoin de boire et de manger, dans les relations sexuelles et dans les autres nécessités de la vie organique. Or, ces besoins ont généralement leur siège sur la périphérie du corps et notamment sur les zones de suture entre la peau et la muqueuse aux orifices des organes internes. C'est là que s'arrête l'expansion du réseau cérébrospinal, que s'accomplit l'acte initial ou final des deux grandes fonctions, que commence le règne exclusif du sympathique et des impressions inconscientes.

Il faudra donc en venir à l'examen détaillé des sensations, des sentiments, des passions et des inventions humaines et voir par quel lien chacune de ces choses se rattache à l'une des deux grandes fonctions naturelles, à la nutrition et à la reproduction. Si ces analyses sont poussées assez loin, on sera étonné du nombre prodigieux de faits psychologiques, d'actes extérieurs et de combinaisons, suscités par le besoin d'entretenir la vie et par celui de se reproduire.

Naissance de l'art et de la science.

Mais, en même temps, on verra que, parvenue à un certain point de sa durée, chaque invention humaine a pris un caractère nouveau, un caractère idéal. Elle avait été créée pour la satisfaction de quelque besoin corporel; quand cette satisfaction s'est trouvée assurée, l'intelli-

gence a continué son travail d'analyse et de perfectionnement de la chose inventée, Ta tournée à son propre usage et lui a donné un. but nouveau, Tart, la science ou la moralité. Un exemple. L'homme, pour s'abriter contre les mauvais temps et contre les bêtes sauvages, s'est d'abord logé dans des cavernes. Les cavernes de la Meuse et beaucoup d'autres, fouillées dans ces derniers temps, prouvent que les cavités naturelles des rochers ont été l'habitation des premiers hommes et que celle-ci n'a eu d'abord qu'un seul but, la protection du corps, la sécurité de la vie matérielle. Puis, l'homme s'est construit des huttes et des cabanes avec des pierres, de la boue et des arbres qu'il avait, à grande peine, abattus. Une fois en possession des métaux, notamment du bronze et surtout du fer, il a pu tailler les arbres et les pierres et modeler des briques ; sa maison a été mieux bâtie, plus solide et plus commode. S'attachant dès lors à l'idée de la beauté qui s'était dégagée peu à peu dans son esprit, il a logé ses dieux dans des salles plus élégantes; les piliers sont devenus des colonnes, les poutres des architraves; les grossières terrasses des premiers temps ont fait place à des tuiles bien assemblées, soutenues par des charpentes savantes. Les rois et les riches ont eu des palais. Le temple et le palais avaient donc remplacé la caverne; l'architecture florissait, aidée par le dessin, le calcul, la géométrie, la sculpture, par le travail des métaux et la fabrication d'outils variés.

Peu d'inventions humaines sont restées en dehors de cette transformation, de ce progrès. Presque toutes, nées de besoins corporels, ont donné lieu, avec le temps, à des conceptions idéales, qui ont formé, à la fin, le domaine de la science et de l'art. A leur tour ces conceptions se sont groupées et combinées entre elles de mille manières; elles ont donné naissance à ce nombre infini d'objets et

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d'idées qui composent les civilisations et dont la plupart ne peuvent presque plus être ramenés à leurs éléments primitifs. Prenez chez vous ou chez un marchand un objet quelconque; vous pourrez peut-être dire à quel usage il est destiné : c'est une table, un matelas, un biberon, une horloge, un livre. Si vous cherchez quels éléments matériels ou intellectuels sont entrés dans sa composition; combien de métiers et d'ouvriers ont travaillé à produire ces éléments ; quels besoins primitifs de l'homme ont fait naître ces métiers et suscité les ouvriers des premiers temps, vous resterez stupéfait devant la difficulté de votre tâche. Mais quand vous pourrez la remplir et réaliser cette analyse historique, vous reconnaîtrez dans chaque élément de l'objet un produit d'art ou de science. Puis, remontant à l'origine, vous verrez qu'il a d'abord et pendant longtemps répondu à un besoin naturel du corps, à l'une dos deux fonctions essentielles, la conservation de l'individu et la propagation de l'espèce. Il y a donc eu jadis un lien étroit entre ce rudiment d'un objet moderne et quelqu'un des organes de la nutrition ou de la reproduction, par conséquent, entre lui et les nerfs de ces organes, unique voie des sensations, siège unique des besoins de la vie.

Du reste, la métamorphose qui, d'une assiette en terre crue de l'homme des cavernes, a fait une assiette de Sèvres, ne s'est pas accomplie subitement. Dans l'histoire d'une invention, il n'y a pas eu de révolution proprement dite; il y a eu des périodes et des crises. Quand une découverte se produit dans la science ou dans l'art, elle s'applique successivement et peu à peu aux inventions existantes qu'elle est capable d'améliorer. La transformation s'opère par l'accession de l'idée nouvelle, dont la découverte est elle-même le résultat de quelque analyse antérieure. C'est pourquoi nous voyons tous les objets inventés autre-

fois se modifier sous nos yeux et prendre un nouveau caractère. Les anciens Troyens n'avaient aucun instrunaent pour s'éclairer ; on n'a trouvé, dans l'énorme monceau de ruines laissé par eux à Hissarlik, aucun objet ressemblant à une lampe ou pouvant en tenir lieu. Plus tard ou ailleurs on eut des lampes de terre cuite, dont lusage suppose la découverte de l'huile et l'art de fabriquer les mèches, art assez compliqué. La forge et la fusion des métaux permirent de remplacer la terre cuite par le bronze, par le laiton et par le fer. Dans un temps moins éloigné de nous, la science ayant fait naître la mécanique, on fabriqua des lampes où l'huile est élevée par un mouvement d'horlogerie; on entoura la flamme d'un tube de verre qui, par une combustion plus active, en augmentait réclat. D'autres courants d'idées scientifiques conduisirent nos contemporains à la distillation de la houille et du pétrole, au gaz d'éclairage et à l'électricité.

Comme il arrive pour tous les éléments de l'univers, l'humanité nous montre encore aujourd'hui dans des exemples nombreux les états successifs par lesquels Part de s'éclairer a passé. Dans les pays chauds, il y a des peuples entiers qui se lèvent et se couchent avec le soleil et ne s'éclairent jamais. Ailleurs, on en est à la lampe antique; dans mon enfance, les campagnards de mon pays s'éclairaient avec une lampe antique, suspendue dans la cheminée. Aucun village, pour ainsi dire, n'est éclairé au gaz; beaucoup de villes ne le sont pas. Le pétrole a pénétré partout. Quant à la lumière électrique, Paris même en est seulement aux essais.

Il y a donc eu d*abord des inventions rudimentaires dont chacune répondait à un besoin. Les besoins de l'homme étaient eux-mêmes complexes, en ce sens qu'ils étaient ressentis, pour ainsi dire, en bloc et n'avaient point été analysés. Ils se rapportaient tous aux deux fonc-

tions générales du corps, à la Dutrition et à la reproduction. A mesure que les hommes vécurent et se groupèrent en familles, en bandes, en cités, en nations, chacune des deux fonctions s'analysa. On y distingua des besoins divers et l'on trouva des moyens toujours nouveaux de satisfaire ces besoins. Ces moyens devinrent à leur tour des objets d'étude et il y eut dans les sociétés humaines des ouvriers et des corps de métiers attachés à la préparation de chacun d'eux. L'étude, provoquant l'analyse, engendra la science; on vit naître des doctrines, des théories, des méthodes, que leur portée générale permit d'appliquer à des inventions très diverses pour les améliorer les unes par les autres. Ainsi le besoin, en apparence si simple, des premiers temps alla se décomposant et se diversifiant à l'infini, à mesure que des satisfactions, de plus en plus variées, lui étaient offertes. L'homme avait d'abord été le pourvoyeur de la famille et le générateur ; la femme était celle qui prépare les aliments, qui conçoit, enfante et allaite. Les rôles allèrent se subdivisant : la femme n'est plus simplement aujourd'hui une femme; elle est reine, dame, maîtresse, servante, préfette, générale, institutrice, peintre, sculpteur, écrivain, médecin, chanteuse, actrice, danseuse, fille de joie et cent autres choses, qui finissent par effacer son rôle naturel, mais en sont pourtant dérivées.

Certainement, la tête de l'homme fut d*abord couverte par ses cheveux. Il y ajouta quelque tissu, une toile, un chapeau. Le chapeau perfectionné dut être protégé à son tour contre le soleil ou la pluie par quelque ombrelle, machine très compliquée dans sa simplicité apparente et à la confection de laquelle une multitude de métiers ont contribué. On fit un étui ou une boîte pour conserver cette machine, une armoire pour les renfermer, une maison pour loger l'armoire, des rues, une force armée et un

gouvernement pour régler la construction de là maison et la défendre contre les malfaiteurs et les ennemis.

D*une autre manière, la tête des hommes se couvrant d'un chapeau, il y eut des chasseurs pour tuer les bêtes dont le poil sert à fabriquer le feutre. Le chasseur porta un fusil d'acier rubané, dont le canon se fait dans de grandes usines. Ces usines reçoivent le métal des hautsfourneaux qui travaillent le minerai extrait par des mineurs. Les mineurs sont payés par des sociétés qui tirent leur argent de la caisse des banquiers, comme ces banquiers tirent le leur d'une maison centrale qui est, par exemple, la Banque de France. La Banque de France conserve le sien dans des caves submersibles où aboutissent des tuyaux d'eau de la Seine, de la Vanne ou de la Dhuys. Il n'y a pas de raison pour s'arrêter. Et tout cela, pour me couvrir la tête. La nature demandait moins, sans aucun doute. Mais on observera que de chacun des termes de la série partent plusieurs autres séries non moins importantes, qui divergent, qui se croisent avec beaucoup d'autres et forment un réseau de la plus inextricable complication.

Il n'en est pas moins vrai que toutes ces séries ont leur point de départ dans une des trois fonctions essentielles : la nutrition, la reproduction et la fonction que j'appellerai idéale. Les deux premières sont communes à tous les êtres vivants; la troisième est propre à l'humanité. Comme elles comprennent et expliquent tous les actes et toutes les inventions de l'homme, elles expliquent aussi toutes ses sensations, ses sentiments, ses passions, ses conceptions et en général toute sa vie psychologique. Mais la fonction idéale ne se manifeste qu'après les deux autres, quand elles ont reçu une première satisfaction et que le loisir de la réflexion est assuré. Alors naissent les prêtres, les poètes, les artistes, enfin, les savants. A

côté d'eux se montrent les politiques, les moralistes et ceux qui ont pour mission de faire régner la justice dans les cités.

Il résulte de cet état de choses qu'un vice ou une vertu chez un particulier, de même que son ignorance ou son talent, exerce une influence bonne ou mauvaise, qui se propage en parcourant les mailles du réseau social. Elle atteint dans leurs fonctions essentielles les hommes compris dans un même enchaînement, facilite ou compromet leur existence, aide ou nuit à la multiplication de Tespèce, à la continuité des générations.

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