LES PASSIONS PHYSIOLOGIQUES
Je vais passer en revue qaelques-anes des séries qui composent le réseau de raciivité humaine. Je m^attacherai aux plus importantes; mais je ne les suivrai pas dans leurs croisements et leurs ramifications infinies. Un tel tableau ne serait rien de moins queVensemble des lettres, des arts et des sciences, de la religion, de la politique et de la famille, de l'industrie, de l'agriculture et des métiers, en un mot, de la civilisation sous toutes ses formes et à tous ses degrés. Ceux qui ont osé l'entreprendre ont succombé à la tâche ; et cela devait être, car un homme ne peut condenser en lui-même l'humanité tout entière. D'ailleurs mon but est différent. Je veux seulement me montrer à moi-même comment les séries fondamentales se rattachent à quelqu'une des grandes fonctions naturelles et à laquelle des trois elles se rattachent. Ce n'est donc pas un classement universel que je poursuis : c'est
une méthode que j'applique dans ses traits les plus essentiels.
En outre, voulant sortir du vague et des généralités philosophiques, je remarque que les psychologues, ne sont guère entrés dans la réalité des choses et qu'ils s'en sont tenus à l'analyse d'actes ou de sentiments dont l'objet varie presque à Tinfini; ils ont fait à pou près comme un
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botaniste qui décrirait les caractères des classes et des familles végétales, mais qui ne descendrait point aux espèces et n'herboriserait jamais. Sous les titres d*intelligence, de sensibilité et de volonté, on a classé des groupes d'actions ou de passions, qui sont eux-mêmes des genres et ne se montrent jamais avec cette généralité dans la vie réelle. Quand un homme désire, il désire quelque cho^e, et c'est cette chose qui donne de la réalité à son désir ; car, s'il n'y avait rien qu'il désirât, il n'aurait aucun désir et l'analyse psychologique n'aurait elle-même aucun objet. II y a dans les dictionnaires et dans les écrits des psychologues toute une classe de généralités de cette sorte, qui ont été -analysées avec la plus grande exactitude par Spinoza dans son Éthique : tels sont le plaisir, l'amour, le désir, la passion, l'espérance, la joie, la témérité, l'audace, le remords, la tristesse, le souci, la résignation et une foule d'autres états ou opérations de la pensée. Ce travail ayant été bien fait, je n'ai pas à y revenir. Il en est autrement de l'évolution de l'activité humaine dans ses applications à la réalité.
Première sirie : la faim et la soif.
Les premiers besoins auxquels l'homme dut satisfaire furent la faim et la soif, car il ne peut rester plus de six ou sept jours sans manger ni boire et sans mourir. Il s'est d'abord nourri, comme les autres animaux, de ce qu'il a trouvé à sa portée, de fruits sauvages, de feuilles, de racines et de quelques animaux qu'il attrapait par surprise ou à coups de pierres et qu'il mangeait tout crus. Il y ajouta des mollusques de mer ou d'eau douce, dont il brisait la coquille entre deux cailloux. Sa boisson était de l'eau. Quand il se fut emparé de certains ruminants, il se mit à boire leur lait. Pour contenir ses aliments, il mo-
delà avec ses doigts des assiettes, qui furent d*abord séchées au soleil et plus tard cuites au feu. Puis il fabriqua des cruches, des marmites et des pots de formes variées, munis d'anses, de becs et de couvercles; quelques-uns eurent trois pieds qui les élevaient au-dessas du feu. On fit du beurre, du fromage, et Ton inventa la baratte.
La découverte des grains farineux et la culture des graminées firent, dans l'art de se nourrir, une révolution comparable à la découverte du feu ; elle suggéra le mortier avec le pilon, puis la meule, le moulin, la trémie, le sas et le blutage, le pétrin et le four. On mélangea les aliments liquides et les solides; vinrent les gâteaux, la pâte, le pain, les soupes de plusieurs sortes, la levure. Dans les réunions d^hommes, il y eut des boulangers. Le feu améliorant la plupart des aliments solides, dont il relevait la saveur, on s'appliqua à les perfectionner par son moyen. On inventa la broche et le gril. On eut des viandes rôties, frites ou bouillies, ainsi que des poissons; des fricots, des sauces, des ragoûts, des tourtes, des pâtés, auxquels le sel, les épices et les aromates ajoutaient un excitant nouveau. La découverte du miel et ensuite du sucre suscita toute une classe d'aliments flatteurs pour le goût, les entremets, les dragées, les confitures, les biscuits et tous les bonbons, mot qui indique à la fois leur origine et leur destination. La différence des saisons força l'homme à conserver en été des aliments pour l'hiver; ceux qui sont secs se conservent d'eux-mêmes : d'autres, qui se pourrissent à l'air, furent salés, fumés ou sucrés; enfin, après des siècles nombreux et de grandes recherches scientifiques, on parvint à les conserver dans des vases fermés et dans le vide. Ces vases s'étaient eux-mêmes transformés avec le temps; la terre brute avait été épurée, choisie, essayée dans ses combinaisons. On avait créé
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la faïence, la porcelaine, le verre et les vases de métal bouchés, sondés ou vissés.
La soif ne s*était pas non plus contentée de Teau des rivières. De très bonne heure on réussit à capter les sources, à disposer des fontaines et des bassins d*eau limpide; puis on inventa les aqueducs, les tuyaux, les réser* voirs avec des robinets. On creusa des puits et des citernes cimentées; il y eut des seaux avec des cordes et beaucoup plus tard des pompes et des machines élévatoires avec des distributions d'eau dans les maisons, les jardins et les champs. On était en pleine civilisation. Pendant ce temps, quelqu'un découvrit la fermentation de certains fruits et de plusieurs végétaux et produisit ces boissons spiritueuses dont le sentiment religieux fit la liqueur du saint sacrifice, le sôma, le hôm, le vin. Cette invention en entraîna une foule d'autres : le pressoir, la cuve et le filtre, le cratère, la bouteille, le flacon, le bouchon, le cellier, la cave, le tonneau. Les hommes du Nord, n'ayant ni l'asclépias ni la vigne, inventèrent l'hydromel, la bière et d'autres boissons fermentées, pour suppléer aux boissons généreuses des climats chauds. Plus tard on imagina la distillation avec les alambics, l'alcool et les esprits enivrants; enfin, la chimie intervenant, on parvint à extraire l'alcool d'une foule de substances qui en contiennent les éléments.
Ainsi la faim et la soif sont satisfaites. La sensation vague de la déperdition causée dans le corps entier par le travail organique provoque ces deux appétits et suscite pour les satisfaire des inventions toujours nouvelles. Les sensations se localisent surtout dans la bouche : l'alimentation y fait naître un plaisir certain et facile à renouveler. On le renouvela donc en l'exagérant et une partie du travail humain n'a pas d'autre but chez les peuples civilisés. Ils se sont, en efiet, donné des cuisiniers, des pâtis-
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siers et des confiseurs, des cabarets, des brasseries, des buvettes, des restaurants et des bars; ils se sont livrés à l'ivrognerie, ils ont fait des ribotes; leurs fêtes de famille, leurs réceptions publiques et leurs orgies roulent autour de dîners, de déjeuners et de soupers, d'où beaucoup de gens sortent malades et vraiment empoisonnés. La gourmandise et l'usage immodéré des alcools en mènent plusieurs à l'abrutissement, à la folie et parfois au suicide. Les enfants sont rachitiques, scrofuleux ou fous.
Pour avoir une idée de l'énorme travail donné par les hommes à la préparation de leurs aliments, il faut lire le récit de la fabrication du thé par les Chinois, ou visiter une usine comme celle de Noisiel où se fait le chocolat, comme celle de Chicago, vaste tuerie et saloir de pourceaux.
Chasse, pêche, cnlliire, troupeaux, etc.
La chasse, la pêche et la plus grande partie de l'agriculture ont aussi pour objet la nutrition, à laquelle préside le grand sympathique et qui se manifeste par la faim et la soif à l'orifice supérieur du canal digestif. La chasse se fit d'abord à coups de pierres et de bâtons, ensuite avec l'arc et la fièche ; avec le chien, le furet, le faucon ; avec des appâts, des lacets et des pièges variés; enfin avec le fusil. Pour la pêche, on inventa l'hameçon, le harpon, le trident et le filet. Elle suivit le développement de la navigation et chercha sa proie dans les pays les plus éloignés. Mais l'exercice de la pêche et de la chasse, seuls moyens primitifs de pourvoir à la nourriture animale, fut mis au second plan après l'invention de la culture. Quand l'homme eut soumis le cheval, le bœuf, l'âne, le mouton, la chèvre et plusieurs autres vertébrés, devenus enfin domestiques, il s'en servit pour leur faire exécuter une partie de son travail, pour les tondre et les manger.
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Cela donna lieu à une foule d'inventions qui se sont mul* tipliées et perfectionnées avec le temps. Le labour se fit d'abord à la main avec la pioche et la bêche; dès qu'on put défricher la terre, la retourner et l'ameublir, on put semer, moissonner, glaner, battre l'épi sur l'aire, vanner le grain, le moudre, le conserver dans des greniers ou dans des silos. Mais la vraie agriculture naquit avec la charrue, traînée par le bœuf, Tàne ou le cheval ; la charrue, menée en lignes droites et parallèles, creusa des sillons que la herse, armée de dents de silex ou de métal, recouvrit et égalisa. Le moissonneur, une faucille à la main, fit la récolte des champs; il y eut des voitures et des chemins pour la rentrer, des. fermes, des marchés et des foires pour en échanger les produits contre d'autres. Quand l'élevage des animaux rustiques se développa, il nécessita des enclos aveo des haies et des fossés, des remises, des râteliers, des mangeoires, de la litière, tout un attirail de harnais. Et, comme il fallait les nourrir, une partie des terres leur fut consacrée ; il y eut des herbages, des faux, des râteaux et du foin, des irrigations, des prairies artificielles. On améliora les races d'animaux et de plantes, on utilisa les engrais et on inventa des machines agricoles mues par la vapeur.
Les jardins ont été de bonne heure une annexe de l'agriculture. Comme la production des légumes et des fruits exige plus de soins et une terre plus fertile que les végétaux champêtres, les jardins furent établis près des habitations et suscitèrent l'invention d'outils plus délicats et de procédés de culture ingénieux. La différence des climats fit imaginer les serres avec leur attirail de pots, de caisses, de tuteurs, de fourneaux et de tubes pour le chauffage et la ventilation.
La culture de la vigne est aussi fort ancienne, mais paraît avoir été précédée par la récolte du sôma, qui four-
nit la liqueur sacrée des Indiens et des Perses. Le sôma est l'asclépias acide, dont la fermentation donne une liqueur spiritueuse analc^ue au vin par ses propriétés. C'est une plante sauvage et qui n'a jamais été cultivée, de sorte que son jus n'est pas devenu une boisson usuelle comparable au vin. La vigne, au contraire, occupe des espaces immenses dans l'ancien et le nouveau continent. La fabrication, la conservation et le transport du vin donnent lieu à un énorme travail et ont fait inventer une foule d'instruments et de procédés. Los langues de l'Europe méridionale sont riches en expressions se rapportant à la culture de la vigne et à l'industrie du vin. Toute une légende divine se déroule autour du nom de Bacchus. Le vin, introduit modérément dans le canal digestif, non seulement flatte le palais, mais fait naître dans tout l'appareil de la nutrition et dans le système nerveux une activité douce, une sorte de plénitude de vie qui se manifeste par la joie. A dose plus forte, il est enivrant et agit à la manière d'un poison.
A l'agriculture se rattachent aussi l'aménagement et l'exploitation des forêts, l'établissement des pépinières, les plantations, les reboisements et la fabrication des outils que ces opérations exigent. Toutefois le bois que fournissent les forêts sert à beaucoup d'usages, dont quelques-uns seulement se rapportent directement à l'alimentation, les autres à Tart de bâtir et à la construction d'une foule de machines, de meubles, d'instruments et d'objets d'art et de science.
L'élevage des troupeaux, la vie pastorale, l'emploi de la houlette et du chien, les bei^eries avec leur ménage et la culture des végétaux destinés aux ruminants, tout cet ensemble d'occupations et d'établissements a pour but la production de la laine autant que celle de la viande et du lait. Chez nous cette triple production fait partie de Tor-
ganisme social : la laine va aux usines, le lait chez des marchands établis, la bête à Tabattoir et à Tétai du boucher ; tout cela est assez complexe. En Orient, la fête équinoxiale des agneaux, le Courban-beiram ou, comme on a dit, le Massacre des Innocents, donne lieu chaque année à des réjouissances comparables à la fête bachique des vendanges. En effet, depuis que les moutons et les chèvres ont été domestiqués, soumis à la conduite d'un pasteur et à la surveillance d'un chien, la chair, le lait et le fromage de ces bétes ont remplacé le gibier des temps primitifs et sont devenus, avec le pain et le riz, la principale nourriture de l'homme ; leur peau et leur poil lui ont fourni ses vêtements.
Demdème séria : lo froid et le chaud. Le vêlement.
La série du vêtement se rapporte à l'équilibre de température, condition fondamentale de la vie. Le froid et le chaud n'ont en eux-mêmes rien d'absolu ; ils sont relatifs à l'état de l'organisme et intéressent la quantité et la fluidité des liquides qu'il renferme, c'est-à-dire sa fonction nutritive et, par contre-coup, sa faculté de reproduction et ses fonctions intellectuelles. C'est pourquoi nous voyons l'art de se vêtir occuper une grande place dans l'activité humaine et marcher parallèlement à la civilisation. Les mots d'une langue telle que le français relatifs au vêtement forment tout un dictionnaire et vont néanmoins se multipliant d'année en année.
Sans aucun doute, les premiers vêtements des hommes ont été les peaux des bêtes qu'ils prenaient à la chasse ; ils s'en couvrirent le corps et s'en firent des chaussures contre les pierres, les épines et les petits animaux nuisibles. Ils avaient pour tranchet un éclat de silex, pour fll des lanières de peau, pour aiguille un os pointu percé
d*uD troa, pour alêne une dent de poisson. Quand ils surent tordre la laine ou les fibres v^étales, ils les filèrent au moyen de fuseaux, qu'on retrouve aujourd'hui par milliers dans les restes de leurs demeures ; ils eurent le rouissage et la quenouille. La navette et le métier à tisser, d'abord très simple, ensuite plus compliqué, permirent de croiser des fils en long et en large et d*en composer des tissus. Le lin, le chanvre et d'autres fibres végétales produisirent des toiles de toute épaisseur, depuis la toile à voile et le sac jusqu'à ces étofies légères et transparentes cooime un brouillard. Les dimensions et le poids des fuseaux prouvent l'existence de cette variété d'étofles à des époques fort reculées. Le linge, la tunique, la chemise, la robe, le voile, le pantalon, sont des vêtements d'un fort ancien usage; ce sont les étoffes v^étalesqui, probs^blement, ont suggéré l'invention du lavage, de la lessive, de la terre à laver, du savon, du repassage à chaud et des ingrédients divers qui se sont perfectionnés et multipliés avec le temps, depuis le savonnage de Nausicaa jusqu'à la blanchisserie de Gourcelles.
Le travail de la laine fit la séparation entre le cuir et la toison. Il fallut démêler la laine, la carder, en ôter le suint, la filer au fuseau comme des fibres végétales; on eut alors des tricots, du drap, des étofiSôs épaisses, moelleuses et chaudes pour l'hiver, fines et légères pour l'été.
La soie vint après. Originaire de l'Extrême-Orient, elle ne parut chez les peuples occidentaux qu'en pleine civilisation, lorsque le tisss^e était depuis longtemps un art et que le luxe des étoffes s'étalait sur le corps des riches^bt dans leurs habitations. Le pauvre, si ce n'est en Chine, n'a jamais pu se vêtir de soie; mais la soie a fourni au riche le taffetas, le satin, le velours, le crêpe, le damas orné de fleurs, et un grand nombre d'étoffes précieuses dont la fabrication est devenue un art de haute valeur. 11 y a en
effet une énorme distance entre le fuseau à main, composé d'une petite tige de bois et d'un peson de terre, et un métier de Lyon ou de Calcutta.
Du reste, on voit dans Homère, et mieux encore sur les vieux monuments de TÉgypte, que Fart s'introduisit de bonne heure dans la confection des étoffes. A Torigine elle répondait à un besoin corporel inhérent à la nutrition ; peu à peu elle dut, en se perfectionnant, satisfaire à un besoin de l'esprit. Ce fut un art, et cet art est aujourd'hui une des mesures de la civilisation relative des nations. La vente des étoffes a pris un développement prodigieux : la mercerie et les nouveautés, comme on les appelle, après avoir défrayé de petits marchands, dont les uns étaient établis dans les villes et les autres roulaient par les chemins, se sont centralisées avec d'autres marchandises dans des magasins immenses qui emploient plusieurs milliers de personnes, reçoivent de partout les produits fabriqués et les expédient dans le monde entier.
Les extrémités du corps sont devenues l'objet d'inventions spéciales, les gants, les manchons, les chapeaux d'homme et de femme, de forme et de matières diverses, le peigne, le rasoir, les coiffures disposées par des modistes et des perruquiers, les chaussures de toute forme pour la rue, pour la chasse, pour la boue, le bain, la maison, le bal.
Un travail d'analyse, prolongé des siècles durant, a transformé un besoin unique, satisfait d'abord par un seul objet, en une foule de besoins aussi variés que les circonstances de la vie. Ce besoin unique et fondamental naît directement des fonctions organiques soumises à l'équilibre de température et dont le moteur immédiat est, chez tous les vertébrés, le système nerveux sympathique. Dans ce développement d'une grande et admirable industrie humaine, le cerveau, organe de l'intelligence et de la
volonté, n'a d'abord joué que le rôle de serviteur. Petit à petit la raison a introduit dans cette industrie la notion du beau; le vêtement est devenu une œuvre d'art, au même titre que les autres conceptions de l'esprit qui portent ce nom. La science s'y est introduite à son tour, avec les métiers, les matières premières, les teintures et les moteurs; de sorte qu'aujourd'hui le vêtement est un représentant complet de la pensée humaine s'appliquant à un produit de première nécessité.
Lob liabitationi.
Il en a été de même des habitations. Elles aussi ont été inventées pour maintenir l'équilibre de la température, en procurant un abri contre la pluie, la neige et le froid et aussi contre l'excès de la chaleur. Les cavernes ont pu suffire un temps comme retraite, comme gîte et pour donner à la famille la sécurité. Les hommes en dressèrent le sol, le garnirent de feuilles mortes, s'y couchèrent et y prirent leurs repas avec leurs femmes et leurs enfants. Ils en fermèrent rentrée soit avec une pierre, soit avec une porte de bois. C'est durant cette première période que le feu fut découvert et commença d'être utilisé; car c'est là qu'on trouve la transition de la poterie séchée au soleil à la poterie cuite au feu.
La connaissance du bronze, probablement originaire de l'Extrême-Orient, fournit à l'homme des outils qui allèrent se perfectionnant, des haches, des ciseaux, des scies, des couteaux et plusieurs autres. Il put dès lors se construire en maçonnerie et en bois des cavernes artificielles et régulières, c'est-à-dire des huttes, puis des maisons. Les murs, disposés en carré, furent bâtis en pierres choisies assemblées avec de la boue et ailleurs avec un mortier de chaux. Les piliers furent arrondis, les poutres
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équarries. Des fenêtres, des portes, quelquefois une ouverture pour là fumée, un âtre pour le feu, un four, furent habilement disposés. La maison fut couverte d*un toit ou d'une terrasse. Sur son sol bien dressé s*étendit une natte, et la femme se servit du balai. Des meubles pour divers usages furent rangés dans Pintérieur de l'habitation. La vie devenait plus facile.
Depuis ces temps reculés, la demeure humaine et son mobilier se sont en quelque sorte subdivisés à l'infini. Au lieu d'une seule pièce, la maison s*est composée de plusieurs salles avec cabinets et dépendances, d'étages posés les uns sur les autres et accessibles par des escaliers. La taille des pierres a été se perfectionnant. La chaux, le plâtre, le ciment, la brique et la tuile, les vitres mastiquées ou plombées, les plafonds et les voûtes, le verrou, la serrure, les pavés de dalles, les planchers, les parquets, les tapis, la peinture, les tentures, les glaces fixées aux murailles ; à l'extérieur les persiennes, les jalousies et les moucharabis, les tours et les tourelles, les vérandas et les balcons, procurent aux habitants des facilités et des agréments obtenus par un long travail analytique de l'esprit. Je ne parle pas du mobilier, qui, réduit d'abord à quelques écuelles, s'est multiplié sans limite et met en exercice un nombre étonnant d'arts et d*industries.
Le feu et la Inmiôre.
Le feu a été l'organe premier et pour ainsi dire universel de toute cette transformation; car sans lui Thomme n'eût point possédé les métaux ou n'eût pu en tirer parti. Aussi en a-t'On fait dans les religions le dieu sauveur et protecteur des hommes, le créateur des arts, le médiateur divin et le principe même de la vie. Les hommes ont eu deux moyens de se procurer le feu : le frottement et la perçus-
sioD qui est un frottement subit et violent. Il est difficile de dire par lequel des deux ils ont commencé, puisque les traditions sur ce point sont contradictoires. D'ailleurs la foudre a pu rallumer dans les bois ; les volcans ont pu le fournir tout allumé. Pendant des siècles nombreux les deux procédés ont été employés concurremment dans leur simplicité primitive. La faible étincelle obtenue était reçue sur des herbes sèches qu'elle enflammait; un fagot était allumé par ce moyen et Ton obtenait un brasier. Pour assurer la conservation du feu, on le mit sous la protection de quelque divinité ; il eut des prêtres et des prêtresses chargés de l'entretenir. Quand Thuile eut été inventée, ainsi que la lampe et la mèche, une flamme perpétuelle brûla devant les images des dieux ; cette coutume existe encore. Dans la vie domestique, l'usage du silex, du briquet d'acier, de Tamadou imprégné de salpêtre et des allumettes garnies de soufre procura de nouvelles facilités. On avait en même temps des âtres où le feu se conservait toute la nuit sous la cendre; on eut aussi du charbon de bois préparé d'avance, des réchauds, des éventails en forme de drapeau et des soufflets. Dans les temps avancés de la civilisation grecque, la science inventa lç>s lentilles de verre et les miroirs ardents concentrant sur un point la chaleur du soleil ; mais ces instruments n'ont jamais pu entrer dans la pratique. Il n'en a pas été de même des procédés modernes. Dans la vie quotidienne, Tallumette chimique, d'abord unie à l'acide sulfurique concentré, ensuite agissant seule par le frottement, a fait une sorte de révolution et donné le moyen de se procurer du feu en un clin d'œil. En même temps on a commencé à utiliser les hautes températures, ainsi que le froid extrême, pour la préparation des métaux et des produits chimiques. Dans les maisons, les peuples modernes ont établi successivement les cheminées, les poêles, les calo-
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rifères de diflërente sorte, le gaz pour se procurer la lumière et la chaleur.
Toutes ces inventioDs, de plus en plus nombreuses, procédaient originairement du besoin de maintenir à 37 d^rés la chaleur naturelle du corps. Mais, peu à peu, les usages du feu se sont étendus à tous les besoins de la vie matérielle et à tous les moyens acquis par l'intelligence de se développer et de produire. Aiyourd'hui, tout art, tout^ science, toute industrie, tout être humain sur la terre, emploient quelque instrument à la confection duquel le feu a contribué. Et pourtant il est certain qu'à l'origine le feu ne fut allumé par les hommes que pour se chauffer et pour faire cuire leurs aliments. Son premier usage se rattachait à la vie corporelle, à la fonction nutritive, à un besoin des organes soumis au nerf sympathique. Dans la suite des temps Pintelligence, dont le cerveau est l'organe, s'empara du feu pour le tourner à son propre avantage; elle en fit comme Tinstrument vivant des arts et des sciences et, l'idéalisant, elle en fit un dieu. Par cette voie entre d'autres, une fonction organique, rehaussée par une fonction cérébrale, aboutissait à la religion. L'homme est en effet le seul animal qui ait su allumer du feu, s'en servir pour se réchauffer et, dans la suite, en tirer l'art, la science et le culte. Mais il n'est pas le seul qui dans les jours froids recherche la chaleur du dehors : beaucoup d'animaux se chauffent au soleil; le singe et le chien viennent s'asseoir à nos foyers.
Troisième série : rHonune, la Femme et FEnfani.
Je vais maintenant parcourir les séries de sentiments et de faits qui se rapportent à la reproduction, c'est-à-dire à la perpétuation de l'espèce humaine. Par sa dualité elle n'est, pas .MHS analogie ^vec les fonct^OQs d^ relation,
344 SBCONDE PARTIE
puisqu'elle exige le concours de rhomme et de la femme. Toutefois, dans son état rudimentaire, elle n'offre pas cette distinction des sexes : la génération s'opère alors par bourgeonnement et par rupture. Plus haut elle est hermaphrodite, soit individuelle, soit réciproque. Dans tous les vertébrés elle repose sur la séparation des sexes. Mais, tandis que chez les bêtes elle est purement sensuelle et soumise au simple désir, chez l'homme elle s'est, avec le temps, compliquée et diversifiée par une foule d'opérations de l'esprit, d'inventions et de relations sociales.
L'enfant reconnaît promptement son sexe, mais n'en a point les désirs. Arrive l'âge d'engendrer. Tous les sens se mettent en exercice : la vue, l'ouïe, l'odorat, mais surtout le toucher, font naître en lui des sentiments nouveaux à l'approche d'une personne de l'autre sexe. Les formes pleines et douces de la jeunesse, la fraîcheur de sa voix, son sourire, l'odeur même qu'elle exhale, font que les sexes sont amenés l'un vers l'autre par un attrait inconnu. L'amour s'éveille, suivi du désir et de l'impression voluptueuse des caresses. Bientôt tous ces phénomènes, à la fois psychologiques et nerveux, se concentrent en une seule passion, que sert l'intelligence et à laquelle la volonté se soumet. Le jeune garçon est presque toujours l'agresseur, parce que c'est dans ses organes que l'homme futur s'est d'abord élaboré sous la figure d'un vermisseau. Aussi le siège de sa passion est-il finalement la zone mixte des organes génitaux où s'épanouissent les filets du sympathique et ceux du système cérébral. C'est pour cela que dans le drame d'amour l'organisme tout entier est en activité : tous les muscles y concourent et la volupté siège aux organes inférieurs et sur les lèvres, points où abondent des filets tactiles d'une exquise sensibilité. La vierge n'a rien à donner, elle a tout à recevoir; elle se remplit de pudeur, elle rougit et se défend ; elle a honte, elle se
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cache, elle a presque peur ; quelquefois elle fuit. A la fin sa chasteté est vaincue; une volupté passive et pénétrante ratteint; elle s'abandonne et Thymen s'accomplit. Telle est la nature dans sa sincérité.
La société civile et religieuse s*est emparée de cet acte naturel, en a réglé les conditions et les phases et en a parfois profondément altéré le caractère auguste. Elle a créé le mariage qui transforme les deux amants en époux et épouse, les fiançailles qui sont un premier nœud d*honneur, la dot, la vie en commun, Tindissolubilité. Elle a créé la monogamie, conforme à la nature, qui produit à peu près autant d'hommes que de femmes; elle a défini de siècle en siècle une foule de lois dans les articles des codes civils de tous les pays. Les religions en ont fait autant et Ton a vu, vers la fin du seizième siècle, un jésuite, Sanchez, composer sur les relations de Thommo et de la femme un livre in-folio dont les articles font presque loi dans TÉglise romaine. Le mariage ne fit pas naître la tendresse et la fidélité, qui en sont au contraire la base, car ces sentiments ne sont pas le produit d*un contrat social; ils sont l'effet de l'amour naturel du père et de la mère pour leur enfant et de la jouissance continuelle d'une volupté acceptée de tous deux. La raison ne vient qu'après, pour donner son assentiment et en quelque sorte sa consécration.
Dès lors les travaux de la vie se répartissent entre les deux époux. Leur labeur devient plus fécond et plus facile, étant partagé. Une foule de sentiments intimes et non interrompus entretient dans la famille le calme et la joie; cela s'appelle le bonheur. L'homme, qui, dans les temps primitifs, n'était que le chasseur apportant le gibier à sa femme et à ses enfants, prit dans la société une fonction en rapport avec ses aptitudes; les fonctions viriles se comptent aujourd'hui par milliers ; elles vont sans cesse en
se multipliant et forment un ensemble dont il serait presque impossible de tracer le tableau complet.
C'est aussi à l'union conjugale, issue d'un premier plaisir, qu'il faut rapporter l'organisation intérieure du ménage, tout ce qui dans le mobilier concerne la femme et les enfants, toutes choses dont l'époux n'a généralement aucun besoin et qu'il donne en présent à l'épouse en échange du bonheur qu'elle lui procure, aux enfants en vue de leur avenir et du succès de l'acte générateur d'où ils sont sortis. Tout un lexique serait composé avec ces éléments ; car l'état primitif de l'humanité s'est subdivisé à l'infini.
La séduction, la polygamie, etc.
A côté de la passion fondamentale des sexes l'un pour l'autre, ont apparu avec le temps des sentiments et des actes qui en dérivent et qui en sont le plus souvent une déviation. Car telle est la nature des désirs de Thomme, qu'ils vont souvent au delà du but. La femme est passive dans Poeuvre de fécondation ; mais elle aussi demande à se reproduire ; c'est pourquoi elle s'efforce d'exercer sur l'homme, par la séduction des sens, l'attrait qui l'amènera vers elle et le mettra dans ses bras. L'homme également veut plaire à la femme ; mais, étant l'agresseur, il possède une force dominatrice à laquelle elle finit le plus souvent par se soumettre. La femme appelle à son aide tout ce qui peut charmer. N'étant pas toujours belle et d'ailleurs devant protéger son corps contre la chaleur et le froid, elle tire de là une occasion de se parer; elle se couvre d'étoffes élégantes, de linge délicatement tissu, de robes de lin, de soie, de laine, rehaussées par des teintures et des dessins variés. Les velours, les dentelles, les broderies, les pelisses, font naître l'admiration et donnent un prix apparent à la possession de celle qui les porte; l'homme
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est captivé, la rivale est jalouse et enlaidie par la jalousie. Pour séduire et régner, la femme se lave, se farde, se parfume, se peigne, se frise, dispose ses cheveux avec élégance, pare plus qu'elle ne couvre sa tête de coiffures habilement construites, dont les plantes et les animaux fournissent les ornements. Ainsi, Thomme la remarque, la recherche, la poursuit, l'atteint; mais elle le tient à distance; tout cet attrait se change en coquetterie, et, s'il la touche, il est chassé.
Dans nos sociétés, la femme qui ne chasse pas Phomme qui la touche est une femme sans honneur, une impudique, une courtisane et finalement une prostituée. Pareillement l'homme qui poursuit la femme, non pour devenir père, mais pour en jouir, est un homme sensuel, un galant, un séducteur, un libertin. Il lui arrive de tomber dans la débauche, la paillardise et l'obscénité. Je n'ai pas épuisé le dictionnaire.
Dans les sociétés sémitiques, l'homme s'est donné plus de latitude : il a institué la polygamie. Mais ce genre d'union conjugale est contraire à la distribution naturelle des sexes ; le maître a donc enfermé ses femmes dans un harem; aux malheureux restés sans femmes il a coupé les organes génitaux et a fait des eunuques ; ce mot veut dire gardiens du lit. La répudiation et le divorce sont une forme de la polygamie : c'est la pluralité des femmes dans le temps au lieu de l'être dans l'espace. Mais elle est expliquée par la mauvaise conduite de l'homme ou de la femme ou par celle de tous deux.
Les cérémonies et les insignes de la mort sont étroitement liés à l'institution sociale et par elle à la génération. La famille célèbre les funérailles, fait le pleur, élève les tombeaux. C'est un usage humain, raisonnable et juste; c'est un acte de piété, c'est-à-dire d'amour et de grâces, envers ceux dans les organes desquels nous avons été
formés. Sur la tombe les sentiments de la famille se raniment et se perpétuent. Quelquefois le tombeau est un autel où la patrie rend hommage à son bienfaiteur; le grand citoyen devient pour elle un ancêtre, de qui les générations ' suivantes reçoivent la vie morale, le bonheur et Thonneur. Tout cela est une forme idéale de la génération, car il en est qui sont plus féconds d*esprit que de corps et dont le génie prépare le berceau des races futures.
Quatrième série : la locomotion, ses engins.
La locomotion est une fonction générale, auxiliatrice des autres fonctions et dépourvue de but particulier. Elle a lieu par le déplacement dans Tespace du centre de gravité et le transport du corps tout entier. Les plantes et certains animaux inférieurs en sont privés. Au-dessus, chaque espèce animale s*est organisée pour la locomotion selon le milieu où elle devait passer sa vie, les poissons avec des nageoires, les oiseaux avec des ailes, les mammifères vrais avec quatre jambes et finalement avec deux jambes et deux bras. Les deux pieds du singe ne sont pas de véritables mains; d*un autre côté, il se met à quatre pattes pour courir et il se sert de ses mains pour aller de branche en branche. L*homme fait de même quand il grimpe dans un arbre ou dans les escarpements des rochers. De plus, outre sa marche ordinaire sur deux pieds, il a conquis des forces naturelles, vivantes ou inanimées, au moyen desquelles Use transporte sans beaucoup de fatigue à de grandes distances.
Ces diverses manières de se mouvoir ont été inventées Tune après Tautre, à mesure que Tintelligence a pris connaissance du monde et approfondi les analyses. Comme elles continuent d'exister à Theure présente, on pourrait, sans remonter le cours de Thistoire, en tracer un
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tableau complet. Je n'en place ici que les principaux linéaments.
Le déplacement personnel au moyen des jambes n'exigeait de rhomme primitif aucun préparatif spécial. L'homme courait par monts et par vaux, comme une bête sauvage, à la recherche de sa nourriture. Une portion de sa vie se payait dans les arbres dont il cueillait les fruits ; c'est ce que Ton fait encore dans les bois et dans les vergers ; seulement l'homme a su diminuer la hauteur des arbres fruitiers et les mettre à la portée de sa main. De bonne heure, par les allées et venues, se formèrent des sentiers qui s'allongèrent de plus en plus et il fallut des paniers ou des sacs pour rapporter à la caverne ou à la hutte les aliments trouvés au loin. Avec le temps, les sentiers les plus fréquentés se changèrent en chemins où plusieurs hommes purent marcher de front; cet état de choses est encore celui d'une grande partie de l'Amérique, de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe orientale. Par là, les hommes, les familles, communiquaient et échangeaient leurs ressources ; quelques-uns servaient de guides aux autres. Quand le pays était épuisé, les familles changeaient de place, soit seules, soit plusieurs ensemble; ainsi se produisaient ces migrations qui ont eu lieu sans interruption dans le cours de l'histoire et dont l'Allemagne offre encore un exemple frappant.
Quand des populations se furent fixées en certains lieux, s'y furent bâti des ihaisons, eurent mis à leur service certains animaux et pratiquèrent l'agriculture, la fréquence de leurs relations leur suggéra de régulariser les sentiers, de les élargir, de les dresser, de leur, donner une surface solide au moyen de pierrailles ou de pavés. Un pareil travail fut fait entre les maisons, dans les centres habités et produisit les rues, avec la boue et la poussière dont aucun peuple jusqu'à présent n'a su s'affranchir. La préservation
de la plante des pieds fit inventer la chaussure ; la chaussure alla se perfectionnant, s*altérant quelquefois, se diversifiant toujours, et finit par devenir un objet d'art, de luxe, de séduction et de vanité. Dépassant le but, le Chinois se déforma les pieds; TEuropéen fait comme le Chinois.
Les rivières et la mer coupaient les chemins. Les premières furent d'abord franchies à g^ué dans les endroits peu profonds, ou sur des pierres jetées en file dans leur lit, ou au moyen d'un tronc d'arbre placé en travers. Non loin du bourg d'Oysans, j'ai traversé le torrent écumeux du Vénéon sur un pont de cette espèce ; cela n'est ni commode ni rassurant. J'ai traversé à gué beaucoup de rivières; le Scamandre m'a renversé, moi et mon cheval. On fut donc induit à construire des ponts de bois et de cordes, ensuite de pierres, enfin de fer. L'art de ces constructions a été se développant avec la science et l'industrie. Les ponts jetés par les Romains sur de larges fleuves et leurs aqueducs, à travers les plaines et les vallées, ne sont que jouets d'enfant en comparaison des arches de fer que nous posons à de grandes hauteurs sur la mer.
La première pirogue, le premier radeau traversa quelque rivière ou quelque lac et ne s'aventura certainement pas sur l'Océan. Il pouvait bien être tiré avec une corde par des hommes placés sur l'autre rive, avant d'être poussé par des rames ou par le vent. Les bacs sont encore en usage : celui de la rue du Bac, à Paris, fut établi en 1550; en 1632, il fut remplacé par un pont de bois, emporté par les glaces en 1684; le pont Royal est de l'année suivante. Quand l'art de façonner une barque de plusieurs pièces eut permis d'en accroître les dimensions, d'y planter un mât avec des cordages et des voiles, et quand on eut découvert l'action directrice du gouvernail, la navigation était créée : car le navire pouvait dès lors porter plusieurs
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hommes naissant leurs efforts et se partageant les rôles ; le navire pouvait s'élancer sur les grands lacs et sur la mer. On eut des engins de plusieurs sortes pour assurer et faciliter la manœuvre ; la métallurgie fournit des ancres, des sondes, des dragues, des grappins. Il y eut des rades et des digues, des ports avec des quais, des escaliers et des estacades, des corderies, des fabriques de voiles et de poulies, des chantiers de construction et des caisses de radoub. Je n'entre point dans les détails infinis relatifs à la construction d'un navire : on peut savoir le nombre des pièces dont il est fait; mais on ne saura jamais le nombre d'hommes et d'industries qui ont participé à chacune d'elles. Quand on aura observé que, pour faire une pirogue, il suJfBsait d'un homme armé d'une hache de silex, on se rendra compte de l'énorme travail d'analyse exécuté en quelques siècles par l'humanité.
Et pourtant la période de la grande navigation n'a commencé qu'avec la boussole et le sextant appliqués à la direction des navires ou, pour mieux dire, avec la découverte de l'Amérique et de la route des Indes par le cap de Bonne-Espérance. C'est depuis lors, c'est-à-dire depuis quatre siècles, qu'on s'est élancé sur toutes les mers, qu'on a dressé avec exactitude des cartes de géo- ^aphie, que la géodésie et l'astronomie, la chimie et la physique ont prêté leur concours à la marine. Les rivages ont été garnis de fanaux et de phares avec des lentilles tournantes, des miroirs et des becs de lumière électrique. La roue, puis l'hélice ont remplacé la voile. Le vent, qui est l'air médiocrement échauffé par le soleil, a fait place à la vapeur bouillante et au feu. En même temps, une partie des continents a été coupée par des milliers de canaux; les fleuves et les mers ont été réunis par des lignes de navigation.
Les moUurs TiTantt.
Dans les diffërentes contrées du globe terrestre rhomme a mis à son service, comme bêtes de transport, Tâne, le chameau, Péléphant et le cheval. Il emploie aussi le bœuf, le buffle, le yack, le zébu et le lama, quelquefois le zèbre, Thémione et même la chèvre et le chien. L'àne s'emploie surtout en Egypte et dans les autres pays méditerranéens, le chameau en Arabie et chez les autres peuples musulmans, le lama en Amérique, le renne dans les pays froids du nord, l'éléphant dans l'Inde et les pays bouddhistes. Les oiseaux n'ont fourni à l'homme qu'un seul moyen de transport, le pigeon. Le faucon n'est employé qu'à la chasse, à la manière du furet. L*agami garde les troupeaux, mais ne porte aucun fardeau. Les autres espèces d'animaux n'ont point été utilisées comme organes de locomotion.
Le cheval est la seule bête de transport universelle, parce que seul il supporte toutes les températures terrestres. La bride a été le premier harnais usité; elle est employée partout. Quoique le mors, rigide ou brisé, remonte à une antiquité fort reculée, il y a des pays où il n'est pas en usage et où l'étalon même se laisse mener et diriger par une simple corde. Ces pays asiatiques sont ceux qui se rapprochent le plus du lieu d'origine du cheval ; car les berceaux de ses deux races, la race mongole au nez courbe et l'aryenne au profil droit, ne sont séparés que par une chaîne de montagnes. Pour consolider le cavalier et maîtriser entièrement cet animal, on inventa plus tard les autres pièces du harnais, la selle avec la sangle, l'étrier et l'éperon. Quand un nouveau progrès fut accompli dans les relations humaines et qu'il y eut des sentiers ressemblant à des routes, l'emploi du cheval se
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dédoubla, il fut attelé à des traîneaux, à des chariots aux roues pleines, comme on en voit encore dans plusieurs pays. La roue et le chariot s'analysèrent à leur tour : les roues eurent un moyeu, des rayons, une jante garnie de métal ; le char eut des bancs, des sièges rembourrés, puis une caisse fermée par une porte, avec des vitres; il fut suspendu sur des ressorts. On fit aussi des charrettes et des véhicules de formés variées, des tombereaux, des camions, des fardiers, des baquets, pour transporter les fardeaux, et le roulage fut organisé sur les routes et sur les canaux. Pour transmettre au loin les idées, les rois de Perse établirent un service de courriers à cheval et de relais sur les routes de l'empire; les peuples modernes organisèrent le service des postes. Enfin, pour maintenir ou améliorer les races do chevaux et l'art de s'en servir, un grand nombre de peuples entretinrent des haras et des écoles d'équitation.
Ainsi, par des études successives, c'est-à-dire par l'analyse de la fonction naturelle de locomotion et des moyens dy pourvoir, cette fonction même avait été s'étendant; rhomme se mouvait lui-même et transportait son avoir avec plus de rapidité et moins de fatigue sur la terre et sur les eaux, sans compter les autres travaux auxquels il appliquait la force auxiliaire des pachydermes, des solipèdes et des ruminants qu'il avait soumis. Or, rapidité et fatigue sont liées à la nutrition : la rapidité s'obtient par une plus grande dépense de combustible dans les tissus; la fatigue est le signe nerveux que cette dépense a atteint sa limite extrême. Par l'emploi d'auxiliaires, l'homme étend ou prolonge son action au dehors, quand sa propre nutrition ne lui suffit plus. C'est pourquoi un long et vaste progrès s'est accompli dans l'humanité, grâce à ces animaux, depuis l'époque où un premier homme osa sauter sur le dos d'un cheval sauvage et s'y cramponna.
Les rnoUnn noiiTeaiix.
Grâce à la science, c'est-à-dire à l'analyse méthodique des choses et des idées, nos jours ont vu s'accomplir une révolution plus grande encore. Les animaux locomoteurs ont été remplacés par des forces inorganiques. Il est inutile d'esquisser ici le tableau de ce que tout le monde a sous les yeux : les routes dressées suivant des courbes savantes, les montagnes percées, les fleuves, les vallées et la mer même franchis par des ponts immenses. Les voitures qui roulent sur les bandes de fer sont en grande partie fabriquées dans des ateliers où tout est mû par la vapeur et le feu; la machine fait la machine; et les nouveaux organes de locomotion s'appliquent aussi bien aux vaisseaux sur la mer. Ainsi, les hommes et leurs produits se transportent avec une vitesse toujours plus grande à travers les continents, les océans et les déserts. Quant à leurs idées, ils les transmettent beaucoup plus vite, puisque l'électricité peut faire en moins d'un clin d'œil le tour de la terre. La vie moderne acquiert une intensité que les hommes d'autrefois n'avaient pas soupçonnée.
Toutefois, l'homme est loin d'avoir achevé sa carrière. La mer n'est qu'à moitié conquise : il glisse à sa surface, il ne nage pas dans son sein; cent espèces de poissons vont beaucoup plus vite que lui. Quant à l'air, l'homme travaille depuis un siècle à s'en emparer, mais vraiment avec peu de succès ; car ses ballons gonflés de gaz ne sont que des bulles de savon, beaucoup plus grosses et un peu plus fortes. Il réussira néanmoins, parce que sa destinée est de réunir dans sa main toutes les puissances réparties entre les animaux ; il conquerra les airs quand il possédera un moteur à la. fois puissant et léger; découvrir le mécanisme. est un jeu d'enfant.
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Du reste, Thomme n'a pas, jusqu'à ce jour, utilisé pour le mouYemeut toutes les grandes forces de la nature. Il n'a presque rien tiré de la chaleur du soleil, de la vitesse du vent, des grandes oscillations de la mer, du courant des fleuves, des changements de la température, de la chute des corps et de leurs densités différentes, de l'électricité et de l'aimant, du mouvement oblique de la terre dans son orbite et de plusieurs autres phénomènes cosmiques, révélant des forces immenses. Ces forces ne sont encore qu'un objet d'étude pour les savants. Quand l'homme les tournera à son usage, chacune de ses conquêtes donnera lieu à une révolution et à un progrès dans ses relations avec le reste des êtres.